CONTRE LA MANIE DE FAIRE DES CONNAISSANCES
J'ai horreur de toute connaissance nouvelle. Cette horreur est justifiée par plusieurs raisons que je ne puis vous dissimuler :
l** Une nouvelle connaissance est presque toujours pour celui à qui chaque journée assigne un travail spécial, et par conséquent apporte sa part de tourments, une cause de tribulations qui sont en dehors de sa sphère d'activité.
TIIKOÎ.OGIE TASTORATE.
Sans doute, ces tourments peuvent avoir plus d'un avantage ; mais la nouvelle connaissance ne porte pas écrit sur son front si le bien remportera sur le mal, et, généralement parlant, ce calcul ne saurait se l'aire avant Texpérience. Volontiers je ferais plusieurs lieues pour aller au devant d'un cœur honnête et loyal; mais me traîner sur la place publique pour trouver dans la personne d'un nouvel inconnu une croix inconnue, dont la valeur est pour le moins problématique, c'est, à mes yeux, pure folie.
2*» Faire de nouvelles connaissances parmi les savants est encore plus à dissuader à un homme qui est déjà suffisamment occupé et pour lequel la vérité est chose sacrée. Il est une foule de savants qui ne cherchent de nouvelles connaissances que pour agrandir le théâtre de leur vanité. Ayez assez de respect de vous-même pour ne point vous faire le piédestal de la vaine gloire des autres. Laissez-les aller à cheval sur leurs bâtons, et ne vous associez pas à ceux qui de temps en temps leur servent de marchepied, et qui, par leurs battements de mains, veulent faire entendre qu'ils ont escaladé les sommets de la renommée.
Le commun des savants étant souvent affligé d'un besoin beaucoup plus impérieux, celui de mettre ordre à leurs finances en écrivant des ouvrages, leurs connaissances recevront de temps en temps des invitations à souscrire à un ouvrage, ou à fournir de l'argent.
Les savants assez humbles pour ne pas demander à leurs amis de les encenser sont le plus petit nombre. L'amour de la vérité est une chose si délicate, que je ne saurais passer dans la foule des gens qui dispensent Téloge et le blâme sans en être étouffé. Abstenez-vous donc de ce culte de la vanité. Il n'y a que le petit nombre d'entre les savants, qui, ayant étudié à fond le fameux chapitre de la science humaine, de vanitate scimtiarim, ait cessé de fournir en lui-même une preuve vivante de la justesse de ce chapitre. Servir d'instruments à l'extension du royaume de la vérité suprême, tel est le but unique que
poursuit le petit nombre des érudits. Ainsi donc^ Youloir faire une connaissance nouvelle, c'est tenter la chance d^extrairedes quatre-vingt-dix-neuf billets d'une loterie le seul billet gagnant.
3» Le souverain bien de Thomme sur la terre consiste dans le commerce calme et familier avec Dieu et avec le petit nombre des âmes pures qui nous sont unies par les liens de la religion et de Tamitié , et qui nous excitent à sacrifier notre vie au service de la vérité et de Tamour. Or, la foule des connaissances qui s'attachent à nous, en partageant nos forces et notre temps, nous trouble dans la possession et dans Tacquisition de ce bien souverain. Abandonnez donc à eux-mêmes ces voleurs d'une nouvelle espèce, et ménagez à la fois votre personne et votre temps,
11 est vrai qu'il peut se rencontrer des savants chez qui l'homme vaille encore mieux que l'érudit; mais ceux à qui le monde paie le plus grand tribut d'adoration ne sont pas toujours les plus nobles et les plus grands, et souvent ils ne méritent pas que vous les recherchiez.
Quand la mort arrache le masque de la gloire, c'est alors qu'on voit ce qu'était l'homme. Soyez donc sobre dans la recherche des hommes illustres, et considérez la poursuite obstinée des nouvelles connaissances comme une fièvre chaude, particulière à notre époque, où les ignorants s'appellent du nom de sages, et où certains hommes ne rougissent pas, en dissimulant la louange qu'ils se décernent dans les journaux, de mendier la réputation due au vrai mérite.
