‹ Théologie du Nouveau Testament [microform]Chapitre 6 sur 35 · II. Evangile selon saint Marc · texte numérisé non relu

II. Evangile selon saint Marc

« Marc, — raconte également Papias tout à côté du fragment qui vient d'être discuté, — l'interprète de Pierre, écrivit d'une manière exacte, bien que sans ordre, ce qu'il retint des récits de l'apôtre sur les discours et sur les actes de Jésus-Christ. Marc, en effet, n'avait pas entendu le Seigneur et ne l'avait pas suivi durant son ministère. Ce fut plus tard

1 Même B. Wciss, Einl. in das N. T., p. 537.

'-^ Comp., en particulier, le texte de Matthieu avec celui du troisième évangile. (Luc XXI, 24.)

seulement qu'il s'attacha à la personne de Pierre, lequel, lorsqu'il évangélisait, mesurait ses enseignements aux besoins de l'œuvre, mais sans donner d'exposé suivi des paroles de Jésus. Marc n'est donc pas à blâmer d'avoir écrit quelques portions de l'histoire évang-élique comme il s'en souvenait ; car il n'était préoccupé que d'une chose : ne rien omettre de ce qu'il avait entendu, et ne rien changer aux renseignements fournis par l'apôtre*. »

Cette notice, très vivement controversée, s'applique-t-elle au second évangile actuel, ou suppose-t-elle un livre plus ancien sorti de la plume de l'interprète de Pierre ^ ? Sans vouloir tirer au clair une question que le manque de données historiques laissera toujours obscure, je me borne à relever les faits suivants, fournis par l'analyse du texte que je viens de transcrire et qui, je pense, contribueront en quelque mesure à l'élucider,

a) Marc, ou Jean-Marc, personnage apostohque bien connu, cousin de Barnabas (Act. XII, 12, 25 ; XIII, 5, 13 ; XV, 37, 39 ; Col. IV, 10), suivit, affirme Papias, l'apôtre Pierre en qualité d'interprète ^. Or, Pierre sachant sans doute le grec, si du moins il a rédigé lui-même son épître, un traducteur ne pouvait lui être utile que dans l'occident de l'empire, où le

i Eusèbe, Hist. eccL, III, 39, ib.

2 L'hypothèse du Proto-Marc, comme celle des Logia de Matthieu, a été mise en avant par Schleiermacher (art. cité) ; parmi les savants modernes qui l'ont reprise avec des modifications diverses, il faut indiquer, en particulier : Holtzmann, Die synoptischen Ev., p.. 67 et suiv., 252-254.. (quant au changement survenu plus tard dans les théories critiques de ce théologien, voir ce qu'il en dit lui-même dans les ouvrages déjà cités); Reuss, Gescliichte der heiUgen Schriften N. Ts., § 187-, Histoire évangélique, p. 83-90; Weiffenbach, ouvr. cité. ; Beyschlag, art. cité, etc. — L'existence d'un Proto-Marc est d'autre part contestée, à des points de vue du reste très différents, par Bleek (Einl. in das N. T., p. 139, 140), Hilgenfeld (Einl. in das N. T., p. 4.97 et suiv.), Wciss (commentaires cités ; comp. Das Leben Jesu, I, p. 38- 52; Einl. in das N. T., p. 506 et suiv.). Godet {Commentaire sur Vév. de Luc, II, p. 525, 526 de la X"^^ édit.), Sabatier (art. Synoptiques dans VEncyclopédie de Lichtenberger,XI, p. 793-796).— D'autres critiques, tels que Weizsacker([/«<ersî<c/»., p. 118, 119 ; comp, Das apost. Zeltalter, p. 412), laissent la question en suspens.

•^ « MâçKoç fièv sç/i7]vevT7)ç JThçov yevô/nevog... »

latin était l'idiome national : aussi la notice de Papias transporte-t-elle tout naturellement en Italie et surtout à Rome, détail que confirme le témoig-nag-e de plusieurs anciens auteurs *.

b) Non seulement le disciple de Pierre collabora à l'œuvre missionnaire de cet apôtre ; mais, préoccupé de ne rien perdre de ses précieux enseignements, Marc eut soin de fixer par écrit, avec toute l'exactitude possible, ce dont il pouvait se souvenir soit des discours de Jésus, soit des récits de son ministère ^.

c) Les mémoires ainsi rédigés ne constituaient cependant pas un tout organique. Ils étaient sans ordre (où fisvroù rd- ^eù), ce dont, ajoute Papias, il serait injuste de faire un reproche à Marc, tout le désir de ce disciple ayant été de reproduire avec fidélité l'évangélisation de son maître, laquelle était nécessairement décousue, puisqu'elle s'appropriait aux exigences de la prédication de chaque jour ^.

d) Papias fait observer enfin que, malgré le soin qu'il mit à transcrire tout ce qu'il entendit sortir de la bouche de l'apôtre (5aa èfjLvyfiôveuaev), Marc n'arriva pas à une narration complète de la vie du Sauveur. Il ne nous en a transmis qu'une partie ; car il ne pouvait donner autre chose que le témoignage de Pierre '^, et Pierre ne songeait pas même à rassembler, comme le fit Matthieu, une collection des discours du maître, son seul but étant de prêcher l'Evangile selon que le besoin s'en faisait sentir.

L'analyse de ce texte nous ramène donc à la question déjà posée : les indications de Papias s'appliquent-elles à l'évangile canonique de Marc ? Les critiques qui l'affirment éprou-

■* Ainsi Clément d'Alexandrie; cité par Eusèbe, Ilist. eccl., Vi, l-i, 6. Jérôme, De virîs illustr., c. 8.

