‹ Théologie pastorale (volume 2)Chapitre 25 sur 172 · POUR LES PARENTS ET LES ENFANTS, DE LA CONTRAINTE DES PARENTS (I · texte numérisé non relu

POUR LES PARENTS ET LES ENFANTS, DE LA CONTRAINTE DES PARENTS (I

46. Le dernier devoir des parents^ c'est de préparer l'avenir des enfants , c'est-à-dire de mettre leurs destinées temporelles dans une situation où ils soient indépendants du gouvernement des parents et puissent se diriger eux-mêmes. Le péché le plus terrible, comme aussi le plus général, contre ce devoir, c'est la contrainte des parents , dont nous allons faire ici l'objet d'une sérieuse méditation.

Que signifie ce mot : «Contrainte des parents?»

Chaque fois que les parents exercent sur la vocation des enfants, sur leur manière de pourvoir à leur subsistance, ou même sur la manière de les y préparer et former, une influence qui limite, contrairement au droit, la liberté des enfants, soit que cette restriction ait lieu directement , soit qu'elle se fasse pa des détours , manifestement ou secrètement , par des empiétements grossiers ou par d'habiles détours, ils exercent un acte tyrannique et injuste.

Quelles sont les formes extérieures plus délicates de cette contrainte ?

1° On profite de toutes les occasions pour dire à un fils que l'on destine à la prêtrise les choses les plus magnifiques sur les vêtements, les avantages, les honneurs qui sont attachés au sacerdoce ou qui en découlent.

(1) A cause de l'importance du sujet nous avons traité cette matière sous

forme de questions et de réponses Ce tableau a déjk appelé l'attention

d'une foule de parents sur l'injustice de la contrainte, et en a déjà affranchi un grand nombre d'enfants.

2* On invite à table des personnes qui se trouvent dans le même état, et Fon appelle Tattention des enfants sur les insignes extérieurs de cette vocation. On conduit les enfants dans des sociétés où certaines conditions , où certains genres de vie apparaissent sous leur forme la plus brillante.

3° On donne aux amis de la maison , aux précepteurs , pasteurs^ confesseurs , proches, qui sont en grande vénération auprès des enfants, des instructions secrètes sur la manière de s'attacher adroitement les enfants et de leur inspirer le goût de cette vocation.

40 On assure aux enfants qu'on les laisse parfaitement libres; mais on dispose les choses de telle sorte qu'ils sont obligés de choisir précisément ce que les parents ont eux-mêmes décidé^ s'ils ne veulent encourir leur disgrâce.

5° Après avoir capté adroitement le cœur inexpérimenté des enfants pour une vocation quelconque, on commence à élever sur ce fondement toutes sortes de constructions de fantaisie ; « Tu es prédestiné à cet état ; tu dois te comporter de la même manière que si c'était l'unique vocation où tu puisses vivre heureux. » D'après cette prétendue vocation de l'enfant, on lui assigne un genre de vie qui le met dans une difficulté de plus en plus grande de reculer.

Comment nomme-t-on les grossières manifestations de la contrainte des parents?

Quelques exemples répondront suffisamment à cette réponse :

« Tu n'oserais épouser ce mendiant ; ne m'en dis plus mot, car ce serait à jamais inutile, etc.» Tel est le langage qu'une mère tient à sa fille, alors même que le jeune homme a reçu la meilleure éducation , qu'il a la crainte de Dieu ; bien qu'il soit animé des plus nobles sentiments , que sa conduite soit régulière, qu'il soit laborieux et capable de remplir convenablement les fonctions de sa charge ; il suffît qu'il n'ait pas autant d'argent que les spéculations mercantiles de la mère en veulent faire entrer dans le contrat de mariage.

« Tu feras ce que tu voudras ; mais si tti ne té fais pas prêtre

je ne te donne pas un centime pour continuer tes études; ma fortune ne me le permet pas. »

Ainsi parle un père à son fils.

Comment appelle-t-on les causes qui déterminent les parents à cette contrainte ?

]" Une prédilection innocente pour certaines vocations, innée dans les parents, et qu'ils croient être un motif légitime pour fixer le choix de leurs enfants.

