‹ Théologie pastorale (volume 2)Chapitre 156 sur 172 · SUR UNE QUESTION COMPLEXE ET GRANDEMENT CONTROVERSÉE · texte numérisé non relu

SUR UNE QUESTION COMPLEXE ET GRANDEMENT CONTROVERSÉE

Vous m'avez fait lire dans votre âme. Je Tai trouvée déchirée par les doutes et les angoisses, et j'ai cru y apercevoir comme trois âmes. Pour la ramener à une seule, j'aimerais à vous montrer en figure ce qu'un homme de Dieu a réellement vu. Voici ce qu'il raconte :

« Je vis une salle d'une étendue incommensurable, et il y avait là une robe d'une beauté ineffable. Des miniers de spectateurs la regardaient de différents points, et ne pouvaient se rassasier de la voir. Ces spectateurs m'étaient inconnus. L'un d'eux se distinguait entre tous les autres par sa beauté et par sa grandeur; ces derniers inclinaient la tête devant lui, comme s'il eût été leur roi. Sur la partie de la robe qui couvrait la poitrine, je vis une tourterelle brodée en or, et dans l'ombre j'aperçus une branche d'olivier. L'étoffe de cette robe se composait de trois

fils, Tun bleu de ciel, Taulre couleur de rose et le troisième couleur de lis. Ces trois fils étaient si artistement tissus les uns dans les autres, qu'on aurait dit qu'il n'y avait qu'un grand fil à trois couleurs. Sur le fil bleu de ciel se trouvait la lettre P, sur celui couleur de rose, les lettres J H, et sur celui couleur de lis, les lettres J Q, où ils s'entrelaçaient autour de la tourterelle et formaient de magnifiques lignes circulaires,

« Soudain, arrive devant la porte de la salle un étranger toutefirayé. — La porte étant transparente comme du cristal, l'étranger put tout voir. Des larmes lui coulaient des yeux, et il couvrait sa figure de ses deux mains. Comme il ne cessait de frapper à la porte en tremblant et en se meurtrissant la poitrine, un génie sortit de la salle sur un signe du souverain, et jeta le suppliant dans une onde claire comme uu miroir, qui coulait avec impétuosité devant la salle, et qui l'entourait comme une île ; car la salle ne tenait plus à la terre que par un fil délié, qui était précisément celui sur lequel l'étranger était arrivé jusqu'à la porte.

» Je fus inquiet pour cet étranger; trois fois il sortit de l'eau, trois fois il y retomba. Enfin il parvint à en sortir, et se précipita avec la rapidité de l'éclair par la porte de la salle. Tout à coup, cette robe magnifique brilla sur son corps, sans que je susse lequel des deux avait trouvé l'autre. Toutes les personnes qui occupaient la salle lui tendirent la main ; le souverain le prit dans ses bras, l'embrassa, puis, regardant vers quelqu'un qu'on appelait l'Invisible, il lui dit ces paroles :

» En voici encore un de ceux que vous m'avez donnés.

» A ces mots un cbant d'allégresse, auquel je ne pus m'associer, retentit de tous les points de la salle.

» Après ce cbant, un génie qui se trouvait auprès de moi m'adressant la parole: aComprenez-vous, me dit-il, le mystère de la robe? — J'en devine le sens ; mais j'ignore si je ne me trompe pas. — Cette robe, reprit-il, est le vêtement d'honneur de la justice ; avant que cet étranger ( car quiconque n'a pas ce vêtement d'honneur est étranger et exclu de la patrie) pût se

revêtir de cette robe, il fallait qu'il confessât son injustice devant la salle des élus, que par ses larmes et ses prières il demandât grâce, et qu'il fût lavé par une puissance céleste dans une onde pure, mise en mouvement par le vainqueur suprême de toute injustice : ce qui indique le baptême delà pénitence, et la force surnaturelle, nécessaire pour recevoir ce baptême. Sortir de ce bain purifiant et être paré de la robe sont une seule et même chose ; car la grâce de Dieu qui purifie ce qui est impur et Tembellit ensuite est une seule et même grâce. En Dieu il n'y a point de temps.

