III. Evangile selon saint Luc
Dès le début, l'évangile de Luc se distingue des deux premiers par un prologue qui est un texte unique dans toute la littérature apostolique. Ce fragment remarquable suffirait, à lui seul, pour faire crouler la théorie de l'inspiration littérale et mécanique des Ecritures. L'auteur parle en his-
^ aweKovTiaToça, VI, 27. — icoâçâvreç, XII, 42. — icevTvçiuv, XV, 39.
2 Irénée (Eusèbe, Hist. eccl, V, 8, 2 et 3), Clément d'Alexandrie {Ibld., VI, 14, 5), Origène (Ibid., VI, 25, 4 et 5).
3 Comp., par exemple, l'appréciation de M. Edm. Stapfer (Le Nouveau Testament traduit, etc., Paris, 1889), qui ne donne, dans V Introduction mise en tète de cet ouvrage, que les résultats qui lui semblent être définitifs. (Voir p. 9.)
'' Même les dernières épîtres de la captivité de Paul ne font pas mention de Pierre, ce qui prouve que cet apôtre n'était pas encore arrivé dans la ville où la tradition lui fait subir le martyre.
s Marc XIII, guerre des Juifs, v. 5-'id; fin du monde, v. 24 et suiv.; transition fournie en ces termes par le v. 24 : « à?iX h èicsivacç raiç r//j.éçacç /nerà rfjv OlUpiv ÈKsivriv... » (Comp. v. 30.)
" Comp. l'excellente étude de M. Godet. (Commentaire sur l'évangile de Luc ; introduction et conclusion.)
torieii qui connaît les exigences de sa tâche, retravaillant les documents qu'il peut trouver, puisant larg-ement à la source de la tradition chrétienne, utilisant tous les moyens à sa portée pour arriver à un récit original et fidèle de la vie du Sauveur. Assurément ces recherches sont si loin d'exclure Faction du Saint-Esprit, qu'aucun des livres du Nouveau Testament n'apparaît plus pénétré de l'influence divine que cet évangile si simple et si riche : mais on n'en saisit pas moins sur le vif le travail de l'homme qui fait effort pour atteindre et pour reproduire la vérité. Quant aux indications que ce morceau nous donne sur l'ouvrage qu'il introduit, deux renseignements surtout s'en dégagent avec clarté, l'un portant sur la méthode ou sur le caractère historique àe l'évangile de Luc ; l'autre, marquant le but ou la tendance doctrinale qui s'y exprime.
A. Caractère historique. — L'auteur distingue à deux points de vue son travail de celui de ses devanciers, soit en annonçant un évangile complet, qui tiendra compte, si possible, de tous les faits depuis les origines ^ ; soit en recherchant l'exactitude de l'enchaînement chronologique et des détails ^.
Abondance et précision, telles sont, en effet, comme le montre l'étude comparative des synoptiques, les qualités maîtresses qui distinguent cette narration biblique et qui lui assignent une place à part dans le recueil du canon.
1° La richesse d'informations de l'évangile de Luc a souvent été citée. Ce caractère frappe dès les récits de l'enfance, qui ajoutent du reste au mérite de l'ampleur celui d'une vivacité dramatique et d'une simplicité naïve s'alliant à un coloris merveilleux. Dans le corps de l'ouvrage, il est vrai, Luc omet tout un cycle d'événements que Marc et Matthieu placent entre la première et la seconde multiplication des pains
* naQTjKo'ÀovÔî/icÔTi àvudev iràoLV.
^ àiiçijSCJç tiade^ijç aoi yçâipaL.
(Marc VI, 45-VIII, 26 ; Matth. XIV, 22-XVI, 12 ; comp. Luc IX, 17, 18) ; mais ce désavantage est plus que compensé par une série prolong-ée de récits, comprenant neuf chapitres environ (Luc IX, 51-XVIII, 15), et dont bon nombre sont absents des deux autres synoptiques. (Comp. Marc X, 1, 13; Matth. XIX, 1, 13.) Ce sont, en particulier, l'histoire de l'envoi des soixante-dix disciples, la parabole du bon Samaritain, la scène de Marthe et de Marie (X), les mag-nifiques paraboles du chapitre XV (brebis perdue, drachme perdue et enfant prodigue), les enseignements sur la richesse au chapitre XVI (1-12 ; 19-31)^ les paraboles du chapitre XVIII sur la prière ; autant de trésors qui attestent l'étendue et l'abondance des informations de l'auteur de l'évangile.
