‹ Théologie du Nouveau Testament [microform]Chapitre 5 sur 35 · I. Evangile selon saint Matthieu · texte numérisé non relu

I. Evangile selon saint Matthieu

Au dire d'Irénée, le premier évang-ile canonique aurait été composé en hébreu, pour les Hébreux, pendant que Pierre et Paul fondaient l'Eglise de Rome. La dernière partie de cette notice est manifestement inexacte, l'épître aux Romains, — à défaut d'autres preuves, — attestant que la communauté de Rome existait avant que Paul eût paru dans cette ville, d'où il ressort plus clairement encore que Pierre ne saurait en avoir été le fondateur. Mais l'abandon de ce détail n'implique nullement qu'il faille rejeter, en bloc, l'ensemble du passage. C'est une opinion courante dans l'ancienne Eg-lise que Matthieu rédigea son évangile en hébreu ; à cet égard, les renseignements de Jérôme surtout sont importants à cause de l'érudition de ce docteur et de sa compétence en matière de critique.

Comme ses prédécesseurs, il affirme que Matthieu fit son récit en hébreu pour les chrétiens sortis du judaïsme, mais en ajoutant qu'on ignore qui traduisit ce recueil apostolique en grec ^ . Jérôme semble même indiquer que l'original araméen de l'ouvrage de Matthieu existait encore à son époque ^, bien que, sur ce point, son témoignage se complique de la question très controversée de l'évangile des Hébreux. Cet écrit, fort en honneur chez les Nazaréens, secte judaïsante, et que nous connaissons en partie par des citations d'anciens auteurs, présentait, à côté de divergences qu'on ne peut contester, des analogies non moins frappantes avec le premier des synoptiques. Des critiques autorisés vont jusqu'à affirmer, quoique sans raison suffisante, à mon avis,

' « Matlhaeus, qui et Levi, ex publicano apostolus, primus in Judaea propter eos qui ex circumcisione crediderunt evangelium Christi hebraeis litteris vcrbisque composuit : quod quis postea in graecum transtulorit, non satis certum est. » De viris illuslribus, C.3.

2 « Porro ipsum hebraicum habetur usque hodie in Caesariensi bibliotheca, quam Pamphilus studiosissime confecit. Mihi quoque a Nazaraeis, qui in Veria (Beroea), urbe Syriae, hoc volumine utuntur, describendi facultas fuit. » (Ibid.)

^antériorité du document apocryphe, dont l'évang-ile actuel ne serait que le remaniement*. Même lorsqu'on rejette cette dernière supposition, on se demande si le texte hébreu trouvé vers la fin du quatrième siècle était l'orig-inal de notre Matthieu

1 Par exemple, Hilgenféld, Einleitung in das Neue Testament (1875), p. 460 et suiv.

— Cette théorie se heurte toutefois, me paraît-il, contre les détails légendaires dont est chargé le récit extra-canonique. Dans l'histoire de l'homme à la main sèche (Matth. XII, 9-13), par exemple, l'évangile des Hébreux fait entrer le patient dans des explications diffuses. « J'étais maçon, dit-il, vivant du travail de mes mains. Je te prie, Jésus, de me guérir, pour que je n'aie pas à mendier honteusement mon pain. »

— Après avoir entendu la réponse du Seigneur, le jeune homme riche de Matthieu (XIX, 16 et suiv.), au dire de l'évangile de's Hébreux, « se gratte la tête. » — Ailleurs encore, Jésus raconte, toujours d'après l'évangile des Hébreux, que l'Esprit Saint « le prit par un cheveu pour le transporter sur le mont Tabor. » (Hilgenféld, ouvr. cité, p. 476, 481,484. Comp, les textes donnés dans l'excellente monographie de Hofmann, Das Leben Jesii nach den Apokrijphen, Leipzig, 1851.)

Quelle distance il y a de ces surcharges à la simplicité des évangiles, et comment admettre la priorité d'un texte pareil ? Hilgenféld, cependant, n'hésite pas à le considérer comme fort ancien, au point qu'il semble disposé à l'identifier avec l'écrit primitif de l'apôtre. (P. 457 et suiv., 497.) La question sera reprise au point de vue des déclarations des anciens docteurs ; mais, dès l'abord, il est facile de voir combien cette théorie est improbable. Comment croire, par exemple, que Matthieu se soit représenté son maître enlevé par un cheveu sur le mont Taboi ? Ce n'est plus là du miracle ; c'est le fantastique de la légende. De tels détails abondent dans les évangiles apocryphes, que l'ancienne Eglise a justement exclus du canon (voir l'ouvrage cité de Rud. Hofmann). Que l'évangile des Hébreux soit issu de l'évangile araméen de Matthieu, je le veux bien; c'est môme la seule hypothèse qui rende compte de son origine. Mais il ne peut en être qu'un remaniement postérieur. Loin de dépendre d'un tel écrit, l'évangile grec qui est en tête du recueil canonique actuel nous transporte manifestement plus près des sources du christianisme.