» Tout, dans la robe elle-même, a une signification spéciale. La tourterelle brodée en or, est ce qu'il y a de plus frappant : elle figure l'esprit de justice; car, pour que la justice ait de la valeur aux yeux de Dieu, il faut qu'elle soit divine, qu'elle soit l'œuvre du Saint-Esprit. L'or a toujours été le symbole de ce qu'il y a de plus élevé; ici, il est l'emblème des choses divines ; la branche d'olivier exprime la paix avec Dieu, qui est accordée avec la justice. La tourterelle sur la poitrine donne à entendre que la justice ne consiste point dans les pensées de l'intelligence, mais dans les dispositions de l'âme ; c'est elle, en effet, qui est le siège de tous les mouvements purs et saints.

» La robe est un tissu formé de trois fils : le fil bleu de cielindique la Foi, dont les regards sont sans cesse tournés vers le ciel ; car elle vient du ciel même, de Dieu, et elle exprime le commencement, la première création de la justice. Le fil couleur de rose indique l'Amour, et il exprime l'essence, l'âme de la justice. Le fil couleur de lis indique l'innocence, la piété, la sainteté de la vie, les bonnes œuvres, et exprime la manifestation de la foi et de l'amour, c'est-à-dire le côté extérieur de la justice.

» Ces trois fils sont tissus l'un dans l'autre avec un art si merveilleux, qu'ils n'en paraissent former qu'un seul. Cette apparence est en même temps réalité ; car la foi, l'amour et les œuvres ne sont qu'un tout céleste. Comme la foi intérieure se manifeste par l'amour, l'amour, à son tour, se révèle par la pureté de la vie, par les bonnes œuvres.

» Les trois fils, s^entrelaçant autour de la tourterelle, y forment des cercles gracieux, qui ne sont pas sans quelque signification secrète ; car la justice tire son existence, sa nature, sa révélation du Saint-Esprit. Son existence est dans la foi, son essence dans Tamour, sa révélation dans la pureté et la sainteté de la vie. Le Saint-Esprit apparaissant sous la forme d'une colombe, signifie que Jésus-Christ, sur lequel le Saint-Esprit est descendu, étant entré par sa mort dans le sanctuaire, et par sa résurrection dans la gloire, est celui-là même qui est juste et qui justifie.

» Cette robe céleste, c'est la justice de Jésus-Christ, se réfractant et rayonnant dans l'homme qui s'en revêt.

— Mais, dites-moi donc, que signifient les lettres P, JH, JQ? — (( Trois grands peintres, répondit Tesprit céleste, se sont partagé le tableau de la justice. L'un a préféré le commencement, le début de la justice ; l'autre son essence ; le troisième le sceau, le cachet, la révélation de la justice. Le premier se nommait Paul (P); le second Jean (JH), le troisième Jacques (JQ). » Ne demandez pas quel était le meilleur de ces peintres ; car ils sont tous trois également excellents ; tous peignent la seule et même justice.

» En peignant la vie pieuse et fertile en bonnes œuvres, saint Jacques peint la foi et Tamour dans leur activité extérieure. En peignant Tamour, saint Jean n'en exalte point d'autre que celui qui naît de la foi, et qui est fécond en bonnes œuvres. En plaçant la foi au premier plan, saint Paul ne fait que commencer par le commencement : la foi qui opère dans la charité et qui est infatigable dans les bonnes œuvres. Il est superflu de dire que dans d'autres endroits, saint Paul dépeint la charité aussi admirablement que saint Jean ; que saint Jean, quand il exalte la charité, ne perd jamais de vue la science, la lumière, l'onction (la foi) ; de même que saint Jacques, quand il préconise les œuvres, part de cette sagesse qui embrasse la foi et la charité... » Ici, je voulus exprimer ma reconnaissance à l'esprit; mais au moment où j'étendais les bras vers lui, je m'éveillai. »

FRAGMENT b'uNE PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE.

