CHAPITRE V
D^s^ Péchés capitaux.
269. On compte sept péchés capitaux : l'orgueil, l'avarice, l'envie, la luxure, la gourmandise, la colère et la paresse. On les appelle capitaux, non qu'ils soient toujours mortels, mais parce que chaque péché capital est la source de plusieurs autres péchés.
L'orgueil est un amour déréglé de soi-même et de tout ce qui peut nous faire valoir aux yeux des hommes. « Superbia est inor- « diuatus appetitus proprise excellentiae (2). » Il est comme le principe de tous les autres péchés : « Initium omnis peccati est super- « bia (3). » Aussi, est-il odieux devant Dieu et devant les hommes : « Odibilis coram Deo et hominibus superbia (4). » Le péché d'orgueil peut être mortel , mais il ne l'est pas toujours ; sa malice varie suivant les degrés dont elle est susceptible.
270. Quoiqu'on puisse regarder l'orgueil comme l'origine de tous les autres péchés, il en est néanmoins qui en découlent plus directement , et qu'on appelle pour cela les enfants de l'orgueil , filiœ superbiœ. Les principaux sont la vaine gloire, la jactance, le faste, la hauteur, l'ambition, l'hypocrisie, la présomption, l'opiniâtreté.
La vaine gloire est cette complaisance qu'on a en soi-même, à
(1) s. Liguori, de Peccatis, n* 63. — - (2) S. Thomas, Sum. part. 2. 2. quaest. 162. art 8. - -S. Augustin, de Civit. lib. xiv. c. 13. — (3) Eccli. c. 10. v. 15.- (4) Eccli. ch. 10. V. 7.
100 Dhb PÉCHÉS.
cause des avantages qu'on a, ou qu'on se flatte d'avoir, au-dessus des autres : de là ce désir désordonné d'être estimé, loué et honoré; cette attention à se montrer et à faire connaître plus ou moins adroitement tout ce qui peut nous attirer la considération deg hommes.
La jactance est le péché de ceux qui se donnent à eux-mêmes des louanges par vanité, font valoir leur mérite, leur crédit, leurs suc« ces , leurs bonnes œuvres (i). Toutefois , ce n'est pas toujours un péché de faire connaître le bien qu'on a fait ; on peut en parler , non pour en tirer une vaine gloire , mais pour se justifier de quelque reproche injuste , ou pour l'instruction et l'édification du prochain (2).
Il y a faste, quand on cherche à s'élever au-dessus des autres, au-dessus de sa condition , par la magnificence de la tenue , des ameublements , des équipages. Ce luxe est encore de la vanité, de l'orgueil.
La hauteur s'annonce par la manière impérieuse avec laquelle on traite le prochain, la fierté avec laquelle on lui parle, l'air dédaigneux dont on le regarde , le ton méprisant qu'on tient à son égard.
L'ambition est le désir déréglé de s'élever aux dignités de l'Église ou de l'État , qu'on recherche principalement en vue de la considération et des honneurs qui y sont attachés»
L'hypocrisie est un vice par lequel on cherche à s'attirer l'estime des hommes en empruntant les dehors de la vertu, en cherchant à paraître homme de bien sans Té Ire effectivement. Ce vice est aussi dangereux qu'il est odieux.
271. Il y a présomption à se confier trop en soi-même, à ses propres lumières. On se persuade qu'on est capable de mieux remplir que tout autre certaines fonctions , certains emplois qui surpassent nos forces et notre capacité. Ce péché est bien commun ; d'autant plus commun que ceux qui y sont sujets ne veulent point le reconnaître, se faussant facilement l'esprit et le jugement sur leur peu d'aptitude. Mais le Seigneur humilie les présomptueux.
L'opiniâtreté consiste dans l'attachement à son propre sentiment, malgré les observations fondées de ceux qui ne pensent pas comme nous. Il en coûte à l'amour-propre de convenir qu'on s'est trompé.