Au reste, cette question de l'évangile des Hébreux est encore pendante à notre époque. Voir, par exemple, en faveur de l'antiquité, quoique avec des nuances et mainte divergence de détail : Nicholson , The Gospel according to the Hebrews. (Londres, 1879) ; Rud. Handmann, Das Hebràer-Evangelium (dans la collection des Texte und Untersuchungen %ur Geschichte der altchristlichen Literatur, de Gebhardt et Harnack, Va vol., 3^ caji,^ Leipzig, 1888. L'auteur incline à identifier les ?i.6yta de Papias avec l'évangile des Hébreux, p. 137) ; Hilgenféld, dans la Zeilschrlft f. wlssensch. Theol., 1884, 29 cah., p. 188 et suiv.; 1889, 3« cah., p. 280 et suiv. — D'autre part, dans le sens de l'origine tardive et du caractère apocryphe de l'évangile des Hébreux, lire, par exemple, Rleek-Mangold, Einl. in das N. 'y'.,3° édit.,1875, p. 112 et suiv. ; Holtzmann, Einl. in das N. T. (je cite d'aprèsla2o édit., 1886), p. 388 ; Weiss, Einl. in dasN. T., 1886, p. 495 et suiv. ; A. Resch, Agrapha,àans les Texte und Untersuchungen de Gebhardt et Harnack, V vol., 4" cah. (Leipzig, 1889.) Après avoir distingué les deux recensions

canonique, ou s'il faut l'identifier avec cet évangile des Nazaréens, problème obscur faute de rénseig-nements exacts et qui n'est pas facile à résoudre ' . Cependant, puisque les indications de Jérôme montrent en tous cas que ce docteur croyait à l'existence d'un évangile hébreu complet sorti de la plume de Matthieu, traduit en grec on ne sait par qui, et dont

principales de l'évangile des Hébreux, ce dernier critique signale dans la nazaréenne en particulier : a) un penchant au merveilleux poussé jusqu'au grotesque ; h) un caractère gnostique qui se révèle soit dans la conception du Saint-Esprit « mère » du Messie, soit dans une opposition tendancieuse au prophétisme de l'Ancien Testament (p. 329, 330).

1 A l'époque de Jérôme et d'Epiphane, deux évangiles araméens principaux circulaient dans certaines portions de l'Eglise : l'évangile des Hébreux, que Jérôme trouva chez les Nazaréens et que plusieurs, dit-il, considéraient comme le Matthieu authentique {Ad Matth., XII, 13) ; et l'évangile des Ebionites, qui paraît s'être écarté plus encore du texte actuel fEpiphane,//ffej'., XXIX, 9 ; XXX, 3, 13). Le tout est de savoir si ce premier docteur a considéré l'évangile hébreu des Nazaréens comme étant l'écrit original de l'apôtre. Voici, dans les deux sens contraires, les arguments à faire valoir.

a) En faveur de l'identité (comp. Hilgenfeld, p. 40, 129, Handmann, p. 45-64), on allègue des textes, semble-t-il, très catégoriques de Jérôme : « Porro ipsum hebraicum (se. Matthaei) habetur usque hodie in Caesariensi bibliotheca.... Mihi quoque a Nazaraeis, qui in Beroea, urbe Syriae, hoc volumine utuntur, describendi facultas fuit. » {De virls illustr., c. 3.) « In evangelio juxta Hebraeos, quod chaldaico quidem syroque sermone, sed hebraicis litteris scriptum est, quo utuntur usque hodie Nazareni, secundum apostolos, sive ut plerique autumant, juxta Matthaeum, quod in Caesariensi habetur bibliotheca. » {Adv. Pelag., III, 2.) « In evangelio, quo utuntur Nazaraei et Ebionitae, quod nuper in graecum de hebraeo sermone transtulimus, et quod vocatur a plerisque Matthaei authenticum. » {Ad Matth., XII, 13.) « Evangelium quoque, quod appellatur secundum Hebraeos et a me nuper in graecum sermonem latinumque translatum est.... )> [De virls illustr., c. 2.)

D'autres critiques, il est vrai, pensent trouver dans ces déclarations l'indice de deux documents araméens distincts ; l'un que Jérôme aurait seulement copié (Mihi... describendi facultas fuit), et l'autre qu'il aurait traduit en grec et en latin. S'il le traduisit, aUègue-t-on, c'était apparemment pour le faire connaître à l'Eglise, travail bien inutile s'il s'était agi du texte original de Matthieu, dont la version grecque (notre premier évangile) était dès longtemps admise dans le canon. Dans l'un des cas, il traduisit : il s'agissait de l'évangile des Hébreux, ouvrage hérétique assez différent du texte actuel. Dans l'autre cas, il copia : c'était l'original de Matthieu, dont le contenu était suffisamment connu de l'Eglise.

Cependant cette argumentation n'éclaircit pas, me paraît-il, toutes les difficultés. Qu'on revoie seulement les textes. Copie ou traduction, le document araméen dont parle Jérôme est toujours l'évangile dit des Hébreux, évangile qu'il semble désigner

Févangile des Nazaréens de son temps était la reproduction plus ou moins fidèle, ce témoig-nag-e confirme les données essentielles du texte d'Irénée duquel nous sommes partis.

