CHAPITRE 11 Le monde
Dans le langage de l'évangile dé Jean, ce mot désigne soit l'ensemble de l'univers avec son ordre et son harmonie *, soit d'une manière spéciale les hommes, ce joyau de la création de Dieu^. Mais puisque ceux-ci vivront, de fait, dans l'esclavage et dans la corruption, le monde est, selon le sens ordinaire, l'humanité pécheresse : ou bien celle que Christ est venu sauver et qu'il représente comme égarée plutôt que volontairement coupable, comme digne de pitié plutôt que vouée aux châtiments de la justice divine ^ ; ou bien enfin celle qui, mise en présence de l'œuvre rédemptrice, s'est affirmée dans sa révolte en repoussant les appels miséricordieux du Seigneur '^.
Nous renvoyons à plus tard l'étude de cette dernière acception, pour ne considérer ici que le monde et sa situation religieuse à l'époque où retentit pour la première fois le message de l'Evang-ile. Cette humanité, pour le relèvement de laquelle le Dieu souverain a donné son Fils unique (III, 16, 17), Jésus n'hésite pas à la déclarer plongée tout entière dans le péché. « Ce qui est né de la chair, dit-il, est chair » (III, 6) :
1 Signification primitive dcô icôajuoç ; latin muiul us. kinsi : « La création du monde » (XVII, 5, 24); « la lumière de ce monde » comme désignation du soleil. (XI, 9.)
2 « Le monde » sans acception morale fâcheuse. Ainsi : « Tout le monde s'en va après lui. » (XII, 19.)
3 III, IG, 17. Idée générale : le monde avant son conlact avec Jésus.
'' XIV, 17 ; XV, 18, 19 ; XVII, 9, etc. Sens spécial : le monde hostile à a grâce, l'empire du mal dans sa lutte avec le Sauveur.
seul le Fils de Dieu peut faire régner ici-bas le salut et la vie. (III, 18; V, 21, 24.) Non qu'il y ait antag'onisme de nature entre l'homme et Dieu, ou que le pécheur soit livré fatalement aux puissances ennemies qui le subjuguent; car, dans toutes les déclarations qui représentent le monde comme perdu sans espoir, ce n'est pas aux ignorants, c'est aux rebelles endurcis que le Seigneur s'adresse, lorsqu'il dit, par exemple, à ces Juifs incrédules, obstinément hostiles à la vérité divine : « Vous êtes d'en bas, je suis d'en haut ; vous êtes de ce monde, je ne suis pas de ce monde ^ » (VIII, 23.) Ils sont, en effet, de ce monde qui s'est roidi contre la grâce de l'Evangile ; de ce monde qui ne saurait recevoir la lumière, parce qu'il s'est volontairement enfoncé dans les ténèbres (XII, 35; XIV, 17); de ce monde pour lequel il est inutile de prier, parce qu'il s'est détourné de la miséricorde éternelle (V, 40 ; XVII, 9) ; de ce monde que Jésus déclare inexcusable, parce que, connaissant le chemin de la vie, dans son obstination coupable il a préféré suivre les voies sinistres de la mort. (XV, 22.)
Mais même avant ce parti pris de révolte, l'humanité n'en est pas moins sous le poids d'un péché qui peut être, il est vrai, surmonté, mais qui, s'il ne l'est pas, mène l'homme droit à la ruine. Bien que la condamnation ne soit point encore définitive tant que n'est pas intervenue l'œuvre rédemptrice du Sauveur ^, la « perdition ^ » n'en est pas moins le terme vers lequel se précipite le monde : car Dieu seul étant la vie, loin de Jésus-Christ, son Fils unique, l'homme se débat, — et succombe, — sous l'étreinte cruelle de la mort. (III, 16 ; XII, 46.) En dehors de Christ, « la lumière, » — telle est l'autre forme que les textes donnent à cette pensée.
1 A. -H. Frankc a fort bien montré toute la distance qu'il y a de la vérité contenue dans cette parole aux thèses abstraites du dualisme alexandrin. (Das aile Testament hei Johaniies, p. 'J2 et suiv. Comp., dans le même sens, Wendt, If, p .120-426.)