Il est si difficile à rhomme de s'affranchir de toute espèce de mal, de s'élever au-dessus de tout ce qui est passager, pour ne s'attacher qu'à Dieu seul, que je ne puis m'empêcher de croire que la pauvre âme humaine est placée au milieu de trois mondes, dont le premier, qui est au-dessus de nous, est le monde de la lumière; le second, au-dessous de nous, le monde des ténèbres ; le troisième, à côté et autour de nous, le monde des éléments. Chacun de ces mondes a un lien qui le rattache à l'âme et l'attire violemment à lui. Nous ne saurions nous passer de Dieu, — et nos plaisirs ne sont jamais sans mélange. Dans l'état où nous sommes, il nous est impossible de nous passer du monde des éléments, et— nous ne pouvons, néanmoins, trouver aucun repos dans les plaisirs qu'il nous procure. Nous ne saurions trouver notre félicité dans le mal, — et pourtant il nous semble extrêmement pénible d'y renoncer complètement et pour toujours.

Cet état où nous nous trouvons étant souverainement antinaturel, il ne saurait avoir été notre condition originelle, et il est impossible qu'il dure toujours. Comment ce qui est contre nature pourrait-il avoir été la première chose? et comment ce qui est antinaturel pourrait-il subsister éternellement ?

Je ne puis donc m'empêcher d'admettre que, dans son origine, l'humanité habitait le monde de la lumière, qu'elle peut l'habiter de nouveau, et qu'elle l'habitera réellement.

Mais comment arriver à cet immense résultat? La mort peut sans doQte nous délivrer du monde des éléments; mais qui nous aidera, tant que durera notre vie, à surmonter ce monde? Qui nous armera contre le monde des ténèbres? qui nous réunira dans le monde de la lumière ? d'où nous viendra la force qui nous fera vaincre et le monde des éléments, et le monde des ténèbres?

Il est manifeste qu'elle ne viendra pas de ces deux mondes.

Qui veut triompher du mal doit aspirer plus haut que le mal; qui veut triompher des choses passagères doit s'élever plus haut que les choses passagères. La force de vaincre ne peut donc venir que du monde de la lumière.

Mais où trouver dans le royaume de la lumière la fente par laquelle le rayon pénétrera jusque dans mon être actuel ? où trouver une parole sure qui retentisse du royaume de la vérité jusque dans le pays de Fillusion?

Il y a plusieurs siècles que cette parole retentissait dans mon intérieur, et elle y retentit encore aujourd'hui :

(( Je suis la lumière du monde;

» J'ai vaincu le monde;

» Je baptise dans le feu ;

» Je suis la vie ;

» Celui qui ne renonce point à tout n'est point propre pour mon royaume ;

» Celui qui ne renaît point de l'esprit de Dieu ne convient point pour mon royaume ;

» Celui qui fait la volonté de mon Père est mon proche parent^ et un jour il sera mon héritier. »

En me confiant en cette parole, en marchant à cette lumière^ je trouve la force victorieuse ; si cette force n'est point encore devenue victorieuse en moi, je ne saurais l'accuser sans me condamner doublement. Dès que j'obéirai à cette parole divine, que je soumettrai ma volonté à la volonté de Dieu, je trouverai la lumière, la paix, la vie, le ciel; dès que j'y résisterai et que ma volonté se séparera de la volonté de Dieu , je me traînerai dans les choses passagères, je vivrai au milieu du mal, je trouverai la nuit, le trouble, la mort, l'enfer.

De là cette conclusion rigoureuse : « Si ma volonté était tellement enracinée dans la volonté de Dieu, qu'elle y fleurît comme une branche nouvelle, et ne portât que des fruits de l'éternité, mon salut serait accompli, w

Aussi, tout ce que je puis essayer pour moi-même et recommander aux autres se réduit à ceci : Faire en sorte que les

racines de notre vie plongent de plus en plus profondément dans la vie divine^ et adresser^ avec une ardeur croissante^ cette parole intime de Tâme à celui qui est la plénitude de toutes choses :« Conservez ce que vous nous avez donné; achevez ce que vous avez commencé. » Le reste, c'est lui seul qui peut le faire et qui le fera.