Mais si, remontant le cours du deuxième siècle, on se rapproche de la période des origines, on trouve chez les Pères apostoliques une attestation de teneur différente, importante à cause de son antiquité. Après avoir exposé ce qui concerne la narration de Marc, Papias, évêque de Hiérapolis, ajoute, en effet, au sujet du premier évang-ile : « Quant à Matthieu, il rassembla par écrit, en lang"ue hébraïque, les sentences du Seigneur ; mais chacun les traduisit comme il

comme le Matthieu authentique {De vlris illustr., c. 3), que beaucoup en tous cas considéraient comme tel {Ad. Matth., XII, 13), mais qui, les fragments que nous en avons le montrent, est loin de correspondre sur tous les points avec le document canonique. Quant à la distinction dont on se prévaut, il m'est impossible d'y voir l'indication suffisante de deux ouvrages distincts, Jérôme ayant fort bien pu copier le texte en question pour le traduire ensuite. La comparaison des renseignements tirés des divers ouvrages de ce Père semble donc établir l'identité.

b) Mais comment expliquer, d'autre part, les difficultés très positives qui surgissent au point de vue de la critique interne? Comment croire que Jérôme lui-même ait fait de l'évangile araméen qu'il traduisit l'original de notre écrit actuel de Matthieu? Ce docteur était mieux placé que personne pour remarquer les divergences ; que signifie donc le mot de traduction dont il se sert? (« Matthaeus... evangelium Christi hebraeis litteris verbisque composuit : quod quis postea in graecum transtulerit non satis certum est. » De vlris illustr., c. 3.) Si l'évangile des Hébreux qu'il cite était identique à l'ouvrage araméen de Matthieu, celui-ci serait donc tout autre que le texte grec actuel, c'est-à-dire qu'il ne faudrait pas parler de traduction, mais de remaniement, et même de remaniement assez libre. Nous avons marqué, dans une note précédente, jusqu'à quel point le premier évangile du canon diffère du document hérétique conservé chez les judaïsants. En somme, le témoignage de Jérôme est trop obscur pour qu'on puisse en tirer une conclusion qui s'impose. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que ce Père donne moins son opinion que celle des autres ; ce qu'il atteste, c'est le crédit dont l'évangile des Hébreux jouissait dans l'Eglise de son temps, le fait que plusieurs le prenaient pour le texte primitif de l'ouvrage canonique. L'ignorance et le manque d'esprit critique de l'époque expliquent sans peine de telles erreurs. Quant à Jérôme, ce qui ressort en tous cas de ses déclarations, c'est qu'il admet l'existence d'un évangile araméen de Matthieu dans ce môme sens qu'Irénée. On comprend que cet écrit se soit corrompu dans le cours des âges, et qu'il en soit sorti ces recensions diverses, plus ou moins hérétiques, qui existaient encore au quatrième siècle et que plusieurs confondaient avec l'évangile primitif de Matthieu.

pouvait^. » Peu de textes patristiques ont été plus vivement discutés : sans entrer toutefois dans le détail, je me borne à relever les faits qui me semblent dignes de remarque.

Le terme de kàyia (sentences) désig-ne-t-il une collection de discours seulement, ou bien un évangile complet, discours et parties narratives ^ ? Ce substantif étant dérivé de Xéyo), qui signifie dire et non faire, la seconde manière de voir paraît moins naturelle, quoique les considérations suivantes aient été présentées en sa faveur.

a) Àdfùov, dit-on, n'est pas une parole en général, mais un oracle des dieux. Dans le Nouveau Testament, ce mot s'applique à l'ensemble de la révélation de l'ancienne alliance, j compris les livres historiques. (Rom. III, 2.)

* (( Mardaloç [lèv ovv 'Efiçaîôi ôialèKTU rà "kàyia avveypâipaTo' 7jçnTj[iEvas â' avrà ùç ijv ôvvaToç ënaaroç. » (Eusèbe, Hist. eccl., lli, 39, 16.) Le /ih ovv du commencement de ce passage marque antithèse légère ou transition (comp., p. ex., Act. XIII, 4; XXIil, 22); cette particule met la notice sur Matthieu en relation avec ce qui vient d'être dit du travail de Marc (III, 39, 15.)

2 La première hypothèse, mise en avant avec éclat par Schleiermacher [Ueber die Zeugnisse des Papias von unseren beiden ersten Evangelien. Theol. Stud. u. Krii., 1832, 4° cah., p. 735 et suiv.), a été reprise et développée entre autres par Holtzmann, Die Synoptischen Evangelien, 1863, p. 250 et suiv. (comp. Umschau auf dem Gebiete der N. THchen Kritik. Jahrhûcher f. prot. Theol., 1875, 4^ cah., p. 583 et suiv.). Dans un sens analogue, quoique avec plus de réserve, Reuss, Histoire évangélique, 1876, p. 72 et suiv. ; Weiffenbach, Die Papias-Fragmente ûber Marcus und Matthdus exegetisch untersucht und krlHsch gewiirdigt, 1878, etc.

D'autres estiment, au contraire, que le mot de Àôyia peut fort bien s'appliquer à un évangile complet. Voir, par exemple, Bleek {Einl. in das N. T., 3« édit., p. 115, 116) ; Hilgenfeld {Einl. in das N. T., p. 452 et suiv. Comp. l'article du même auteur : Papias ûber Marcus und Matthdus. Zeitschrift f. wissensch. Theol., 1879, 1" cah., p. 14- 18; et dans la même revue, 1882, 2» cah,, p. 189 et suiv., l'article Der gegenwàrtige Stand der Evangelienforschung) ; et surtout Weiss, dans les Introductions de ses deux commentaires : Das Marcusevangelium und seine synoptischen Parallelen (1872). Das Matthàtisevangellum und seine Lucasparallelen (1876). [Comp. collection Meyer. Commentaires sur les évangiles de Marc et de Luc. (Weiss, 6^ édit., 1878.) Weiss, Das Leben Jesu, I, p. 24-38. Einl. in das N. T., p. 492 et suiv.] En français, par exemple, H. Lutteroth, Essai d'interprétation des dernières parties de V évangile selon saint Matthieu (Paris, 1876), p. 550 et suiv. ; Bonnet, le Nouveau Testament, Evangiles de Matthieu, Marc et Luc (1880), introduction, p. XXXIX. Ces deux derniers auteurs, à la suite de beaucoup d'autres, identifient même, — sauf la différence de langue, — les Logia de Papias avec l'évangile canonique actuel.

