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CHAPITRE II

LE PASTEUR COMME HOMME, DANS SES DIFFÉRENTES RELATIONS AVEC LES FIDÈLES.

21 . Le pasteur qui préfère le salut éternel de ses ouailles à sa propre vie, doit avoir le courage de se laisser maudire à cause du bien qu'il opère; car c'est alors que le pasteur ofire le plus beau spectacle.

La vérité au milieu du mensonge finit toujours par triompher; car la vérité est éternelle, et le mensonge transitoire.

Si l'instituteur, comme organe puissant de l'esprit de la paroisse, se mettait du côté des persécuteurs, et s'il arrivait même qu'il en fût le chef et le principal instrument, le pasteur

aurait de nouvelles causes de souffrances et de patience : le spectacle gagnerait en intérêt.

Exercé à cette école des souffrances, il continuerait, au milieu des plus chaudes persécutions, à se montrer le père des pauvres, et à travailler dans les intérêts éternels et temporels de ses ouailles.

Toute sa vengeance se résume dans ces paroles :

Bene facere et maie audire, vere regium est. « Faire le bien et laisser dire le mal est un procédé vraiment royal. »

Voyons à Tœuvre cette âme noble et généreuse.

SA CONDUITE AU MILIEU DES FAUSSES RUMEURS, DES SARCASMES ET DES INJURES QUI CIRCULENT DANS SA PAROISSE.

22. Quand, à certaines époques de son ministère, le pasteur voit se répandre contre lui les bruits les plus singuliers, et qu'on va jusqu'à l'accabler d'injures, il tombe dans un grand embarras si, à la jeunesse et à l'inexpérience, il joint un cœur tendre et sensible. Quant au pasteur expérimenté, qui connaît les hommes, le peuple, lui-même, son époque et la source de ces bruits malveillants, à qui l'héritage du ministère apostolique n'est plus étranger, et qui a mis sa confiance en lieu sûr, il demeure, au milieu de toutes ces rumeurs malveillantes, ferme comme le rocher au milieu des flots, et les injures ne peuvent rien contre lui.

Premièrement : Le pasteur expérimenté connaît le principe de ces rumeurs ; elles viennent de la tournure d'esprit et du caractère du peuple, de la situation du pasteur, de ses rapports avec le peuple et de l'esprit du temps.

a. Les paroissiens étant avec leur pasteur dans un rapport étroit, le voyant souvent et dans une foule de circonstances, étant habitués à le voir, et malgré cela ne comprenant pas sa position, ne le considérant que sous son côté extérieur, et se

disant qu'il a une plus belle maison , qu'il est mieux, nourri, qu'il a plus de revenus et moins de travail qu'eux ; cette manière d'apprécier produit dans les liommes qui n'ont pas un fonds de bienveillance et une certaine éducation, une opposition secrète contre lui, et de cette opposition nait le désir de la manifester chaque fois que l'occasion s'en présente.

b. Les pasteurs ne vivent pas entre eux dans un rapport aussi étroit que des religieux ; chacun est chargé de ses propres affaires. Dans le religieux le peuple voit tout le couvent, et dans le couvent l'ordre tout entier qui s'étend par toute la terre et qu'un seul homme peut mettre en mouvement. Dans le pasteur, au contraire, il ne voit que les carreaux de ses fenêtres, qu'il est facile de briser et de remplacer par d'autres. Cet homme simple, avec son mauvais bâton, n'a rien de bien imposant aux yeux de la masse. Et comme, outre cela, il dort ses sept heures, à l'instar de tout le monde, qu'il ne se lève pas la nuit pour chanter au chœur, qu'il n'a point de corde autour des reins, point de barbe au menton, qu'il n'observe point de jeûnes extraordinaires , qu'il boit et mange comme tout le monde, il tombe dans la classe des hommes ordinaires; or, ce qui est ordinaire commence par n'être pas observé, et finit par tomber bientôt dans le mépris.

c. Dans une paroisse de village, le pasteur est le seul qui domine; il est sur le chandelier; il est, comme dit le peuple, le monsieur : c'est donc sur lui que sont dirigés ou plutôt fixés tous les regards ; et il y a bien des yeux qui, lorsqu'ils y regardent longtemps, découvrent bien des faiblesses.

d. Le peuple est curieux; il aime à s^occuper de petites nouvelles, et quand il n'en trouve pas, il en fabrique. Or, M. le curé étant le seul homme dans tout le village sur qui on puisse raconter ou imaginer quelque chose de nouveau, de là vient le besoin de mal interpréter toutes les niaiseries qui concernent le pasteur, de les propager, de les amplifier.

e. Les gens des campagnes, et sans doute aussi ceux des villes, aiment à rejeter leurs fautes sur leur pasteur; comme s'ils