Mais qu'est-ce que faire pénétrer les racines de sa vie de plus en plus profondément dans la vie divine? qu'est-ce que cette parole intime que Tâme adresse à Celui qui est la plénitude de toutes choses^ sinon ce langage à la fois si simple et si expressif de l'Évangile :

c( Priez , renoncez à vous-mêmes ! » Et que signifient ces paroles^ sinon : « Arrachez-vous à ce qui est profane, et attachezvous à ce qui est divin? »

Mais comment Thomme, vendu à la terre, pourra-t-il appréhender les choses du ciel, sinon par la foi, par la charité , par la confiance ?

Ayons donc une grande estime pour ce langage si simple et si éloquent de l'Évangile, tant à cause de la simplicité de l'enveloppe, que de la valeur du contenu. Que notre estime soit telle, que nous sacrifiions tout pour obtenir ce trésor et pour montrer que nous le possédons.

XVIIT.

Votre lettre m'a profondément ému; j'y veux répondre aujourd'hui même^ afin que ma parole vous arrive de bonne heure, et vous rende la joie après laquelle vous soupirez.

Vous vous êtes accusés avec un peu trop de rigueur, et vous vous êtes nui tous deux par humilité. Maintenant, mes chers amis, que la vie se montre à vous sous un visage plus austère, gardez-vous de vous faire un crime de ce qui ne dépend point de vous. Votre printemps est passé, et avec lui son compagnon

478 THÉOLOGIE l'ASTORALE.

le soleil : voici rautomne, qui sera suivi de Thiver. Vos voisins deviennent plus méchants, plus pauvres, plus revèches : ce qui était depuis longtemps au cœur , le mal, se manifeste maintenant avec force. Les apparences ne sont point belles : les hommes, pris de vertige, semblent avoir résolu de devenir, dans les générations futures, de plus en plus méchants, pauvres, misérables.

Vos nerfs perdent de plus en plus de leur vigueur.

Le dégoût, la mauvaise humeur, s'obslinant à ne vous point quitter, veulent établir leur séjour dans votre maison.

Tout cela, mes chers amis, est venu sans que vous Tayez invité, — il est là.

Mais il y a une chose à laquelle vous n'avez point réfléchi, et qui pourtant est la plus importante ; car c'est elle qui pèse le plus dans la balance.

Le bon Dieu n'a point cessé d'exister.

Non plus que son Christ, Et l'esprit de son Christ.

C'est-à-dire, la vie éternelle n'est point passée : Dieu, la charité, existe encore. Conhez-vous donc en lui de tout votre cœur; supportez-vous, encouragez-vous, pardonnez-vous mutuellement; aidez-vous l'un l'autre, autant que possible, à porter le lourd fardeau de la vie.

Tant que vous vivrez, vous mangerez le pain de la terre; quand vous serez morts pour la terre, vous mangerez le pain du ciel à la table de Dieu. Si vous ne mourez pas ensemble, celui qui survivra priera pour l'autre le Dieu de l'amour, qui veille sur vous de toute éternité. Voilà précisément en quoi consiste notre foi : nous espérons ce que nous ne voyons pas ; nous aimons, alors même que nous ne goûtons aucune douceur; nous nous supportons, quand, même cela nous est pénible et onéreux.

Mes chers amis! nous avons été jeunes et heureux dans la foi. Maintenant que nous voilà vieux, il faut que nous trouvions le secret de nous rajeunir dans la foi, et d'arriver à un bonheur permanent.

Quelqu'un qui savait ce secret Fa révélé^ et voici ce qu'il a dit : « Tandis que l'homme extérieur se corrompt, Fhomme intérieur se renouvelle ; » car la vie ne meurt point.

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