b) L'ouvrage perdu de Papias Aoyiov xoptazâv è^rjyrjais contenait, selon le témoignag-e des anciens auteurs *, non seulement des discours, mais aussi des parties narratives. Donc l'écrit de Matthieu auquel ce Père fait allusion n'était pas non plus une simple collection d'enseignements. Mais à ces deux arguments il y a ceci à répondre : a) Si les apôtres considéraient l'Ancien Testament comme l'ensemble des oracles de Dieu (rà Xbxia rou deoo, Rom. III, 2), c'est parce que la collection de la littérature hébraïque était devant eux comme un tout complet et revêtu d'une sanction divine, tandis que le recueil des écrits apostoliques, au contraire, ne se forma que bien après le commencement du second siècle 2. Papias avoue, par exemple, qu'il aimait à rechercher les traditions orales plutôt que les documents écrits 3 ; il ne peut donc avoir appliqué au Nouveau Testament, qui n'existait pas encore, l'expression dont les apôtres se servent pour désigner le canon Israélite. Il est vrai que, dans le fragment en question, ce Père ne se préoccupe que des deux premiers synoptiques. Mais le développement qui précède celui dont nous nous occupons distingue, à propos de l'écrit de Marc, les éléments constitutifs de l'histoire évangélique, les faits et les discours *, que Papias signale apparemment par allusion à la notice sur Matthieu qui va venir et pour faire ressortir la différence. L'évêque de Hiérapohs semble vouloir dire que, à l'opposé de Marc, dont le livre est une narration complète, Matthieu ne donne que

^ Par exemple, Eusèbe, IHst. eccl., III, 39.

2 Voir, par exemple, Reiiss, Histoire du canon des saintes Ecritures dans l'Eglise chrétienne (2« édit., 1864), p. 29 et suiv.

^ Eusèbe, Hist. eccl., III, 39, i.

^ « ïa v-Ko Toï) xç^f^T"^ V ^e;\;0£i^ro! y irpaxOévra, » dit-il du contenu de notre second évangile ; et, pour ne laisser aucun doute sur sa pensée, il ajoute, en caractérisant la méthode de l'auteur du même écrit : « àW ovx uaiveç avvra^tv rùv Kvçiaicûv TToiovfievoç ?iôyo)v. » (Eusèbe, Hist. eccl., III, 39, '15.) Si donc Papias applique l'expression de Tiôyoi à Marc, ce n'est que pour l'écarter : rien de plus caractéristique que la distinction qu'il établit à cet égard entre les deux évangiles.

]a collection des enseignements du maître, d'où il ressort qu'on ne saurait être autorisé, dans l'interprétation de l'expression discutée, à adopter un sens extensif que condamnent également l'étymologie et le contexte.

b) A cela s'ajoute que, dans l'ouvrage de Papias Aoycwv zopidxoiv è^i^-jfrjoLS, les Kàyoa n'étaient autres que « les préceptes authentiques du Seigneur, » d'après l'explication que l'auteur en donne lui-même ^ : si donc cet écrit contenait, en outre, comme le dit Eusèbe, des parties narratives, celles-ci ne se trouvaient là que pour illustrer les enseignements. En somme, le recueil de Papias n'est point un traité d'exégèse au sens ordinaire du terme, puisque l'évêque se borne à raconter ce que Jésus a dit et ce qu'il a fait durant son ministère, estimant sans doute, ainsi qu'il le marque par le titre qu'il adopte , que les actes du Sauveur sont le meilleur commentaire possible de ses discours.

Tels étant les arguments présentés de part et d'autre, les théories ainsi développées se sont maintenues nombre d'années sans guère réussir à s'entamer. Tandis que les théologiens conservateurs confondaient, à la seule réserve de la langue, le premier évangile canonique avec le recueil dont parle Papias, d'autres, au contraire, s'attachaient au système de Schleiermacher pour l'affirmer dans toute son intransigeance. De nos jours cependant, comme cela arrive généralement en pareil cas, les deux opinions extrêmes tendent à disparaître, et quoique avec bien des nuances de détail, on s'accorde à admettre la présence d'éléments narratifs, — plus ou moins étendus, — môme dans l'ouvrage de l'apôtre ^ :

1 « ohôè rolç ràç àUorçiaç hroTiàç fJ.V7]fiovEuovai,v , hTOià toïç ràç rraçà toÎ) iivçbv T?] TcidTei âeôo/iévaç;. » (III, 39, 3.)