2° Mais encore faut-il que la richesse ne soit pas aux dépens de la précision ; or, dans ce domaine aussi, Luc brille d'une supériorité reconnue. Il est exact, comme tout bon historien doit l'être, non seulement par la critique des faits ^, mais aussi par le soin qu'il apporte à les replacer chacun dans son milieu, pour en bien montrer l'enchaînement et la physionomie. C'est ce qui ressort déjà des notices chronologiques et autres sur lesquelles il appuie son récit (II, 1 ; III, 1, 2) et qui marquent la distance qu'il y a de sa méthode à celle de ses devanciers dans l'historiographie biblique. Le troisième évangile n'est pas l'œuvre d'un Israélite sans culture, dont le seul but serait d'établir la messianité de Jésus ou de prouver sa puissance. L'auteur s'efforce, au contraire, d'embrasser l'ensemble des événements de son époque, pour illustrer les scènes évangéliques à la lumière de la situation générale de la Palestine et de l'empire romain. Et non seulement il note en observateur intelligent les points de contact de l'histoire du règne de Dieu avec celle des pouvoirs politiques et des vicissitudes des gouvernements ; mais il se plaît sur-
< Ces soins minutieux n'excluent pas, cependant, certaines erreurs, dont nul auteur quelconque n'est exempt : ainsi l'indication sur le cens de Quirinius (II, 2), que je traiterai plus en détail dans la suite.
loiit à mettre en relief la continuité de la narration évangélique.
Avec quelle fidélité ne fait-il pas ressortir, par exemple, le développement de la personne de Jésus et de son œuvre ? Dès les premières pag-es de son livre, il transporte le lecteur dans le milieu tliéocratique où devait naître et se former le Sauveur du monde ; il décrit avec amour la vie de ces Israélites selon Dieu, qui gardaient le dépôt des antiques promesses (I) ; puis, tout étant préparé, le voile se lève et le héros entre en scène, humble comme le dernier des enfants des hommesj mais rayonnant d'une divine beauté. On le suit pas à pas, à travers son enfance et sa jeunesse (II, 40, 41-51, 52), jusqu'à rengagement mémorable du baptême (III, 21, 22). Détail caractéristique, c'est entre ce récit et celui de la tentation que Luc place la généalogie, qui présente Jésus au monde avec le double caractère de fils de l'homme et de fds de Dieu. (III, 38.) On sait que le rédacteur de l'évangile de Matthieu adopte la marche inverse ; car, au jugement de cet écrivain, la table par laquelle s'ouvre le récit (1, 1-16) est avant tout une pièce dogmatique, attestant que, avant même qu'il fût né, l'enfant dont le texte établit la filiation était l'être prédestiné de Dieu en qui devaient s'accomplir les prophéties. Luc, au contraire, qui se plaît à faire ressortir le développement historique du Sauveur, semble vouloir indiquer par le plan qu'il choisit que Christ n'apparut réellement comme le fds de Dieu qu'à son baptême. Assurément il l'avait été dès le début, mais de naissance et en dehors de sa participation directe. L'auteur tient donc à rappeler que Jésus répondit toujours, par sa libre consécration, aux desseins de la volonté divine, jusqu'à ce qu'il fût proclamé Fils de Dieu près du Jourdain, sur quoi vient le texte qui confirme, bien qu'indirectement, son origine divine. Telle est, dans le troisième évangile, l'idée dominante des récits de l'enfance et de la préparation du Sauveur.
Même progression d'intérêt dans le tableau qui nous est donné de l'activité du Messie : Luc se montre presque toujours
supérieur aux deux autres synoptiques au point de vue chronolog-ique et par rintelligcnce des événements. C'est ce que prouvent en particulier l'histoire de la première prédication du Seigneur à Nazareth (IV, 16 et suiv.), la place assignée au sermon sur la montag-ne (VI, 20 et suiv.), et d'autres exemples encore qui seront développés dans la suite. Le fait le plus considérable à signaler est, sans contredit, l'adjonction du fragment IX-XVIII, qui relie le ministère galiléen aux derniers incidents survenus en Judée. Tandis que Marc (X, 1) et Matthieu (XIX, 1) coupent en deux périodes fortement opposées l'activité publique du Sauveur, Luc bat en brèche cette conception, que la narration johannique achèvera de détruire. Au reste, si le récit du troisième évangile n'est pas non plus à l'abri de tout reproche, il faut tenir compte de l'insuffisance relative des sources dont il dispose, pour reconnaître que l'auteur ne présume pas trop de luimême en promettant, comme il le fait dans son prologue, une histoire aussi exacte que possible de la vie et de l'activité de Jésus. Reste à marquer l'idée directrice de cette narration si digne d'être sérieusement utilisée.
