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Voici, me paraît-il, les conclusions qui ressortent de l'analyse de ces textes :
a) Si les diversités d'expression se remarquent même dans les enseignements du Sauveur^ le plus souvent cependant elles atteignent l'encadrement historique, observation que confirme l'étude comparative d'une portion plus étendue de la narration.
b) La reproduction des discours de Jésus donne parfois un texte identique dans les trois documents : qu'on relise, par exemple, les versets commençant par èXeùaovxao.
c) D'autre part cette uniformité ne va pas jusqu'à la répétition servile. Dans certains cas, il est vrai, les mots sont à un tel point semblables, qu'on croirait que les auteurs se sont copiés;
puis vient une variation de détails qui maintient la différence. Ces écarts se retrouvent jusque dans les morceaux où on les attendrait le moins, tels que l'oraison dominicale. (Matth. VI, li-13 ; comp. Luc XI, 3, 4.) Ils sont surtout sensibles dans les récits de la passion, où ils ne portent plus seulement sur des particularités de style, mais sur la marche générale de l'histoire, qui prend des allures d'autant plus libres, que les événements qu'elle rappelle sont supposés mieux connus du lecteur ^
En résumé, si le parallélisme des trois évangiles synoptiques laisse subsister des divergences, soit dans l'arrangement des péricopes, soit dans'des nuances d'expression, la ressemblance des narrations n'en est que plus frappante. Non seulement des séries entières se répètent dans le même ordre, ce qui ne saurait être le fait du hasard, mais la forme même concorde parfois jusqu'à l'identité ; or, il est manifeste que ce résultat n'aurait pu être atteint, si les trois auteurs avaient travaillé chacun pour soi, sans avoir eu de source commune. Gomment donc expliquer ce double rapport d'harmonie et de diversité qui est un des phénomènes littéraires les plus curieux que signale la critique ? Ce problème, délicat et difficile entre tous, a fait surgir divers essais de solutions dont il est nécessaire de donner l'exposé rapide.
I. Première hypothèse : nos trois évanrfiles se sont connus et utilisés
sous leur forme actuelle.
Ce système, qui est le premier en date, se présente de luimême à l'esprit. Quoi de plus naturel, la situation étant telle que je viens de la signaler, que de se dire que Marc, par exemple, a servi de source à Matthieu, et que Luc a utilisé les deux autres ? Aussi cette solution est-elle en si grand honneur chez les savants modernes, — quelque variées que soient
^ Relire, à ce point de vue, les paroles de rinstitution de la cène : Matth. XXVI, 26-28; Marc XIV, 22-24; Luc XXII, 19, 20.
leurs combinaisons ^, — qu'il convient de la serrer de près en entrant dans quelques détails d'analyse. Est-il admissible que le rédacteur du Matthieu canonique ait eu connaissance du texte actuel de Marc, ou Luc de celui de Matthieu ? Pour embrasser la question dans toute son ampleur, la meilleure voie à suivre est, me paraît-il, de passer en revue les trois évangiles synoptiques, en recherchant d'abord si chacun d'eux a utilisé les autres, ensuite s'il leur a servi d'original.
A. Evangile de Marc. — 1" L'hypothèse de la dépendance de cet écrit, que Bleek a soutenue encore de nos jours ^, se heurte contre des difficultés qui me semblent insurmontables. Si le deuxième évangile n'était que le remaniement ou l'abrégé des deux autres, comment expliquer la fraîcheur et la vivacité de ses récits ? Un simple copiste aurait-il fait revivre avec tant de coloris les scènes évangéliques ? Lorsqu'il nous dépeint, par exemple, « Jésus soupirant du plus profond de son cœur » (VIII, 12), ou promenant sur les pharisiens « des regards d'indignation et de tristesse » (III, 5), est-il admissible que de telles notices, si frappantes, aient été inventées de toutes pièces par l'auteur? Du reste, à cet argument d'impression s'ajoutent des preuves plus directes, tirées des lacunes de la narration, qu'on ne saurait, me paraît-il, justifier, si Marc a connu les deux autres synoptiques. Qu'on me comprenne bien : il serait certes absurde d'exiger qu'un historien transcrive, sans en rien retrancher, la totalité des sources dont il dispose. L'auteur du quatrième évangile, par exemple, peut fort
^ Qu'il me suffise de rappeler, entre autres, les noms de Hilgenfeld, avec la eoncc))tion « historico-littéraire » que cet auteur substitue à la critique de tendance [Ueher das Marcusev., 1850 ; Die Evanyelien nach ihrer Entstehung und geschiclUlichen Dedeuiung, 1854. ; EM. in das N. T., p. 452 et suiv.) ; de B. Weiss {Dax Matihiiusev., 1876 ; Das Leben Jesu, I, p. 3 et suiv. ; Eiiil. in das N. T.-, p. 485 et suiv.J ; de Ed. Simons {Hat der drilte Evangdlst den kanonischen Mallhaus benulzl ? Bonn, 1881 : question que ce tliéologien résout dans le sens affirmatif, ce qui donne une nouvelle impulsion au mouvement critique) ; de H. Holtzmann {Einl. in das N. T., p. 357) ; de Weizsiicker {Das apost. Zellalter, p. 414, 2» éd., 1892, p. 400); deWendt(D/e LeiireJesu,l, p. 43-47.)