2 H. Holliimann, en particulier, a modifie très fortement ses vues dans ce sens. rheol. Literahmeilung de 1881, 8, p. 180-183. Einl. in das N. T., p. 357. Comp. les théories — assez diverses dn reste suivant le système particulier de chaque auteur — de Weiss, dans les ouvrages cités ; de AVeizsacker, Unlersuchunçien iiber die- ev. Gesohichle, 186i, p. 196 et suiv. ; Z^as apost. Zellalter, 1886, p. 386-407 ; de lieyschlag, Die apost. Spruchsammlung und icnsere vier Evangelien. Stud. u. Krit., 1881, 4.e cali..

il est très improbable, en effet, que Matthieu ait rcdigé ces discours sans un mot d'introduction ; il ne pouvait autrement, semble-t-il, que de les encadrer de brèves notices historiques. D'un autre côté, le fait qui n'en subsiste pas moins, c'est que, dans le premier évang-ile actuel, les enseignements du Sauveur restent la partie principale. On ne peut comparer entre eux nos synoptiques sans être frappé soit de l'insuffisance des parties narratives de l'écrit attribué à Matthieu, soit aussi de la haute valeur de la collection de discours qu'il renferme, ainsi qu'il est facile de s'en convaincre par une lecture parallèle des documents.

1° Que le lecteur mette en regard quelques-uns des récits des deux premiers évangiles, celui des démoniaques de Gadara (Matth. VIII, 28-34 ; Marc V, 1-20), ou de la multiplication des pains, par exemple (Matth. XIV, 15-21 ; Marc VI, 35-44) ; ou bien qu'il compare deux indications plus rapides, telles que la question des pharisiens qui demandent un miracle du ciel. (Matth. XII, 38 ; Marc VIII, 11, 12.) Rien de plus pittoresque que la narration de Marc ; elle fait revivre les événements qu'elle rapporte : rien de moins circonstancié que le récit de Matthieu, qui semble être un abrégé de seconde main plutôt que le souvenir d'un disciple du maître. On explique en général ce fait en alléguant que, le plan de Matthieu le portant à donner plus de valeur aux discours, il n'y ajoute que l'encadrement historique indispensable. Mais cette raison ne saurait suffire ; car même quand il ne dit que deux mots, Marc fait tableau : d'un trait, il transporte dans le vif des scènes évangéliques (par exemple, VII, 33, 34 ; VIII, 12, etc.): pourquoi ce relief manque-t-il à un tel point aux narrations du document parallèle? Notre premier évangile contient sans contredit un très grand nombre de récits ; on ne

p. 587 et siiiv. ; Das Leben Jeun, 1885, 1, p. 81 et suiv. ; de II. -II. Wenilt, Die Lehye Jesu (Gottiiigen, 188G), I, p. 44- et .suiv., l'Jl-205. Voir aussi, tout récemment encore, A. Rescli, Agrapha, p. 40 et suiv. ; W. Samliiy, A Surveij of Ihe, Synoplic Question, dans VExposilor, 4» série, III (1891), surtout p. 305, 30(5.

saurait dire que cette partie ait été négligée ; mais, de quelque côté qu'on les prenne, ils ont toujours quelque chose de terne et d'effacé. Je vais plus loin. Il serait facile de sig"naler mainte information de Matthieu que l'auteur du quatrième évangile a très positivement rectifiée. Ainsi la mention de l'emprisonnement de Jean-Baptiste (Matth. IV, 12 ; Jean III, 24 ; IV, 1-3), la date de la mort du Sauveur, ou même la conception générale de son ministère : autant de sujets que je n'ai pas à développer ici, parce qu'ils seront repris dans la suite. Il est vrai que ces inexactitudes sont en général communes aux trois synoptiques ; mais on comprend qu'elles se soient ghssées dans les récits de Marc et de Luc, qui ne furent ni l'un ni l'autre témoins de l'activité de Jésus, tandis que, dans l'hypothèse de l'origine apostolique des narrations de l'évangile de Matthieu, elles demeurent inexphcables. Sur ce point, le témoignage de Papias, qui n'attribue à l'apôtre qu'une collection de discours, est pleinement confirmé par l'étude du texte.

2° Or, ce recueil qui doit avoir été le noyau de notre premier évangile est encore très perceptible dans cet écrit. Si l'on ne considère que le nombre des versets, les parties narratives sont en somme plus étendues ; mais si l'on tient à avoir le plan d'ensemble, c'est dans la progression de l'enseignement de Jésus qu'il faut le chercher. Voilà ce que M. Weizsâcker a fort bien fait ressortir dans son étude sur les évangiles. En analysant l'ouvrage actuel de Matthieu, ce savant en est venu à distinguer trois groupes de discours dont il donne la caractéristique suivante * : a) En tête, le sermon sur la montagne, proclamation du royaume des cieux et du principe sur lequel il se fonde, la vraie justice opposée au légahsme formahste des pharisiens, b) En second lieu viennent les enseignements du Sauveur à ses disciples et les discours polémiques. Ce n'est plus seulement l'inauguration de l'ordre de choses nouveau :

' Untersuchimgen uber die evangelisclie Geschichte, p. 184-186.

c'est le royaume s' affermissant chez ceux qui le reçoivent en dépit de l'opposition des adversaires, c) Enfin le cycle est achevé par les prophéties eschatolog-iques et par les paraboles sur la consommation du royaume.