B. Tendance doctrinale. — Le but immédiat de l'ouvrage, tel que l'indique l'évangéliste, est de prouver à Théophile, personnage inconnu auquel Luc dédie son livre, « la certitude des enseignements qu'il a reçus. » A l'origine les chrétiens de la gentilité, — auxquels Théophile appartenait sans doute, — avaient été mal vus de l'autre portion de l'Eglise (Act. XI, 1-3), au point qu'ils pouvaient se demander, déconcertés par la froideur manifeste de cet accueil, si Jésus, Juif selon la chair, n'avait pas réservé certains privilèges spéciaux en faveur des Israélites ? Les païens étaient-ils admis à titre égal à recevoir la grâce ? Avaient-ils droit, comme le peuple de la promesse, aux bienfaits du salut ? Un intérêt ardent les poussait à rechercher quel avait été la pensée du Seigneur sur cette question si grave : l'évangile de Luc vient donc
répondre à ce besoin lég-itime, en donnant la justification historique de la doctrine développée par l'apôtre des Gentils.
Quelques exemples illustreront cette thèse. De même que Paul déclare, dans son discours à Athènes, que Dieu a créé d'un seul sang- tout le g-enre humain (Act. XVII, 26), Luc confirme ce principe par la teneur de la généalogie qu'il adopte et qui ne se rattache pas seulement, comme celle de Matthieu, à Abraham, l'ancêtre des Israélites, mais qui remonte à Adam, le père des hommes, et par Adam même jusqu'à Dieu (Luc III, 38). Dans un sens analog-ue, Paul avait poursuivi de sa polémique infatigable le préjug-é judaïque du mérite des œuvres de la loi (Rom. II, l-III, 20) : Luc pareillement a soin de rappeler, lui seul, la parole du Sauveur qui justifie d'avance, sur ce point, la prédication du g-rand apôtre : « Vous aussi, quand vous avez fait tout ce qui vous était ordonné, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles ; nous avons fait ce que nous devions faire. » (Luc XVII, 7-10.) L'universalisme paulinien se retrouve encore dans plusieurs autres enseignements particuliers au troisième évangile ; ainsi l'histoire du péager Zachée (XIX, 1-10), le bon Samaritain, dont le dévouement est mis en regard de la dureté du sacrificateur et du lévite (X, 30-37) ; la reconnaissance de l'étranger que Jésus avait guéri de la lèpre et qui revient rendre grâce, tandis que les neuf autres, — des Juifs, — s'éloignent sans dire mot (XVII, 11-19).
De cet ensemble de récits se dégag-e cette vérité poig-nante, c'est que non seulement Israël ne peut gagner le salut par ses œuvres (XVII, 7-10), mais que même des g-ens de mauvaise vie le devancent dans le royaume des cieux, (Comp, Rom. II, 17-29; X, 1-3, 19-21.) En d'autres termes, si Luc est loin de méconnaître le privilège théocra tique, puisqu'il atteste que Jésus fut dès sa naissance soumis à la loi (Luc I et II ; comp. Rom. IX, 4, 5 ; Luc II, 21-24; comp. Gai. IV, 4), jamais le langage de l'auteur n'est plus vibrant que lorsqu'il proclame les compassions éternelles de Dieu qui, dans
son amour de père, vient au-devant de son enfant pécheur et misérable. (Luc XV, 11 et suiv. ; surtout v. 22 ; comp. Eph. II, 1 et suiv.) Voilà Fidée inspiratrice de cet écrit qui, du riche trésor des enseignements évangéliques, choisit de préférence ce qui illustre le principe paulinien de l'universahté de la grâce et de l'égalité des Juifs et des païens devant Dieu.