étaient exempts de reproches en les mettant sur le compte d'autrui. Ainsi, quand, en s'en retournant chez lui, le pasteur se heurte contre une pierre ou fait une chute, c'est qu'il a bu.

f. Dans chaque village, il y a quelques esprits joyeux qui prennent plaisir à exercer leur verve sur le compte du pasteui-, pour se faire admirer des autres ou provoquer leurs rires.

g. Dans les villages et les petites villes, la plupart des familles sont unies entre elles par les liens du sang, du mariage, de l'amitié et de Tintérèt. Or, quand le pasteur de cette grande famille a une épine au pied, on voit aussitôt se tourner contre lui tantes, cousines, belles-sœurs, nièces, etc., c'est-à-dire toute la localité.

h. Si le pasteur avait le malheur de vivre dans le voisinage de, quelque seigneur qui, en preuve de son savoir et pour attester la valeur de son mérite, s'efforçât de mettre le pasteur sur la même ligne que les paysans, ou plus bas qu'eux, ceux-ci commenceraient bientôt par lever la tête, et par se dire tout bas, sauf à le proclamer ensuite à haute voix, que « le curé n'est pas plus qu'un d'entre eux. »

i. Si, outre cela, l'évêque ajoutait trop de confiance aux accusations sans fondement des paroissiens contre leur curé, l'individu qui donnerait le ton courrait, aujourd'hui à l'autorité civile, demain à Tévèque, pour ravaler son pasteur et le dépeindre sous les plus noires couleurs.

Cette source de préjugés odieux contre un pasteur nait des rapports de ce dernier avec les fidèles, des idées et des sentiments du peuple, et de l'esprit du temps.

Deuxièmement, L'homme expérimenté connaît aussi une autre source très-féconde en préjugés odieux. Cette source se trouve dans son ministère même, et, quand le pasteur al esprit de saint Paul, dans son esprit apostolique.

Dans son ministère. — Le pasteur, évangile vivant, est obligé de flétrir les péchés publics; ange de sa paroisse^ il est obligé de fermer les voies à la séduction ; organe de la justice éternelle, il faut qu'il s'oppose au torrent de l'injustice; directeur des

consciences, force lui est de montrer que la cupidité qui demande son existence au péché, est Tennemie de Dieu. Or, comment faire tout cela sans blesser personne? et comment se venger de telles offenses, sinon en inventant et en propageant des calomnies contre cet homme odieux?

Dans son esprit apostolique. — Quand un apôtre du Christ prêche la parole de la croix et de la vie en Dieu, et qu'il montre aux âmes émues le Christ vivant, alors le ciel s'ouvre, et la lumière, la charité et la vie en descendent par torrents. Mais dès qne le ciel s'ouvre pour réveiller le pécheur de sa mort spirituelle, Tenfer, lui aussi, souvre et s'agite, et l'esprit de mensonge et de meurtre souffle dans le monde la haine, le mensonge, la persécution. «Tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ souffriront persécution.» Il faut que se justifie ce mot de Jésus-Christ : « Je ne suis point venu apporter la paix, mais le glaive.» La parole vivante de Jésus-Christ, que quelques-uns acceptent avec joie et reconnaissance, que d'autres repoussent opiniâtrement, tel est ce glaive qui, dans une paroisse, divise les hommes entre eux, et établit en quelque sorte une guerre entre les sentiments.

Troisièmement. L'homme expérimenté, familiarisé avec les causes des préjugés odieux, ne s'inquiète nullement des basses railleries qui, comme les moucherons d'été, s'insinuent et bourdonnent partout. Il est suffisamment homme pour ne point donner prise sur lui-même, et pour dédaigner le mensonge qui meurt de soi, quand la réfutation qu'on en fait ne vient point lui donner une vie nouvelle. Tous ces milliers de fausses rumeurs, il les met à néant en continuant à faire le bien, en manifestant toujours le même esprit de sobriété, de justice et de piété : telle a été de tout temps la meilleure apologie. Seulement, quand Tinjure, tout en attaquant la dignité de la personne, blesse en même temps l'honneur du ministère, il se permet d'exposer avec calme et simplicité son innocence, exposition qui ne devient publique que lorsque la nécessité l'exige. Que si de faux prophètes surgissent dans sa paroisse.

qui^ au lieu de prêcher le Christ apostolique^ en annoncent un nouveau^ forgé par eux^ qui ne saurait remettre les péchés, ni donner le Saint-Esprit^ prophètes qui décrient comme obscurantiste^ fanatique et mystique^ tout prédicateur qui prêche encore le vieux christianisme, il dédaignera leurs clameurs et continuera à prêcher avec clarté^ force^ dignité et courage le vieil Évangile, comme il le ferait s'il n'y avait point d'adversaires.

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