M. Godet, reprenant et développant ce principe de division, distingue, dans la collection des discours de Matthieu, cinq parties essentielles : a) Le sermon sur la montag-ne, code nouveau du royaume (V-VII). b) L'enseig-nement de Jésus aux douze, « l'instruction normale de l'apostolat » (X). c) Les paraboles du ch. XIII sur le développement du royaume. d) L'enseignement disciphnaire donné à l'Eg-lise sur la conduite à tenir envers les membres indig-nes (XVIII.) e) Enfin vient un groupe de discours dont l'idée commune est celle du jug-eraent à venir (XXIII-XXV). Le même auteur donne à ces cinq parties les titres suivants, qui en font ressortir la prog'ression org-anique : a) La loi nouvelle, b) L'apostolat, c) Le royaume des cieux. d) L'Eg-lise. é) La consommation des choses ; — l'accent étant mis sur la première, sur la troisième et sur la cinquième (Jésus-Christ lég-islateur, Jésus-Christ roi et Jésus- Christ jug-e), qui forment la charpente de l'édifice entier ^

Voilà des caractéristiques de valeur, qui jettent un jour précieux sur le plan général du premier évangile synoptique. On pourrait adopter d'autres formules encore en s'attachant, par exemple, à développer comme suit l'idée centrale du royaume des cieux : a) La charte du royaume, sermon sur la montagne (V-VII). b) Les membres du royaume, instructions données aux apôtres et à ceux qui continuent leur œuvre en recevant le salut (X). c) Le développement du royaume sur la base des principes posés dans le discours initial et par l'activité persévérante des disciples (XIII). d) Les ennemis du royaume, chrétiens infidèles qu'il faut tendre à ramener, mais qui doivent être rejetés s'ils sont incorrigibles (XVIII, 15 et suiv.) ; incrédules endurcis auxquels Jésus dénonce le juge-

' Etudes bibliques. Nouveau Testament, 1874., p. 14 et suiv. Comp. Commentaire sur V évangile de Luc, II, p. 537 de la i" édit.

ment destiné aux rebelles (XXIII). e) Enfin, si les succès de l'armée de Christ sont souvent compromis par l'action de ces obstacles divers, la victoire finale lui est acquise : c'est ce que montre le cinquième g-roupe d'enseignements, qui traite de la consommation du royaume (XXIV, XXV),

On ne saurait nier que cette reconstitution, considérée du point de vue de la critique interne, ne se présente avec une certaine vraisemblance, quoiqu'elle ne s'accorde guère avec les solutions proposées par les travaux les plus récents *. Au reste, qu'on choisisse le système qu'on voudra, ce qui demeure certain, c'est que ces grands corps de discours, tels qu'ils existent actuellement, forment le centre organique de notre premier évangile. Ainsi se justifierait l'explication qui a été donnée du témoignage de Papias, bien qu'une question encore se pose à propos de ce texte.

Toute la discussion précédente ayant porté sur le sens du mot de Àôycov, il reste à montrer comment Papias se représente l'interprétation de cette collection d'enseignements dont il parle ^. Schleiermacher pense avant tout à des adjonctions explicatives, à des récits illustrant le texte ^, opinion généralement abandonnée de nos jours ^. Le fait est que le sens naturel de -^pfjiiçveùsùv n'est pas expliquer, mais traduire ^, et que rien ne nous autorise à nous en éloigner. La collection hébraïque de Matthieu n'étant comprise que d'un public restreint, il fallait la rendre accessible aux chrétiens, de beaucoup les plus nombreux, qui ne parlaient que le grec : de là la nécessité de versions qui, répondant à ce besoin, ne tardèrent pas à se produire. « Chacun les traduisit, atteste l'évêque,

1 M. Wendt, par exemple, développe une hypothèse très différente, d'après laquelle les Logia auraient été moins un agencement de morceaux didactiques étendus qu'une série de fragments plus courts, dont la reproduction devrait être cherchée surtout dans le troisième évangile. Die Lehre Jesu, I, p. 45-46, 206 et suiv.

2 « f/çjMJjvevae ô'avrà ùç ?/v âvvarbç 'énaaToç. »

3 Art. cité, p. 741 et suiv.

'» Voir, par exemple, WeilTenbach, ouvr. cité, p. 89 et suiv. 5 Par exemple, Jean I, 39.

comme il en était capable ; » expression d'où l'on peut inférer que ces essais sont affaire du passé, sur laquelle il n'y a pas à revenir : le temps employé (aor.) transporte le lecteur dans les années qui suivirent la rédaction du recueil apostolique et laisse supposer, — puisque autrement le présent serait de rigueur, — qu'à l'époque de Papias l'ouvrage araméen primitif était absorbé d'une manière quelconque dans un évangile grec qui le mettait à la portée de tous les disciples.

En résumé, l'existence d'un écrit en langue hébraïque, sorti de la plume de Matthieu, est attestée par l'unanimité des témoignages de l'ancienne Eglise *. D'autre part, il est non moins certain que le premier évangile actuel n'est pas une simple traduction : les jeux de mots, l'emploi des Septante dans les textes parallèles à Marc, le caractère de la diction, bien moins aramaïsante que celle de plusieurs fragments de Luc, l'unité de style et de composition, tout nous montre un ouvrage cohérent et fortement conçu, dont l'originalité est presque universellement admise par la critique contemporaine ^. Mais que devient alors l'affirmation des anciens auteurs sur l'existence d'un évangile hébreu ? Voici quelle paraît être, tout compte fait, la solution la plus probable.