2 C'est ce (pii sera exposé plus en détail dans la suite. ■' 'A7iQ.ua (« ïva jif]... àTTÔTiTjrcu. » III, 16.)
— le voyageur égaré tâtonne dans les ténèbres, jusqu'à ce que l'obscurité le prenne et l'enveloppe^ au point qu'il tombe pour ne plus se relever. (VIII, 12 ; XII, 35, 46.) Qu'aurait été cette chute, si Christ n'était venu pour nous en préserver ? c'est ce qu'aucune parole de l'évangile de Jean n'explique ; car, de fait, Dieu ne nous a pas laissés sous le poids de cette destinée, puisqu'il nous a donné son Fils unique : seulement l'importance môme de ce don montre jusqu'à quel point le secours que Christ nous apporte était nécessaire à notre relèvement. Telle est l'incapacité du pécheur et son impuissance radicale à parvenir de lui-même au salut, que Jésus le dit à Nicodème avec une singulière insistance. « En vérité, en vérité, s'écrie-til, si quelqu'un ne naît de nouveau, il ne peut point voir le royaume de Dieu. » (III, 3, 5.)
La déclaration de IX, 41 n'infirme nullement ce témoignage, car elle ne traite pas du péché tel qu'il existe dans toute vie d'homme, mais du péché tel qu'il est apprécié par la justice de Dieu. Ce texte, en effet, ne saurait signifier que, pour être parlait, il suffit de ne rien connaître à la loi divine, puisque, d'après l'enseignement johannique, la perfection n'est autre que la possession de la vie, laquelle ne se trouve que dans la communion du Fils unique de Dieu. L'idée est bien plutôt que la culpabilité du pécheur se mesure à ses lumières, qu'aux ignorants le péché ne peut être compté comme faute ^, mais que ceux qui, tout en fermant les yeux à la vérité, se disent « voyants ^ » et ont, en effet, les ressources nécessaires pour bien connaître, attireront sur leurs têtes une sentence d'autant plus redoutable de jugement ^.
D'autre part, si les discours rapportés par l'évangile de Jean dépeignent le péché comme régnant sur toute l'huma
1 « A'araÀâ/3y. » (XII, 35.)
2 (( OvK àv elXETE à/MQTÎav. »
3 « yléyere on P'Àéirofiev. »
'' Comp. XV, 22, où la môme expression : « Us n'auraient point de péché » est expliquée par les mois : « Maintenant ils sont sans excuse pour leur péché, » commentaire que donne Jésus et qui confirme de tout point cette exégèse.
nité, du sein de cette universelle corruption se disting-uent deux classes d'hommes. Les uns ont une préférence secrète pour les ténèbres ; aussi haïssent-ils la lumière lorsqu'elle s'approche : mis en présence de cette clarté divine, ils se rejettent avec colère dans l'obscurité. (III, 19, 20.) Mais si « celui qui fait le mal hait la lumière et ne vient point à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient reprises » (v. 20), « quiconque pratique la vérité vient à la lumière, afin que ses œuvres soient manifestées^ parce qu'elles sont faites en Dieu. » (Vers. 21.) D'après cette parole, faire le mal, c'est repousser la lumière pour marcher dans les ténèbres ; « pratiquer la vérité, » c'est avoir la disposition contraire, c'est rechercher la lumière en recevant l'Evang-ile du salut. Non que ces « œuvres faites en Dieu » dont parle le texte soient l'expression de la vie parfaite, définitive : car alors l'homme n'aurait pas à s'approcher de la lumière ; il la contemplerait déjà dans sa g-loire et dans sa radieuse intensité. Or, Jésus l'a dit au contraire, il faut naître de nouveau pour devenir participant du royaume, et la seule œuvre selon Dieu qu'admette l'enseig-nement johannique est de croire en celui que le Père a envoyé. (VI, 29.)