Aussi la tradition de l'ancienne Eglise a-t-elle eu soin de signaler l'influence de Paul sur le troisième évangile. Ce témoignage, qui se trouve déjà chez Irénée *, est confirmé dans ses traits essentiels par les écrivains postérieurs. Quant aux auteurs plus anciens, la question principale que soulève l'étude des textes du second siècle est celle des rapports du troisième évangile canonique avec l'évangile de Marcion. Cet hérétique, qui vivait à Rome sous le pontificat d'Anicet 2, s'était formé un recueil du Nouveau Testament qui contenait, outre dix épîtres pauliniennes, l'évangile de Luc mutilé ^. La priorité du document marcionite a même été soutenue de nos jours, mais sans succès, par le chef de l'école de Tubingue * ; il suf-
1 Eusèbe, Hist. eccl, V, 8, 3.
2 De 157 à 168. (Irénée, Adv. haer., III, 4, 3.)
3 Tertullien, Adv. Marc, IV et V. Epiphane, Haer., XLII. L'évangile de Marcion a été reconstitué de nos jours, autant qu'on le peut d'après ces sources, par Ritschl, Das Evangelium Marcion's und das kaiionische Evangelium des Lucas, 1846. (Comp. Bleek, p. 146-162 ; Hilgenfeld, Einl. in das N. T., p. 49-52.) Cet écrit omet, en bloc, les récits de l'enfance et de la préparation jusqu'au ch. IV, v. 15. 11 débute par la notice chronologique de Luc 111, 1, à laquelle se rattache la prédication de Jésus à Capernaum (IV, 31 et suiv.), pour passer ensuite à la scène de Nazareth (IV, 16 et suiv.), transposant ainsi l'ordre du texte canonique. En outre, Marcion supprimait un certain nombre de fragments dans le corps de l'évangile, ainsi Vil, 29-35 ; XIII, 1-9, 29-35 ; XVIII, 31-34; XIX, 29-48, etc. D'autres passages enfin étaient modifiés dans un sens hostile à l'ancienne Alliance. Au lieu de Luc XVI, 17, par exemple : « 11 est plus facile que le ciel et la terre passent qu'il ne l'est qu'un seul trait de lettre de la loi vienne à tomber; » Marcion lisait : « Le ciel et la terre passeront, et la loi et les prophètes passeront plutôt qu'un seul trait de lettre des paroles du Seigneur. »
'' Krit. Untersuch. ûber die kanon. Ev., 1847, p. 397-427. Voir, d'autre part, le changement apporté dans les vues du môme critique : Das Christenthum und die chrlstl. Kirche der drei erslen Jahrhunderte, 1853, p. 69 et suiv.
fit, en effet, de lire les premiers mots de ce récit pour saisir le caractère dogmatique des modifications qu'il présente et qui ne peuvent être que des remaniements ^ . Or si, vers le milieu du deuxième siècle, Marcion a retravaillé .notre troisième évangile, c'est que cet écrit existait déjà dans l'Eglise, bien plus, c'est qu'il y jouissait d'un crédit égal à celui des épîtres pauliniennes, à côté desquelles le docteur hérétique le place dans son canon. Au reste, on pourrait signaler des traces du livre de Luc plus anciennement encore, puisqu'il est cité dans un texte de l'évangile des Hébreux dont Papias semble avoir eu connaissance^; je rappelle .toutefois que ces questions de dates ne sauraient être résolues avec exactitude par la critique externe, dont les indications, d'une valeur souvent approximative, appellent à leur secours l'étude du contenu de l'ouvrage en discussion.
Encore ici, nous partirons de l'examen des discours eschatologiques du Sauveur, qui nous révèlent, du coup, une différence très perceptible entre la reproduction qu'en donne saint Luc et celle des deux autres évangiles synoptiques. Tandis que Marc et Matthieu mettent sur le même plan la prise de Jérusalem et la fin du monde, Luc prend soin de bien les distinguer ^, d'où l'on a conclu que son livre n'a
* L'évangile de Marcion commençait par ces mots : « 'Ev èrei TrEvreiiaiôeKâT<,) 2\fieçiov 6 debç Kar^Àdev elç Kaireçvaoîifi, tvôTiIV ttjç JTaXiTLaiaç. » (Comp, Luc III, I et IV, 31.) Or, il est difficile d'admettre que le récit primitif ait ainsi débuté; car la conception d'une descente de Dieu à Capernaum est aussi contraire à l'enseignement authentique des apôtres (Rom. I, 3 ; Gai. IV, 4), qu'elle répond, d'autre part, à lu christologie docète du système de Marcion. (Comp. Baur, Vorlesuiigen ûber die christliche Dogmengeschichte, I, p. 611). On sait d'ailleurs que cet hérétique mutilait même les épîtres de Paul lorsque le contenu de ces écrits lui semblait contraire à sa doctrine (TertuUien, Adv. Marc. V, 13, 14) : rien d'élonnant donc qu'il ait modifié, d'après le môme principe, le texte de l'évangile de Luc.