(1) s. Ti»omas, Siirn. part. 2 î- mjaeut. na art i. -(2) Epist. ad Gàlat.c. à
DES PÉCHÉS. 10 i
La notion que nous venons de donner de l'orgueil et de ses principaux effets suffit pour nous faire connaître combien ce vice est général, et combien il est difficile de s'en défendre. Nous trouvons le remède contre l'orgueil dans l'bumilité cbrétienne. L'bumilité est pour le bien ce que l'orgueil est pour le mal. Aussi le Seigneur accorde sa grâce aux humbles et résiste aux orgueilleux r« Deus « superbis resistit, humilibus autem dat gratiam (l). »
272. L'avarice, qui est le second péché capital, est un amour immodéré de l'argent , des biens de la terre : « Avaritia est immo- « deratus amor habendi (2). » Ce vice nous éloigne de Dieu, l'homme ne pouvant servir deux maîtres (3); il nous rend insensibles à la misère du prochain, et nous porte à la fraude, à l'injustice, au parjure, à la trahison : « Avaro nihil scelestius(4). »
273. L'envie est la tristesse qu'on éprouve du bien qui arrive au prochain , en considérant ce bien comme diminuant notre propre gloire, notre mérite. Ce vice est contraire à la charité (5). Nous renvoyons au cinquième et au sixième précepte ce que nous avons à dire de la colère et de la luxure.
274. La gourmandise est un désir déréglé de boire et de manger, un usage immodéré des aliments nécessaires à la vie : « Appe- « titusedendi vel bibendi inordinatus (6). » Ce n'est ni le plaisir ni le goût qu'on trouve dans la nourriture qui caractérise le péché de gourmandise , c'est l'excès ou le défaut de modération qui en fait la malice. « Licitum est uti delectatione ad cibum percipiendum pro « corporis sainte (7). » Mais il n'est pas permis de boire et de manger jusqu'à satiété uniquement à cause du plaisir. Le pape Innocent XI a censuré la proposition contraire, ainsi conçue : « Comedere « et bibere usque ad satietatem oh solam voluptatem , non est pec- « catum , modo non obsit valetudini , quia licite potest appetitus « naturalis suis actibus frui (8). »
On se rend coupable de gourmandise en cinq manières : t° en mangeant avant le temps convenable , surtout les jours déjeune ; 2" en recherchant des mets trop somptueux , d'un trop grand prix eu égard à la condition de celui qui se fait servir; 3° en mangeant ou buvant avec excès; 4° en se jetant sur la nourriture avec voracité , ce qui ne convient qu'à la brute ; S^ en exigeant trop d'ap-
(1) Jacob, c. 4. V. 6. — (2) S. Thomas, Sum. part. 2. 2. quœst. 18. art. 1. — {3) Matlli. c. 6. V. 24. — (4) Fxcli. e. 10. v. 9.— (5) S. T!iomas, Sum. part. 2. 2. quœst. 36. art. I. — (6) Ibid. qnaost. 148. art. 1. —(7) S. Liguori, de Peccatis, a*» 73. — (8) Décret de l'an 16'9
prêt pour les aliments, comme font ceux qui cherchent plutôt à satisfaire leur goût que le besoin qu'éprouve la nature.
275. Le péché de gourmandise est mortel : 1° quand on s'abandonne habituellement aux plaisirs de la table, qu'on met en quelque sorte sa fm dernière à boire ou à manger; 2*^ quand on boit ou qu'on mange jusqu'à nuire notablement à sa santé; 3° lorsqu'on viole les lois du jeûne ou de l'abstinence ; 4** lorsqu'on se rend incapable de remplir une fonction qu'on est obligé de remplir sous peine de péché mortel ; 5° quand l'excès dans le boire va jusqu'à Tivresse , et prive l'homme de l'usage de la raison; 6® quand on s'excite au vomissement, afin de pouvoir continuer de boire ou de manger (l).
Mais y a-t-il péché mortel à boire ou à manger jusqu'au vomissement? Cela n'est pas certain ; il est même probable que, dans le cas dont il s'agit , le péché n'est que véniel , à moins qu'il n'y ait scandale, ou que la santé n'en souffre notablemttit : « Comedere vel bi- « bcreusquead vomitum, probabileest peccatum esse tantum veniale « ex génère suo , nisi adsit scandalum , vel notabile nocumentum K valetudinîs (2). » Il y aurait certainement scandale et faute grave, si cela arrivait à un ecclésiastique, à un prêtre, à un pasteur, à moins qu'on ne pût attribuer cet accident à une indisposition.