L'apôtre Matthieu, après la fondation de l'Eglise, prêcha pendant un temps l'Evangile aux Juifs de son pays. Sur le point de les quitter, il tint à leur laisser un écrit qui comblât en quelque mesure le vide que produirait son absence ^. Ce recueil, qu'il rédigea dans la langue de ses concitoyens, consistait en une collection des discours de Jésus, sans doute avec adjonction de quelques parties narratives. On comprend qu'un tel ouvrage, legs précieux d'un des apôtres du Seigneur, ait obtenu grand accueil et n'ait pas tardé à se répandre : il lut utilisé avec empressement même dans les Eglises du

* Voir la liste complète qu'en donne M, Resch, p. 42-45.

2 Comp., par exemple, H. Holtzmann, Einl. in das N. T., p. 388.

3 Eusèbe, Hist. eccl., 111, 24, 6.

monde païen. Seulement, comme le texte en était araméen ^, il fallait le mettre à la portée des chrétiens dont le grec était le seul idiome. De là les traductions qui surgirent en divers lieux, sous des formes variées, selon que le besoin s'en faisait sentir ^. Ces anciennes versions, cependant, disparurent bientôt, absorbées par l'ouvrag-e plus complet qui est devenu notre Matthieu canonique, narration de tendance théocratique ^, pour la rédaction de laquelle, outre le recueil primitif de l'apôtre, l'auteur anonyme a sans doute utilisé des traditions orales et surtout des fragments écrits actuellement incorporés dans l'évangile de Marc. Cet état de choses était encore connu au commencement du second siècle, ainsi que^ l'atteste la notice de Papias *, qui ne nous permet pas de confondre la collection de Matthieu avec le premier évang-ile canonique. Peu à peu, cependant, la distinction disparut en partie du souvenir de l'Eg-lise, qui en vint à identifier, à la

* Dialecte des Juifs palestiniens : c'est ainsi que presque tous les critiques entendent le mot « hébreu » qu'emploient les Pères.

2 Témoignage de Papias.

3 Voir les nombreux passages qui signalent l'accomplissement des prophéties : Matth. I, 22-23; II, 15, 18, 23; IV, 14., 15; VIII, 17. etc. Comp. le témoignage des Pères. Irénée, Adv. haer, III, 1, 1. Origène, cité par Eusèbe, Hist. eccL, VI, 25, 4. Eusèbe, Hist. ceci., III, 24, 6. Jérôme, De viris illustr., c. 3, etc.

"î Je n'entre pas dans le détail de la discussion que la critique moderne a soulevée au sujet du renseignement d'Irénée, qu'Eusèbe du reste combat après l'avoir cité, d'après lequel Papias aurait été 'luâvvov àicovarf/ç. (Irénée, Adv. haer., V, 33, 4 ; Eusèbe, Hist. eccl., III, 39, 1 et suiv.) L'exactitude de ce témoignage est admise par Bleek, qui fait pourtant des réserves (Einl. in das N. T., 3» édit., p. 112, 113) ; par Riggenbach {Die Zeugnisse fUr das Ev. Johannis, 1866, p. 110 et suiv.), et quelques autres. D'autre part, plusieurs savants la contestent, Mangold, par exemple (3« édit. de V Introduction au N. T. de Bleek, p. 113, note 2), et surtout Hilgenfeld, qui ne concède pas môme que les indications de Papias sur Marc et sur Matthieu proviennent du presbytre Jean. (Zeitschrift f. wissensch. Theol., 1879, !«'■ cah , p. 5 et suiv.) Le fait qui se dégage pourtant avec clarté, me paraît-il, du texte d'Eusèbc, c'est que, si môme l'évêque de Hiérapolis n'a pas connu personnellement des disciples du Seigneur tels qu'Aristion et Jean le presbytre, il n'en a pas moins été dans une certaine mesure leur contemporain. A remarquer le présent: « are 'Açiarcuv icaï ô -Kçea^vTeçoç 'Iuâvv7]ç ol tov Kvçiov fj.adrjTal Tièyovaiv . » (III, 39, 4.) Papias nous transporte donc bien, quoi qu'on dise, jusque dans la période des origines.

seule différence de la langue^, l'écrit de l'apôtre avec le premier des synoptiques actuels : quant au document hébreu, corrompu dans le cours des âg-es, il gisait enfoui dans les archives de sectes hérétiques, au point que Jérôme n'en parle que comme d'une curiosité bibliographique et qu'il ne le mentionne qu'en termes vagues, qui trahissent ses incertitudes et sa perplexité. Ainsi s'expliquerait l'orig-ine de l'évang'ile dit des Hébreux, qu'on le fasse dériver d'un texte grec plus ancien, comme le pense M. Resch^, ou de la déformation du recueil primitif hébraïque ^ : conservé dans les miheux judaïsants, il se charg'ea de iég-endes, à mesure que ceux qui l'employaient s'éloig-nèrent du type primitif de la toi. Des copies plus ou moins diverg-entes en existaient au temps de Jérôme; sauf les quelques frag-ments cités par les Pères, aucune d'elles n'est parvenue jusqu'à nous.