- Einl. in das N. T., 3" édit., p. 2'jO et suiv.
bien avoir eu sous les yeux le texte synoptique sans se croire obligé pour cela d'en reproduire intégralement la teneur. Le tout est de savoir si les omissions de son récit s'expliquent par le but qu'il poursuivait, si son silence est compatible avec le programme général de son écrit, ce qui est le terrain que la critique doit adopter dans son étude du rapport des trois documents qui nous occupent. Pour revenir à l'évangile de Marc, la suppression de l'histoire de l'enfance et du sermon sur la montagne, par exemple, pourrait se légitimer en quelque mesure par le plan de l'ouvrage. Mais, puisque l'auteur recherche surtout les faits du ministère de Jésus, pourquoi laisser de côté la scène de Nazareth (Luc IV, 16-30), si dramatique et qui aurait si bien illustré l'idée dominante du livre, l'affirmation de la puissance divine du Seigneur? (Vers. 30.) Pourquoi ne dire mot de la résurrection du fils de la veuve de Naïn (Luc VII, 11-17), qui présente le même caractère, ou de la réponse de Jésus à Jean-Baptiste (Matth. XI, 2-6), qui relève mieux que toute autre les effets extraordinaires de l'apparition du Sauveur? Ou que penser de l'omission du miracle de Matthieu VIII, 5-13 (serviteur du centenier de Capernaum), guérison d'autant plus remarquable qu'elle se fit à distance et que celui qui en fut l'objet n'avait pas donné de preuve personnelle de sa foi ? Voilà des lacunes qu'il me semble impossible de comprendre, si Marc a connu sous leur forme actuelle les deux autres synoptiques, et qui, me paraît-il, autorisent à affirmer l'indépendance de son récit. 2° Mais, puisque Marc n'est pas le compilateur des textes de Luc et de Matthieu, son livre leur a-t-il peut-être servi de source ? Ici de nouveau mêmes obstacles à signaler. Matthieu peut difficilement avoir eu sous les yeux l'ouvrage actuel de Marc ; car pourquoi, dans ce cas, aurait-il pris plaisir à. décolorer ces narrations si pittoresques ? Que dire des retranchements qu'il y opère, sans autre résultat que de changer un drame vivant en résumé monotone (par exemple, la scène des démoniaques de Gadara, Matth. VIII, 28-34 ; Marc V, 1-20) ?
Bien moins encore s'explique- t-on la suppression de textes qui se trouvent dans le récit de Marc et non dans celui de Matthieu, ainsi la péricopc de la veuve (Marc XII, 41-44), qui reproduit une des paroles les plus caractéristiques de Jésus : pourquoi l'auteur du premier évangile, ce zélé collectionneur des discours du maître, aurait-il négligé ce trait frappant, s'il en avait eu connaissance ?
Même conclusion, et qui ressort plus fortement encore, quand on compare les deux derniers synoptiques. Luc ne peut avoir utilisé l'ouvrage canonique de Marc, car les omissions de son récit rendent cette hypothèse inadmissible. Qu'on remarque, en particulier, le fragment Marc VII, 14, 15 ^, qui abolit en principe toute l'économie légale : comment le disciple de Paul aurait-il pu, la possédant, retrancher cette parole? Et pour étendre cette remarque à l'ensemble de la grande lacune de Luc (Marc VI, 45-VIII, 26 ; comp. Luc IX, 17, 18), s'il a eu sous les yeux l'écrit de Marc, par quel argument justifier la suppression d'un cycle de cette étendue chez un historien qui déclare, dans son prologue, vouloir donner, autant que possible, une narration complète de l'activité du maître^. Non seulement donc Marc n'a suivi ni Matthieu ni Luc, mais il ne leur a pas non plus servi de source : son indépendance des deux autres synoptiques semble dûment établie.
B. Evangile de Matthieu. — Qu'en sera-t-il, si l'on applique la môme méthode à l'écrit canonique de Matthieu, en supposant d'abord qu'il est postérieur aux deux autres, c'est-à-dire qu'il les a utilisés ?
1° Le rédacteur du premier évangile a-t-il connu le texte actuel de Marc ? Le développement qui précède ayant prouvé le contraire, c'est un point sur lequel il n'y a pas à rcA^enir.
