A UNE PERSONNE SUJETTE A QUELQUES BOUTES
Je n'ai pu répondre à votre lettre avant ce beau et magnifique jour de Pâques. A la vérité, je me réjouis de n'avoir pu le faire jusqu'ici; car j'espère que Téclat et la douceur de ce jour m'enverront un rayoa de cette lumière qui fait tant de bien à l'âme, et contribue si puissamment à y ramener la joie.
La question de savoir s'il y a réellement quelque chose d'invisible, vous donne le vertige,dites-vous ? Heureusemeot ce n'est qu'un vertige ; le moment reviendra où vous verrez les choses sous un aspect plus rassurant; la certitude renaîtra, et le ciel, que vous aviez perdu de vue, reparaîtra dans l'immensité de votre âme.
Comme j'imagine que tous les hommes qui pensent ont eu de pareils moments de trouble, la première prière que je vous ferai, c'est de ne point vous en attrister. Il faut que la nuit se fasse, et la nuit la plus ténébreuse, pour que nous apprenions une bonne fois à comprendre les bienfaits de l'aurore renaissante , pour que nous soyons bien convaincus que la lumière n'a pas sa source en nous, mais qu'elle doit venir d'autre part si nous voulons être éclairés. Il faut que les doutes surviennent, afin que nous apprenions à vénérer la main invisible qui nous conduit à la lumière. Que diriez-vous, pour le tranquilliser, à un homme qui, après que le soleil se serait couché, serait en peine de savoir si le jour reviendra?— Mon ami, lui diriez-vous, dormez paisiblement ; au bout de quelques heures, les rayons du matin vous réveilleront de votre sommeil : quand le jour sera revenu, vous n'aurez plus besoin de preuve qu'il est là. La lumière, de même que la vérité, est index etjudex sui.
Quand survient pour moi le mauvais quart d'heure du doute, avec son cortège d'idées étroites et bornées, je me dis en moimême:
« Ma chère âme, il n'y a qu'un instant, vous jouissiez encore du Lienfait de la lumière; maintenant il fait nuit, mais la nuit passera à son tour et fera place au soleil. Travaillez donc tranquillement, et ne faites pas attention à votre doute; ne disputez pas avec lui ; vouloir éclairer les ténèbres par les ténèbres ne sert de rien et n'est propre qu'à les augmenter.» Voilà ce que je me dis en moi-même, et je continue de Jire, d'écrire, de visiter les malades, jusqu'à ce que mon âme ait à peu près recouvré le repos perdu, qu'elle se retrouve à flot et qu'elle se meuve de nouveau dans l'élément de la méditation calme et réfléchie.
Dès que je sens que les doutes assiègent de nouveau mon âme, je cherche dans le domaine des choses de l'intelligence ce qui est le plus solide appui de toute conviction, et j'y reste attaché jusqu'à ce que les ténèbres soient passées.
Voici cet appui :
I. Si telle chose était vraie , telle autre le serait aussi : je sens deux lois opposées l'une à l'autre. L'une me dit : Cela est agréable, permettez-le-vous; l'autre : Il est beau de vous refuser cela; refusez-le-vous.
Ces deux lois, nul sophiste ne les saurait aiiéantir; car elles se couchent et se lèvent avec moi.
II. N'y eût-il que cela de vrai, il ne laisserait pas de l'être. Chaque fois que, dans cette opposition des deux lois, je préfère ce qui est agréable à ce qui est noble ; que j'obéis à la loi des sens et résiste à la loi de l'esprit, j'éprouve dans mon intérieur un trouble qui me punit, une confusion qui m'accuse, une peine qui venge de ma désobéissance la loi de l'esprit, un malaise qui ne permet pas d'être gai, content, satisfait; un pressentiment qui est comme l'avant-coureur de souffrances à venir.
Au contraire, chaque fois que je me sens la force de mépriser l'agréable et de choisir ce qui est "vraiment grand, j'éprouve dans mon âme un bien-être qui me dédommage du plaisir que j'ai foulé aux pieds, une sérénité que nul remords de conscience ne trouble, un courage qui me donne la force de préférer encore dans la suite le noble à l'agréable, un état d'inno-
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cence qui ne connait ni la honte ni la crainte. Quand je m'en tiens à ces deux expériences^ dont je ne saurais pas plus douter que de mon existence; quand, convaincu qu'il est nécessaire de se faire violence pour arriver à un repos durable de la conscience^ je renouvelle la résolution de soumettre mes sens à ma raison; quand^ pendant quelque temps, je persévère fidèlement dans le combat de la raison contre la sensualité^ il se fait en moi (je parle par expérience) une lumière qu'il ne m'est pas plus permis de révoquer en doute que je ne puis^ en plein midi;, nier Texistence du soleil.
Dès que j'ai préparé en moi cet état de bien-être, cette apparition de lumière^ je vais à ma bibliothèque prendre le Nouveau Testament^ je lis, sans subtiliser, les Évangiles et les Actes des Apôtres , et je continue de lire jusqu'à ce que je sois dominé par le sentiment de la vérité, et que, dans la plénitude de ma conviction, je puisse me dire à moi-même : Oui;, en vérité ,