2 Citation de Luc XXIV, 39 dans l'évangile des Hébreux, d'après Jérôme, De vbis illusir., c. 16. Quant à Papias, voir Eusèbe, llist. écoles., III, 39, 17. — Il faut ajouter que la conclusion inauthentique de Marc (XVI, 9-20), qui ne peut avoir été rédigée longtemps après le corps de l'ouvrage, porte des traces évidentes de la narration de l'évangile de Luc.
^ XXI, 24. 11 intercale entre deux toute une période (kuiçoï èOvi':ni).
été composé qu'après la destruction de l'état Israélite. La valeur de cet argument est cependant contestée. Plusieurs exégètes font remarquer* que, si la confusion de Marc et de Matthieu prouve que le châtiment du peuple juif n'était point encore arrivé lors de la rédaction de ces deux écrits, la réciproque n'est nulltîment nécessaire : car, Jésus ayant sans contredit fixé la date de son avènement dans un avenir beaucoup plus lointain que ne le pensaient les disciples 2, Luc peut avoir rétabli, sur ce point comme sur d'autres, l'enseig-nement authentique du maître, sans qu'il faille avoir recours, pour rendre compte de la teneur des discours eschatolog-iques qu'il nous donne, à l'hypothèse d'une composition postérieure à la ruine de Jérusalem.
Ces raisons semblent fortes et bien déduites ; cependant elles ont le tort, me paraît-il, de ne pas aller au fond du débat. Je ne mets certes pas en doute que Jésus n'ait très nettement séparé les deux événements que Marc et Matthieu semblent confondre. Mais pourquoi ces auteurs les unissentils ainsi, sinon parce que, croyant à la venue prochaine du Seigneur, ils ne pouvaient, sous l'empire de ce préjug-é, saisir exactement la pensée de leur maître ? Les textes évang-éliques ne sont-ils pas là pour attester que plusieurs des paroles de Jésus, — celles qui se rapportent à sa mort et à sa résurrection (Luc XVIII, 32-34 ; Jean II, 19-22), — ne furent comprises des douze qu'après s'être accomplies? On peut même se représenter que, du vivant du Sauveur, les disciples eussent été fort embarrassés de dire au juste comment se terminerait son ministère terrestre (Luc XVIII, 34) : telle est, me paraît-il, l'orig'ine des diverg-ences des synoptiques dans la reproduction des discours eschatolog'iques qu'ils nous ont conservés. Puisque Marc et Matthieu mettent sur le même
1 Par exemple, F. Godet, Commentaire sur l'évangile de Luc, II, p. 4.95-497.
2 Par exemple, Maltli. XXIV, 48 (le maître tarde à venir) ; XXV, 5 (l'époux tarde si longtemps, que les vierges s'endorment) ; Marc XIII, 35 (le maître viendra le soir, ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq, ou le matin).
plan les deux actes de la catastrophe finale, c'est que rien apparemment ne leur avait appris à les distinguer. Or, si la situation de Luc avait été identique, on se demande comment il aurait pu mieux faire, et de quelle source il aurait tiré des renseig'nements plus précis que ceux de ses devanciers. Estil admissible que cet écrivain, sans être même disciple de Jésus, se soit dégagé si bien des préjugés de son temps, que seul d'entre les chrétiens il ait retrouvé la vérité historique ? N'est-il pas plus naturel de supposer que, après l'événement, instruit par l'expérience, Luc s'est rendu mieux compte des perspectives prophétiques ouvertes par les discours du Sauveur? Et encore son émancipation est-elle loin d'être complète ; car, s'il intercale une « période des Gentils » entre les deux actes du jugement (XXI, 24), il ne s'en représente pas moins la catastrophe finale comme imminente (v. 32) : c'est plus tard seulement, que la lumière sur ce point se fit dans l'Eglise, comme le montre la deuxième épître de Pierre, qui nous fait assister à cette évolution. (III, 4.)