Voilà ce que les pécheurs qui aspirent à la vérité pressentent du sein même de leurs ténèbres. Aussi viennent-ils au Sauveur dès qu'ils le voient, pour obtenir la YÏe que lui seul peut leur donner. (III, 15 ; V, 24.) Ce sont les « pauvres en esprit » du texte synoptique, auxquels Christ a promis tous les trésors de la g-râce céleste (Matth. V, 3) ; ce sont les affamés que l'Eternel rassasie, alors que les orgueilleux et les puissants sont abaissés. (Luc I, 53 ; VI, 20, 21, 24, 25.) Le même contraste est affirmé en termes fort énerg-iques dgns une déclaration de l'évangile de Jean qui précède de peu celle dont nous venons d'établir la portée. (IX, 39 ; comp. v. 41.) Seulement le Seig-neur, par une ironie sévère et pleine de justesse, désigne chacune des deux catégories en lui appliquant le contraire du nom qui semble lui convenir. Les bien disposés, Jésus
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les appelle « ceux qui ne voient pas, » parce que, du milieu de Tobscurité qui les entoure, ils reconnaissent leur incapacité : les mal disposés, d'autre part, sont « ceux qui voient, » c'està-dire ceux qui, dans l'org-ueil de leur péché, s'intitulent les éclairés et qui se posent en maîtres de la science divine. Aussi le Sauveur, dont l'œuvre est de dissiper les illusions du men- Bonge et de mettre au jour les pensées secrètes des cœurs, est-il venu « pour que ceux qui ne voient point voient, et pour que ceux qui voient deviennent aveugles. » (IX, 39.) Le plus grand péché que les hommes puissent commettre, le seul qui mène irrévocablement à la mort, c'est de dire : « Nous voyons » en dehors de l'Evangile et pour se dispenser d'ouvrir les yeux aux clartés célestes qui rayonnent de la personne rédemptrice de Jésus-Christ. (IX, 41.)
En résumé, d'après cet enseignement, le monde étant tout entier dans les ténèbres, la seule différence entre les hommes consiste à reconnaître, ou non, cet état naturel d'obscurité. Telle est la part qui revient à leur activité personnelle, car cette dégradation n'apparaît point avec le caractère fatal d'une infirmité physique ; c'est une détermination morale, ce que plusieurs textes prennent soin de relever. (III, 19 ; V, 40 ; XV, 22.) Déchéance universelle (III, 3-6), le péché reste volontaire *, selon le fait empirique que le Seig-neur constate sans l'expliquer et duquel il part dans toute sa doctrine. Donne-t-il du moins quelques indications qui puissent en montrer l'origine? A cette question, souvent posée dans la suite, l'évangile de Jean fournit une réponse qui, sans enlever, tant s'en faut, tous les obstacles, permet dans une certaine mesure de faire un pas en avant. Christ ramène, en effet, l'existence du mal dans le monde à l'action d'un être mauvais, Satan ou le diable (XIII, 2, 27), qu'il met surtout en scène dans une déclaration célèbre (VIII, 44) dont voici les éléments principaux.
1 v^'flyâiTTjaav /iaÀ.'À.ov. » (III, 19.)
a) Les expressions : « Le père duquel vous êtes issus, c'est le diable, » et : « Vous voulez accomplir les désirs de votre père, » impliquent que le démon est, selon la pensée de Jésus, l'auteur et l'agent du péché parmi les hommes. Le mot de père, en effet, exprimant la double idée de g-énération et d'autorité, Satan, veut dire le texte, engendre ceux qui pratiquent le mal, et il les domine. Il les engendre dans leur vie spirituelle en les façonnant à son imag-e, en les marquant de son empreinte maudite, en taisant de ceux qu'il asservit ainsi, par la direction morale qu'il leur imprime, une lig-née perverse et dig-ne de lui. De là le titre de « prince de ce monde, » familier au quatrième évang-ile (XII, 31 ; XIV, 30 ; XVI, 11), et qui montre jusqu'à quel point le démon règ-ne en maître sur l'humanité, qu'il terrorise par son pouvoir ou qu'il fascine par les séductions multipliées du péché et de ses convoitises. (Gomp. VIII, 34).
b) D'autre part la liberté de l'homme, comme nous l'avons établi, n'étant nullement détruite, cette impulsion de Satan n'a rien de fatal, d'irrésistible ; car si les Juifs dont parle le Seigneur sont les enfants du diable, c'est parce qu'ils veulent bien se faire les instruments dociles de ses désirs i. La tentation du dehors et le penchant mauvais qui y correspond dans le secret du cœur sont maintenus l'un et l'autre ; ou si l'on veut, Christ ramène le mal moral à l'action combinée d'une puissance externe et de la volonté de l'homme qui s'y soumet, mais sans que le texte entre dans aucun détail sur la relation org-anique des deux idées. Evitant toute discussion métaphysique, Jésus s'en tient, selon sa méthode constante, à la pure constatation du fait.
c) Quant à l'être pervers qui exerce ainsi ses ravages dans le monde, il est présenté comme « meurtrier » et comme « menteur, » ce qui suppose sa personnalité. Au reste les deux attributs que lui prête le Seigneur sont caractéristiques.