^ c( ... baa é/iVT)/x6vevaev àicçtliùç êyça->ljev, ov fiévToi râ^ei, rà vko tov Xçlotov fj ÀsxdévTa 7/ TTQaxdévTa. »

^ « JIéTÇ(j, bç rrpôç ràç XÇ^^^Ç èiroielro ràç âiâafficaMaç, à'AX' ovx àarceç avvra^iv T(~jv KvçiaKû)v TTOiovfievoç lôyuv. »

* « ... o'vTuç ëvia yçâipaç ùç ànefiV7j/Li.6vEVGev. »

vent quelque embarras à rendre compte du où fiévxoL vd^et du fragment du vieil évêque. Peut-on dire que notre second évangile soit écrit sans suite et comme à bâtons rompus ? En vain allèg-ue-t-on qu'il ne s'y trouve ni la série chronologique de Luc, ni la méthode dogmatique de Matthieu ; cette affirmation me semble excessive et en partie inexacte. L'évangile de Marc, dans son ensemble, n'est nullement inférieur aux deux autres pour l'ordre des récits, ainsi que le montre le parallélisme si remarquable des synoptiques. Comment un tel ouvrage, en somme correct et bien ordonné, répondrait-il aux indications que nous fournit Papias sur le mode de composition de l'interprète de Pierre ? Marc, dit-il expressément, rédigea d'après ses souvenirs la substance de la narration de son maître, laquelle, se transformant selon les circonstances, ne suivait aucun plan déterminé. On se représente la nature d'un tel travail, car Pierre n'était pas historien, mais missionnaire ; s'il prêchait l'Evangile, c'était pour convertir les âmes : adaptant ses exhortations aux besoins de l'auditoire, il les illustrait de récits tirés du riche trésor de ses souvenirs. Aussi la reproduction écrite de cet enseignement devait-elle être une collection de notes sans ordre plutôt qu'un évangile régulier et méthodique, ce qui rend difficile, à mon avis, l'identification de cette rédaction première avec le texte de l'évangile actuel.

Ne reste-t-il donc qu'à admettre l'hypothèse d'un Proto- Marc émané d'un autre auteur que celui du document canonique ? Pour résoudre ce problème, il faut achever de consulter l'ancienne tradition.

Vers la fin du deuxième siècle, Irénée, en Gaule, et Clément d'Alexandrie, en Egypte, donnent des renseignements qui concordent entre eux d'une manière, somme toute, assez exacte. Le premier raconte que, après la mort de Pierre et de Paul, Marc fixa par écrit le contenu de la prédication de Pierre * ; et

1 Eusèbe, Hist. eccl, V, 8, 3.

le second ajoute que ce furent les chrétiens de Rome qui poussèrent Marc à cette entreprise, sans que Tapôtre fit rien pour retenir son disciple ni pour l'encourager^. Cependant la tradition, peu satisfaite apparemment de cette indifférence présumée de Pierre, ne tarde pas à la transformer en approbation 2, et même en participation directe, jusqu'à ce que vienne la notice de Jérôme, qui fait du prince des apôtres l'auteur réel de l'évangile de Marc ^.

En résumé, deux conclusions semblent ressortir de ces divers témoignages. D'un côté, Papias caractérise l'écrit de Marc en termes qui ne s'appliquent que difficilement à notre second évangile ; tandis que l'identité est d'autre part affirmée, dès l'époque d'Irénée, par toute une série d'anciens auteurs. La solution qui groupe le mieux, me paraît-il, cet ensemble de renseignements consiste à admettre qu'il y eut, en effet, plusieurs rédactions successives de l'ouvrage. Marc, l'interprète de Pierre, aurait noté d'abord, selon ses souvenirs, les récits de l'apôtre, travail duquel seraient sortis divers fragments du genre de ceux dont parle le prologue de l'évangile de Luc ; puis, dans la suite, le traducteur de Pierre aurait mis au net cette première ébauche, coordonnant ses matériaux, les complétant sans doute à l'aide d'autres sources, rédigeant en un mot la narration que contient notre recueil canonique et qui nous a été conservée sous son nom.

Quant à la critique interne, elle confirme, d'une manière générale, cette supposition. Les récits du second évangile, naturels, pittoresques, pleins de mouvement et de fraîcheur, révèlent, à n'en pas douter, le témoin oculaire. Les souvenirs de Pierre revivent avec tant de force sous la plume de l'auteur, que si, pour les discours, la collection de Matthieu mérite la préférence, dans les parties narratives, Marc brille

1 Eusèbe, Hist. eccl., VI, 14, 6 et 7.

■2 Jérôme, De viris illustr., c. 8.

^ « Habebat ergo (Paulus) Titum interpretem, sicut et beatus Petrus Marcum, cujus cvangelium Petro narrante et illo scribente compositum est. » Ep. ad Hedibiam, c. 11.

d'une supériorité incontestable. Il faut ajouter que les latinismes dont est semé son ouvrage * donnent de la vraisemblance au renseignement des Pères qui en placent le lieu de composition à Rome. Reste la question de date, résolue en sens opposés dans l'ancienne Eglise et de nos jours; Irénée, Origène et d'autres encore affirmant la priorité de l'évangile de Matthieu 2, tandis que l'ordre inverse est presque universellement admis par la critique contemporaine ^. Il me paraît, cependant, que cette dernière thèse ne saurait être prouvée, surtout si l'on distingue entre la première rédaction du livre et le texte actuel. Pierre n'étant guère venu à Rome avant l'an 64 ^, le second évangile canonique doit être de quelques années postérieur ; quoique le contenu des discours eschatologiques ^, identique à peu près à celui que donne Matthieu, oblige d'autre part, ici encore, à ne pas descendre au delà de la ruine de l'état théocratique.

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