CHA.PITRE
De la Prudence,
283. La prudence est la science pratique de ce que l'on doit faire et de ce que l'on doit éviter : « Prudentia est appetendarum et vi- « tandarum rerum scientia , » dit saint Augustin (3).
La prudence est une des vertus les plus nécessaires à l'homme; mais elle est nécessaire surtout à ceux qui sont chargés de la direction des autres , du gouvernement spirituel ou temporel. Les autres
(1) s. Tliomas, Sum. part. 1. 2. quœst. 6t. art. 1. — (2) I. Corinth. c. îl, r. 13. — (3) De lib. arb. lib. 1. c <â.
vertus ont besoin d'elle pour être dirigées dans leurs opérations, conformément aux règles de la sagesse, et éviter les extrêmes, qui sont plus ou moins dangereux suivant la nature des actes. C'est la prudence qui fait choix du temps , du lieu, des moyens à prendre pour arriver à ses fins. Elle règle tout dans l'homme , jusqu'à ses paroles , et pour ce qui le regarde et pour ce qui regarde les autres, et nous fait éviter les fausses démarches, les indiscrétions qui peuvent avoir des suites fâcheuses.
La prudence agit sur toutes les facultés de notre âme. Elle agit sur l'entendement, en l'éclairant sur ce qui est conforme ou contraire à la fin, aux vues qu'on se propose. Elle nous fait connaître les hommes , nous découvre leurs dispositions , leurs inclinations ; elle pénètre leurs desseins, et forme des conjectures plus ou moins heureuses , suivant qu'elle a plus ou moins de sagacité. Elle agit sur la mémoire , en y conservant le souvenir des règles de conduite qu'il faut suivre , des applications qu'on en a faites , des moyens qui en ont assuré ou compromis le succès. Dans l'ordre du salut, elle y retrace les chutes qu'on a faites, pour nous prémunir contre de nouvelles chutes ; les occasions où notre vertu a fait naufrage, afin de nous les faire éviter. Elle agit sur la volonté , en la dirigeant dans les déterminations qu'elle prend , et dans les moyens qu'elle choisit pour l'exécution.
284. Les vertus particulières qui se rapportent à la prudence sont : 1° la prévoyance, qui découvre ou conjecture les événements dans leur cause , connaît par avance les moyens , les obstacles et les difficultés qui peuvent se rencontrer pour ou contre l'exécution des desseins qu'on se propose; 2° la circonspection , qui pèse tout avec maturité, ne donne rien au hasard, ne néglige aucune des précautions à prendre pour assurer le succès ; 3° le discernement, qui , après avoir examiné le pour et le contre , démêle le parti le plus sage, choisit les moyens les plus simples , les plus convenables; et, dans l'occasion où il le faut, prend sur-le-champ son parti; il a ce coup d'œil vif qui saisit dans l'instant le parti commandé par la sagesse ; 4° la défiance de soi-même , qui prend volontiers conseil , parce qu'il n'est personne qui se suffise à lui-même. « Ne «innitaris prudentiœ tuae (l). »
285. Il est une foule de circonstances où l'expérience des autres nous devient nécessaire , surtout quand il s'agit du gouvernement de l'Église et de l'État , d'uo diocèse , d'une paroisse , ou de
(1) Proverb. c 5. v. 3.
Tadministration d'un département, d'une commune, d'une communauté quelconque • « Sine consilio nihil facias , et post factum «non pœnitebis(l). » Mais ce ne sont pas seulement des lumières et de l'habileté qu'il faut chercher dans ceux que l'on croit devoir consulter; ce qu'il faut surtout, c'est la probité, la droiture, la vertu, la discrétion; en un mot, il faut dans un conseiller Cette prudence vraiment chrétienne qui rapporte tout à la plus grande gloire de Dieu , et qui préfère toujours le bien général au bien particulier; tempérant, autant que possible, par la douceur et la charité, la rigueur des mesures qu'on juge nécessaires.
28G. Les vices opposés à la prudence sont : 1° Timprudence, comme son nom même l'annonce; elle est souvent un péché particulier, indépendamment des péchés dont elle peut être la cause , péché même assez grave pour devenir une matière nécessaire de confession : ce qui arrive dans ceux qui s'exposent témérairement aux occasions du péché mortel ; dans ceux qui ne tiennent aucun compte des avis , des avertissements qu'on leur donne sur des matières essentielles au salut. 2° La précipitation avec laquelle on S8 poi'te à tout ce qui se présente, sans rien examiner, sans consulter personne. Ce vice est la cause de bien des fautes , plus ou moins graves, suivant les occasions. 3° Le défaut d'attention, qui a beaucoup d'aflinité avec la précipitation. 4^ La ruse, la fourberie, la fraude, qui empruntcAï quelquefois les dehors de la prudence. La vraie prudence les condamne et les rejette, ne regardant comme possible, en morale, que ce qu'on peut exécuter par des moyens légitimes. Il est vrai que la prudence des enfants du siècle en agit autrement; elle n'est scrupuleuse , ni sur les projets qu'elle forme , ni sur le choix des moyens ; mais cette fausse prudence que l'Apôtre appelle prudence de la chair, est réprouvée de Dieu « Nam prudentia carnis mors est (2). »
(1) Eccli. c. 32. V. 24 — (2) Rom. c. 8. v. 6. — Voyez S. Thomas, Sum part. 1. 2 qnaest. 47, 48, 49, etc., etc. — Voyez aussi les Conférences d'Angers, iur ies Péchés^ conf. vu, etc.
108 DES VEBTUS.