En résumé, le troisième évangile synoptique, bien que plus récent que la ruine de Jérusalem, est encore assez ancien pour supposer que la première génération chrétienne verra la venue glorieuse du Seigneur (XXI, 32), ce qui ne se comprend que si l'auteur appartient à l'époque contemporaine des apôtres. Au reste, Luc n'ayant pas connu les écrits canoniques de Marc et de Matthieu, comme nous le montrerons dans un prochain paragraphe, la date de composition de son ouvrage ne peut être reculée de beaucoup et tombe approximativement, me paraît-il, entre les années 70 et 75, soit dans le temps qui suivit la catastrophe si minutieusement décrite par le texte de l'évangile. (XXI, 20, 24.) Ce fait étant admis, l'hypothèse qui attribue la rédaction du livre à Luc, le compagnon de Paul (Col. IV, 14 ; 2 Tim. IV, 11), se présente avec d'autant plus de probabilité que, sur ce point, le témoignage de l'ancienne tradition est confirmé par les résultats les mieux établis de la critique interne. J'ajoute que la tendance paulinienne
n'enlève certes rien à l'orig-inalité de rauteur, dont la compétence historique est attestée par le contenu de l'ouvrage aussi bien que par les déclarations du prologue. Resterait à rechercher la nature des sources qu'il utilise ; mais cette question, qui ne peut être restreinte à l'évangile de Luc, conduit à l'étude d'un problème qui, par les obstacles dont il est hérissé et par l'aridité de plusieurs des débats qu'il soulève, réclame du lecteur un double effort de patience et d'indulgente attention.
Article B. — Rapports des trois premiers évangiles.
Les trois écrits qui viennent d'être caractérisés, malgré leur diversité d'origine et de tendances, sont moins des ouvrages distincts que des remaniements d'un même fonds historique : de là le nom de « synoptiques, » qui marque assez exactement ce rapport. Pour le montrer, je décomposerai l'ensemble de la narration évangélique en cinq parties : 1° les récits de l'enfance ; 2° la préparation ; 3° le ministère de Galilée ; 4° le départ pour Jérusalem et l'activité de Jésus jusqu'à la dernière Pâque ; 5" la passion et la résurrection.
1° Les récits de l'enfance, qui ouvrent la série, se présentent sous une forme qui leur est propre, dans ce sens que Marc les ignore et que ceux de Luc et de Matthieu n'ont rien de commun. On peut conclure de là que ce cycle de souvenirs resta en dehors du grand courant de la tradition primitive ; conservé dans des milieux restreints, il ne vint que tard à la connaissance de l'Eglise, ce qui s'exphque par le caractère intime des événements rapportés. Il faut ajouter que l'évangile de l'enfance du texte de Matthieu se rattache plutôt à la personne de Joseph, tandis que celui de Luc semble s'être transmis dans l'entourage de Marie.
2° Le parallélisme des narrations synoptiques commence avec le ministère du précurseur, selon le programme très nettement tracé par l'ancienne tradition, qui se mouvait entre le
baptême de Jean et la résurrection de Jésus comme limites extrêmes. (Act. I, 22.) Les trois textes donnent une suite identique de récits (ministère de Jean-Baptiste, baptême et tentation de Jésus, Mattli. III, 1-IV, 11 ; parall. dans Marc et dans Luc) ; après quoi commence, sans transition, l'histoire de l'activité g-aliléenne. Je rappelle toutefois que Luc intercale entre le baptême et la tentation la g-énéalog-ie de Jésus, et que Marc ne mentionne la tentation du Seig-neur que dans une notice très sommaire.