Reste à déterminer la date de l'évang-ile actuel, qu'on ne peut g-uère fixer, toutefois, en s'en tenant aux données de la critique externe. Le témoig'nage de Papias ne porte, je le rappelle, que sur l'écrit primitif de l'apôtre, et la citation du texte grec synoptique que donne l'épître de Barnabas''* ne permet pas

1 « Quod quis postea in grœcum transtulerit, non satis certum est. )) (Jérôme, De viris illustr., c. 3.) Déjà avant le quatrième siècle, ce fut une opinion accréditée en certains milieux que Matthieu traduisit lui-même son évangile en grec. On comprend que, avec l'autorité croissante qu'elle reconnaissait au canon, l'Eglise n'ait pu se contenter d'attribuer à un auteur inconnu la rédaction du plus ancien de ses évangiles. De nos jours, un petit nombre de critiques ont soutenu l'idée de la priorité du texte grec actuel, ce qui signifie que, loin d'avoir été traduit d'iiébreu en grec, l'cvangilo de Matthieu aurait subi le changement inverse ; ainsi s'expliquerait aussi l'origine des documents hébraïques dont parlent Epiphane et Jérôme. Tel est, par exemple, le point de vue de Bleek (Einl. in das N. T., 3" édit., p. 121 et suiv., 317, 318); mais les arguments sur lesquels se fonde cette hypothèse ont été, me paraît-il, suffisamment réfutés pour qu'on puisse se dispenser d'y revenir. (Voir, par exemple, Meyer, Commentaire sur l'évangile de Matthieu, 58 édit., p. 18, 10. Comp. la note de Mangold, 3" édit. de Vlntroduction au N. T. de Bleek, p. 131, 132.)

^ Des arguments plausibles peuvent être avancés à l'appui des deux hypothèses.

* Matth. XXII, 14., introduit dans cette lettre (date de composition fixée par Baur vers l'an 120, par Hilgenfeld déjà en l'an 97), au c. i, par la formule l'oç yé-yçanrai,

de remonter au delà de la fin du premier siècle. D'ailleurs il n'y a pas lieu d'être surpris de la lenteur avec laquelle se sont répandus des ouvrag-es fort anciens. Si Papias, par exemple, aimait peu les livres et préférait les renseignements oraux ; pour n'être pas le fait de tous ses contemporains sans exception, les préjugés de ce docteur n'en attestent pas moins l'influence qu'exerçait alors la tradition vivante. Même les communautés qui avaient en mains des écrits apostoliques ne mettaient guère d'empressement à les communiquer, comme le montre l'histoire des épîtres certainement authentiques de Paul, qui ne devinrent que longtemps après le patrimoine de toute l'Eglise. En réahté, quoiqu'il n'y ait pas, avant le commencement du second siècle, de traces certaines de l'évangile de Matthieu, cette circonstance ne saurait être exploitée contre l'antiquité d'un écrit dont les destinées prouvent combien il est rare que, dans de telles discussions, le témoignage des anciens auteurs conduise à des résultats qui répondent aux lég-itimes curiosités de la critique.

Si donc on passe aux arguments internes, tirés de l'analyse du contenu, le point important est ici la teneur des discours cschatolog-iques. Il est généralement admis que le ch. XXIV traite jusqu'au v. 28 de la ruine de Jérusalem, et depuis le v. 29 de la fin du monde. Or, la formule de transition qu'emploie le texte ^ met sur le même plan les deux actes de la catastrophe annoncée (comp. v. 34) ; d'où l'on peut inférer que c'est ainsi que l'auteur a compris, — bien qu'à tort, je le pense ^, — l'enseignement du Saviveur. On sait que les premiers chrétiens vivaient dans l'attente du prochain retour de Jésus et que Paul lui-même exprime à réitérées fois cette espérance (1 Thés. IV, i't ; 1 Cor. XV, 51) : on s'explique donc que l'intensité de leur croyance se reflète dans l'idée qu'ils se font

ce qui montre que l'auteur tire cette parole non de la tradition orale, mais d'un document écrit qui ne peut être que l'évangile de Matthieu, le seul où elle se trouve.

1 « evdéuç ôè fiera ttjv dMfcv..., aussitôt après l'affliction de ces jours-là. » (Vers. 29.)

2 Ce point sera discuté dans la suite.

des discours eschatolog-iques du Seigneur, et spécialement dans la reproduction que le texte de Matthieu nous en donne. Mais si la ruine de Jérusalem avait été pour le rédacteur de l'évangile actuel un fait passé, il aurait, au contraire, instruit par l'expérience, évité la confusion qu'il prête à son maître. Quoi qu'en disent plusieurs critiques contemporains ', il me paraît donc préférable de ne pas adopter une date plus tardive que celle de la destruction de l'Etat théocratique ; autrement, je le répète, il m'est impossible de comprendre que l'auteur ait laissé subsister dans son ouvrage une indication démentie par l'histoire ejL qu'il devait écarter comme une erreur 2. Ce texte condamne même, à mon avis, l'hypothèse de retouches postérieures de quelque gravité, puisque, dans cette supposition, le travail des correcteurs aurait dû porter avant tout, semble-t-il, sur les enseignements eschatologiques. De toute manière nous sommes ramenés à l'époque des événements racontés dans la première moitié de ce ch. XXIV : d'autre part, comme la narration canonique suppose, ainsi que nous l'avons montré, l'existence de la collection apostolique et, selon toute probabilité, de divers documents encore, nous ne pouvons pas non plus remonter beaucoup plus haut, ce qui donne, tout compte fait, les années 67-70 comme date probable de la composition du premier évangile synoptique.

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