* « Il n'est rien hors de l'Iiomme qui, entrant en lui, puisse le souiller ; mais ce qui sort de l'homme, c'est ce qui le souille. » Comp. Mattli. XV, 11.
- Les raisons mêmes que M. Weiss allègue pour expliquer ce fait {Das Leben Jesu, I, p. 73) montrent d'autant mieux, me paraît-il, les difficuKés que soulève cette thèse.
Ou bien cet écrivain est-il sous rinlluencc de la narration de Luc ? Ici non plus la réponse ne saurait être douteuse. Comment expliquer, en effet, dans cette hypothèse,- que l'auteur du premier récit synoptique ignore à un tel point l'histoire de l'enfance donnée par le troisième, que non seulement il présente une tout autre version, mais que rien n'indique qu'il rectifie, qu'il complète, ou qu'il essaie de ramener à l'unité ces deux traditions divergentes ? Ailleurs encore, dans quel intérêt mettre sur le même plan les deux scènes eschatologiques que Luc prend soin de distinguer, et qu'il dépeint de telle façon que sa rédaction suppose la connaissance historique de la chute de l'état Israélite, catastrophe que le texte de Matthieu ne fait que pressentir ^, ce qui montre qu'on ne saurait, sans renverser l'ordre naturel, placer le premier évangile après le troisième ? Et puisque la valeur du livre de Matthieu est dans sa collection de discours, si l'auteur de cet écrit a connu celui de Luc, comment comprendre l'omission de tant d'enseignements précieux (Luc IX-XVIII), de la parabole de Lazare et du riche en particulier (Luc XVI, 19-31), que son caractère théocratique devait désigner, semble-t-il, à l'attention de l'évangéliste ^ ? — De cet ensemble de faits on peut, me paraît-il, conclure que, si Matthieu n'a pas eu sous les yeux le texte canonique de Marc, il a bien moins encore utilisé celui du troisième récit synoptique.
2° Or, il ne leur a pas davantage servi de source, car nous venons d'établir que le premier évangile n'a pas été connu de Marc (A 1°), et quant à Luc, il suffit, pour le prouver, de faire la contre-partie du raisonnement qui précède. Si l'écrit de Matthieu était au nombre des documents employés par cet historien 3, comment justifier la grande lacune
1 Comp. Matth. XXIV, 29 ; Luc XXI, 24..
2 « S'ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas persuader, quand môme quelqu'un des morts ressusciterait. » (Vers. 31.)
3 Telle est la thèse soutenue récemment encore, et avec grand succès, par Ed. Simons, d'après lequel, il est vrai, Matthieu n'aurait é(é pour Luc qu'une source accès-
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que présente le dernier des synoptiques (Matth. XIV, 22- XVI, 12 ; comp. Luc IX, 17, 18), ainsi que la suppression de plusieurs paraboles, celle du maître et des ouvriers de la dernière heure, par exemple (Matth. XX, 1-16), qui aurait servi d'illustration frappante à la doctrine paulinienne de l'ég-alité des Juifs et des Gentils devant Dieu ? — En somme, Matthieu se montre indépendant, lui aussi, dans les deux sens, des autres narrations parallèles.
C. Evangile de Luc. — Reste Févang-ile de Luc, au sujet duquel nous n'avons qu'à résumer les résultats de cette discussion, qui nous a fait voir d'un côté que Luc n'a connu m. Marc {A 2») ni Matthieu {B 2°), et d'autre part que ni Marc {A 1<*) ni Matthieu {B 1°) ne l'ont utilisé comme source.
Mais si les trois évang-iles synoptiques n'ont pas exercé, sous leur forme actuelle, d'influence perceptible l'un sur l'autre, comment en sont-ils venus à de tels rapports d'identité ? L'hypothèse que nous venons d'écarter étant reconnue insuffisante, il était naturel d'avoir recours à la supposition de sources écrites communes, solution recommandée, du reste, par le prologue de l'évangile de Luc. Seulement, comme aucun de ces textes primitifs n'est parvenu jusqu'à nous, il faut les reconstituer par conjecture, travail périlleux et difficile, qui conduit aisément à l'arbitraire. Aussi plusieurs critiques contemporains, en partant, eux aussi, des indications que fournit le rédacteur du troisième évangile, s'engagent-ils dans une voie nouvelle, c'est-à-dire que, au lieu de discuter et d'analyser des documents d'une existence problématique, ils remontent à la tradition orale de l'Eglise primitive pour expliquer les relations et les divergences des trois récits actuels.
soire, consultée occasionnellement et sans un plan systématique. (Ouvr. cité, p. 108). Cependant, même avec ces restrictions, je ne puis m'expliquer, dans cette supposition, les omissions que renferme le récit du troisième évangile.