1 « 0É7.E-e TTOLFÀv. (Comp. V, 40; VII, 17.)
ENSEIGNEMENT DE JÉSUS àQd
Ag-ent infatigable du péché, sur le prestige duquel il fonde son empire, le diable en poursuit le déploiement dans la double sphère de la pensée et de l'action : c'est d'abord le mensonge, qui se substitue à la vérité ; c'est ensuite le meurtre ou la mort, qui s'opposent à la vie. Si donc on compare cet enseignement avec celui qui concerne l'œuvre rédemptrice (XIV, 6), Christ et le diable apparaissent comme deux antagonistes luttant pour le sceptre de l'humanité^. Faut-il chercher en outre, ainsi que plusieurs exégètes l'ont présumé, dans cette accusation de meurtre et de mensonge une allusion que le Seigneur ferait à la chute du premier homme ? (Gen. III.) Les mots art' àpx^S semblent, en effet, le montrer ; car dans quel sens Satan serait-il « meurtrier dès le commencement, » si ce n'était à cause de son intervention dans la catastrophe survenue, d'après le texte hébreu, dès les origines de l'histoire? Cette interprétation étant probablement admise par les contemporains du Sauveur (2 Cor. XI, 3 ; Apoc. XII, 9 ; XX, 2), il est fort possible que Jésus aussi l'ait adoptée, quoiqu'il ne s'exprime pas, sur ce point, en termes qui permettent d'affirmer avec toute certitude que telle a bien été sa conviction. Quoi qu'il en soit, si le diable est le séducteur des hommes et l'auteur du mal ici-bas, pour quelle cause est-il mauvais hii-méme ? Est-ce, de sa part, perversité native, ou bien se serait-il détourné par sa faute de l'obéissance due au Seigneur ? L'enseignement johannique ne nous met pas en mesure de résoudre ce mystérieux problème. La déclaration qui vient d'être discutée établit, il est vrai, que le diable existait lors de la création du monde ^, expression qui fait ressortir l'ancienneté de ses origines, mais sans indiquer en aucune manière l'éternité. Ailleurs Jésus affirme que Satan est sous
' Voir déjà le récit de la tentation au désert d'après les synoptiques.
- « 7/v cLTc' (IQXVÇ '} >^ comp. I Jean I, 1 : idée d'antériorité. Quant au.v mots « ii' ti] àhjOEia ohx HarTjicev, » ils ne peuvent signifier autre chose que : « Il ne se lient pas dans la vérité, « et ne sauraient favoriser l'hypotlièso d'une chute dans le monde intelliiriljle.
le coup d'une sentence de jugement (XII, 31 ; XVI, 11), d'où l'on pourrait inférer que, puisqu'il est jugé, par conséquent responsable, c'est par sa faute qu'il est rebelle et que d'ailleurs, Christ ayant déjà brisé le sceptre de sa puissance ^, malgré son arrog-ance le prince de ce monde ne saurait être un rival sérieux de Dieu. Quelque pouvoir qu'il attribue donc au diable, l'enseig-nement johannique évite toute théorie dualiste qui tendrait à diminuer la majesté souveraine du maître de l'univers 2. Satan ne peut se heurter contre l'Eternel sans être brisé dans cette lutte inég'ale : déjà, d'après Jésus, le châtiment est suspendu sur sa tête ; il est déchu de sa domination usurpée ; mais, ce fait maintenu, sans aborder les problèmes spéculatifs qui se posent au sujet du prince des ténèbres, le~ quatrième évang-ile s'attache à mettre les hommes en g-arde contre l'action pernicieuse qu'il exerce et dont Christ est venu nous délivrer.
1 Parf. KéKpirat. (XVI, H ; comp. XIV, 30.)
'2 Comp., dans un sens analogue, Beyschlag, Neutest. Theol., I, p. 225, 226.