27 G. Celui qui s'enivre volontairement, sans avoir été surpris par la force du vin, pèche certainement; saint Paul met l'ivresse au nombre des péchés qui excluent du royaume des cieux : « Neque « ebriosi regnum Dei possidebunt (3). » Mais pour qu'il y ait péché mortel , il est nécessaire , suivant le sentiment certainement probable de plusieurs docteurs, que l'ivresse prive entièrement de l'usage de la raison : « Ad hoc ut ebrietas sit peccatum mortale, re- « quiritur ut sit perfecta, nempe quse omnino privet usu rationis. « Unde non peccat mortaliter qui ex potu vini non amittit usum « rationis (4). » On reconnaît qu'un homme n'a pas entièrement perdu l'usage de la raison, lorsqu'il peut encore discerner entre le bien et le mal.
Il n'est jamais permis de s'enivrer, quand même il s'agirait de la vie. C'est le sentiment de saint Alphonse de Liguori ; il le soutient comme plus probable que le sentiment contraire (5).
Il n'est pas permis non plus d'enivrer qui que ce soit, pas même
(1) s, Liguori , de Peccatis. — (2) Ibidem. — (3) I. Corinth. c, 16. v. 10. — (4) S. Liguori, de Peccatis, n° 75. — Voyez aussi S. Thoma.s, Sum. part. 2. 2, quœst. 150. art. 2; le P. Antoine, de Peccatis, cap. vu art. 3. —(5) Voyez S. Liguori, de Peccatis, n° 75.
celui qui est incapable de pécher formellement. Si l'ivresse n'est point imputable à un enfant, à un insensé , elle le serait pour celui qui en serait l'auteur.
277. On ne doit pas engager un convive à boire, lorsqu'on a lieu de craindre que cette invitation n'aboutisse à l'ivresse. Ce serait également une imprudence blâmable de faire boire ceux qui ont déjà pris trop de vin , ou qui ne peuvent en prendre davantage sans danger de s'enivrer.
Mais on doit excuser celui qui sert du vin à ceux qui en abusent ou qui en abuseront , lorsqu'il ne peut le leur refuser sans de graves inconvénients ; lorsque, par exemple , ce refus serait une occasion d'emportement , de blasphème ; car servir du vin est en soi une chose indifférente , et l'abus qu'en font ceux qui l'exigent leur est personnel.
278. Ne peut-on pas enivrer quelqu'un, pour l'empêcher de faire un plus grand mal ; de commettre , par exemple , un homicide , un sacrilège ? Nous ne le pensons pas, quoique le sentiment contraire paraisse assez probable à saint Alphonse de Liguori (l). Il nous semble que ce serait coopérer directement à une chose mauvaise de sa nature ; ce qui n'est point permis. Cependant il ne faudrait pas inquiéter ceux qui le feraient; car on peut facilement les supposer de bonne foi sur une question de cette nature. Nous n'oserions pas non plus , pour la même raison , empêcher un malade de suivre l'avis de son médecin, qui, à tort ou à raison, lui prescrirait, comme remède nécessaire à sa guérison, de prendre du vin ou d'une liqueur enivrante , en assez grande quantité pour lui procurer par l'ivresse une crise qui peut être salutaire (2).
279. Si l'ivresse arrive par surprise, ce qui peut avoir lieu pour les personnes qui éprouvent quelque indisposition , ou qui ne connaissent pas la force du vin, des liqueurs qu'on leur sert , alors elle n'est point imputable , parce qu'elle n'est point volontaire. Si elle est volontaire, on est coupable, non-seulement à raison de l'Ivresse, mais encore à raison du mal qu'on a fait durant l'état d'ivresse; des blasphèmes, par exemple, qu'on a proférés, de l'homicide qu'on a commis; pourvu toutefois que cet homicide, ces blasphèmes aient été prévus, d'une manière au moins confuse , par relui qui s'est enivré volontairement.
280. La paresse, que quelques auteurs anciens confondent avec la tristesse , est une espèce de langueur de l'âme , un dégoût pour
(1) De Peccatis. n°77. — (2) Voyez S. Liguori, ibidem
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la vertu , qui tend à nous empêcher d'accomplir les flevon-s communs à tout chrétien, ou propres à chaque état. La paresse devient péché mortel , toutes les fois qu'elle nous fait manquer à une obligation grave. « Langor animi quo bonum vel omittitur , vel negli- « genter fit, est mortalis, si bonum sit graviter prœceptum; et « seraper valde periculosus est, disponitque ad mortale (l). »