3° L'histoire du ministère g-aliléen forme la partie de beaucoup la plus étendue de la narration synoptique, surtout dans les textes de Marc et de Matthieu. (Matth. IV, 12-XVIII, 35 ; parall. dans Marc.) Au début, Matthieu donne le sermon sur la montagne (V-VII), que Marc omet, et que Luc place ailleurs dans une situation plus avancée (VI, 20 et suiv.) ; puis vient une série de récits où Marc et Luc se suivent de près (Marc I, 21-VI, 13 ; Luc IV, 31-IX, 6), tandis que Matthieu adopte un arrang-ement qui lui est propre. (VIII, 1-XIII, 58.) Mais dès après la première multiplication des pains (Matth. XIV, 22 et suiv. ; Marc VI, 45 et suiv.), la situation respective des documents est brusquement modifiée. Ce sont Marc et Matthieu qui marchent maintenant de front ^ avec un cycle omis par le troisième évangile. (Matth. XIV, 22- XVI, 13 ; Marc VI, 45-VIII, 27 ; comp. Luc IX, 17, 18 : grande lacune de Luc.) Ce fragment contient l'histoire d'une excursion dans le territoire de Tyr et de Sidon et de divers autres incidents, après lesquels le parallélisme des trois narrations reprend avec la scène de Césarée de Philippe, suivie de la première mention des soulÏTances du Sauveur et du récit de la transfiguration (Matth. XVI, 13 et suiv. ; Marc VIII,
^ Cette correspondance n'est pourtant pas absolue : ainsi Marc intercale deux péricopes qui lui sont propres (VII, 31-37 ; VIII, 22-26). Même observation à propos de Marc I, 2i-VI, 13 et de Luc IV, 31-IX, 6 : je me contente d'indiquer le mouvement d'ensemble, en renvoyant ù une concordance des évangiles le lecteur qui voudrait entrer dans le détail.
27 et suiv ; Luc IX, 18 et siiiv.) : graves événements, qui conduisent vers la lin du ministère de Galilée.
4° Sur la période qui s'étend jusqu'à la dernière Pâque, Marc et Matthieu ne donnent que peu de détails, tandis que Luc intercale une narration spéciale à son récit, quoiqu'on trouve chez les deux autres auteurs plusieurs péricopes correspondantes. (Luc IX, 51-XVIII, 14 ; comp. Matth. XIX, 1-12 ; Marc X, 1-12.) Le pacallélisme des trois textes synoptiques reprend avec la scène des petits enfants et se poursuit, sauf quelques écarts, jusqu'à l'histoire de la passion, qui nous amène à la dernière partie.
5« Voir Matthieu XXVI, 1 et suiv ; Marc XIV, 1 et suiv. ; Luc XXII, 1 et suiv. Encore ici les trois documents sont le plus souvent d'accord, sauf dans l'histoire de la résurrection où Luc et Matthieu surtout suivent des voies absolument divergentes. Quant au détail, il faut signaler, même dans les morceaux qui paraissent identiques, certaines différences d'arrangement et de rédaction sur lesquelles nous aurons à revenir.
Telle est, esquissée à grands traits, la marche générale de la narration synoptique. On remarquera que, à côté de ressemblances frappantes, celle-ci présente des diversités non moins étranges dans l'enchaînement des récits. Des cycles entiers sont parallèles, après quoi les documents s'écartent tout à coup pour se rapprocher ensuite ou pour aller deux à deux. Or, cette particularité ne porte pas seulement sur l'ordre des péricopes : jusque dans l'expression on peut relever ce double rapport d'analogies et de divergences. Un seul exemple, pris pour ainsi dire au hasard, le fera comprendre * ; c'est la reproduction d'une parole de Jésus sur le jeûne : les mots imprimés en gros caractères se retrouvent presque identiques dans les trois documents.
1 Comp. les fragments suivants : Matth. XII, 1-8 ; Marc II, 23-28 ; Luc VI, 1-5 (les disciples arrachant des épis un jour de sahbat); — Matth. XllI, 1 et suiv.; Marc IV, 1 et suiv. ; Luc VIII, 4 et suiv. (la parabole du semeur) ; — Matth. X.IX, 13-15 ; Marc X, 13-16; Luc XVIII, 15-17 (la présentation des petits entants à Jésus), etc.
Matth. IX, 14, 15.
14. tÔxs ■JvporripyfO'vra.i a\jrû ol ^oâ-^rcà Iwdtvvoi», "/.éyovTsç- Aiocri rip.ùç v.où OL (^ocpiaaïoi •JTiortvoiJ.ev , ol 5è iJL!xÔY)Tai aov où VYjaTsvovai ;
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y m DE JÉSUS Marc II, 18-20.
'18. xai vÎTav oi paQvj- TKt Iwâvvou v.at 01 <ia.pirrc/loi vvjcTTêûovTeç. v-ai sp- -/0MTU.1 "/«t ),syou(Ttv «ùtw" Atan' ot imBriXal ïwavvou xai ot p.ocBr,r(xl twv ^^apia</lo)V vrjarevovaiv, ol de aol fj.aSY}rcii où VYjaxtvovai ;
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Luc V, 33-35.