Au reste, comme vous vous devez tout entier à votre paroisse, imitez mon voisin, qui met autant de soin à se cacher qu'à prendre une médecine : pratique aussi utile à sa santé que propre à resserrer les liens de l'amitié qu'elle lui procure avec les gens de bien.
THEOLOGIE PASTORALE. /l55
A TNE PERSONNE QUI AURAIT YOULU OPÉRER PE GRANPES CHOSES.
Laissez-là, mon cher ami, vos magnifiques idées, et commencez par faire le bien dans les petites choses. Établissez d'abord en vous le foyer de la vérité, et les rayons sauront bien d'euxmêmes se produire à la circonférence. Développez ce foyer, et ses rayons formeront eux-mêmes d'autres foyers qui produiront une lumière nouvelle et se propageront de plus en plus. Par ce moyen, vous opérerez de grandes choses, non pas par la grandeur de vos plans, mais par la force de votre lumière. Les plans les plus vastes, ceux qui s'annoncent avec éclat, avortent presque tous avant d'être nés, parce qu'ils avaient été conçus par des esprits bornés et dans un moment de ferveur passagère.
Ce proverbe : Vis consilii cxpers , mole mit sua , peut aussi s'appliquer en cette circonstance. La violence, quand elle veut opérer le bien, est aveugle, et des obstacles imprévus en paralysent le développement. Jetez seulement un regard autour de vous ; comme il y a partout des hommes, vous trouverez partout : l'orgueil, qui veut en savoir plus que les autres ; l'envie, qui aspire à se produire sur un plus vaste théâtre; la paresse, qui n'a pas la force de lever le pied ; l'ambition, qui ne permet pas aux petits de parvenir; la superstition, qui par ignorance s'insurge contre la science; Tincrédulité, qui de dessein prémédité arrête l'expansion de la vérité; l'esprit mercantile, aux yeux duquel la science n'est rien et l'argent est tout. Si toutes ces puissances ennemies se lèvent contre vous et contre votre œuvre, vous serez enseveli sous les ruines de votre projet, avant que vos œuvres aient eu le temps de prendre racine et de se déployer. Imitez donc le sage, qui, pliant ses voiles et ramassant ses forces, opère là où il se trouve.
Commencez par travailler dans votre cercle immédiat ; agissez sur le peuple qui vous est confié : le maître du monde, qui
est obligé de donner son appui à tout ce qui est appelé à réussir, bénira vos humbles travaux, et vous suscitera dans le lointain des collaborateurs qui propageront le bien au delà de tout ce que vous auriez pu espérer.
Comprenez-moi bien, mon clier ami; c'est l'amour qui vous conseille. Il est une grande tentation qu'éprouvent tous les grands faiseurs: c'est de vouloir répandre la lumière avant qu'elle soit bien allumée, avant qu'elle soit passée à l'état de flamme. De grâce, laissez à votre lumière le temps de se bien éclaircir et purifier en vous, avant de la faire briller dans votre cercle immédiat; et bientôt elle cherchera un plus grand chandelier, ou bien elle le trouvera sans le chercher.
Prenez pour exemple un cultivateur : Si, après avoir inventé une charrue plus parfaite, il laissait son champ inculte jusqu'à ce qu'il eût fait admettre son invention par toute la terre, il se condamnerait à mourir de faim, il ne parviendrait pas à introduire sa merveilleuse charrue à l'étranger, et on rirait de pitié sur l'inventeur et sur son invention.
Ainsi donc, que la première règle de vos actions soit celle-ci : a Faites ce qui vous touche immédiatement; car les choses éloignées naîtront des choses rapprochées. Créez d'abord la lumière en vous, afin qu'elle éclaire votre intérieur; puis vous la produirez au dehors, et vous la répandrez de plus en plus . »