2» Une haute idée de l'excellence et de la sainteté de certaines vocations. Par exemple, voir dire la première messe à Messieurs leurs fils est le nec plus ultra des désirs d'un grand nombre de bonnes mères. — Souvent ce désir repose sur un profond sentiment religieux et sur le plus parfait amour maternel. Aux yeux de cette mère, la religion étant le plus grand des biens, et le salut de son fils étant pour elle Tafiaire la plus importante , elle se réjouit de voir son fils dans une vocation qui a pour but de répandre les bienfaits de la religion dans une commune tout entière, et de voir la religion manifester sa vertu par. l'organe de son propre enfant.

3° Les préjugés sur la puissance des parents. Un grand nombre de parents s'imaginent qu'ils possèdent réellement le droit d'exercer la puissance législative sur le choix de la vocation de leurs enfants; tandis que la raison ne leur a confié que la puissance de conseiller, d'avertir et de diriger prudemment.

40 V orgueil, qui des conditions les plus élevées, descend jusqu'à la classe des cultivateurs, et plus bas encore. « Une fille de cordonnier ou de tailleur ne vous convient nullement, à vous qui possédez une belle fortune de cultivateur. »

5° V amour désordonné de l'argent. C'est cet amour qui conclut toutes les unions malheureuses, plus mercantiles qu'humaines, plus païennes que chrétiennes.

Il est sans doute permis, et c'est même un devoir de chercher à se faire un revenu sufiSsant; mais que sert l'argent sans la crainte de Dieu , sans l'amour qui unit les cœurs ? A

quoi bon l'argent, si Ton n'a pas le talent de le faire valoir?

6° Les plans que les parents ont conçus d'avance, et qui ne sauraient être déjoués par ce qu'ils nomment le choix capricieux de leurs enfants.

Il y a des parents qui écrivent sur le front de leurs enfants encore au berceau ce qu'il faut qu'ils deviennent. Le fils A sera curé; le lils B, conseiller; le fils C, officier. Si les parents s'interrogeaient sérieusement sur les causes de cette prédestination, ils seraient obligés d'avouer : que C doit devenir officier, parce qu'il a le corps mieux fait que son frère ; que B doit devenir conseiller, parce qu'il ressemble davantage à son père ; que A doit devenir curé, parce que son oncle, qui est aussi curé , l'aime beaucoup, et ne manquera pas un jour de résigner ses fonctions en sa faveur.

Assurément on ne saurait enlever à la mère le droit de jeter dans l'avenir son regard souvent prophétique, et de tirer de la banque de bons numéros pour ses fils chéris ; mais il ne faut pas qu'elle exclue de son jeu ni Dieu , ni le monde , ni ses enfants; car son cœur de mère la rend moins propre que tout autre à prendre une décision.

7° La prédilection pour certaines personnes que les parents ont choisies pour époux de leurs enfants, alors que ceux-ci étaient encore au berceau.

En quoi consiste l'injustice de la contrainte que les parents exercent sur la vocation et le genre de vie de leurs enfants?

1 <> Elle consiste en ce que c'est un empiétement sur les droits des enfants. Chaque homme se distinguant par une figure, une ,éducation, des talents, une habileté, un caractère, un tempérament, des forces, des faiblesses, des penchants, des désirs particuliers, il en résulte ce qu'on nomme « vocation naturelle.» D'où il suit que les enfants ont le droit de faire le choix qui convient le mieux à leur vocation naturelle, à leurs talents, à leur caractère, à leur tempérament, etc. Ce droit, les parents ne sauraient le limiter. Tout ce que les parents peuvent et doivent, c'est :

Premier pment , appeler l'attention des enfants sur Fimportance de leui: choix en général , sur les conséquences qu'il entraîne , sur les travaux , les peines , les dangers , les tourments attachés à telle vocation ;

Deuxièmement, détourner leurs enfants de prendre des résolutions manifestement dangereuses^ légères et prématurées ;

Troisièmement, gagner tellement la confiance de leurs enfants, que ceux-ci les considèrent dans cette matière si importante comme leurs plus sages conseillers et leurs plus sincères amis.

Mais tout ce qui dépasse ce droit de conseiller, d'instruire, de diriger est un empiétement manifeste sur les droits des enfants, que Ton opprime, en s'attribuant une autorité que l'on n'a point. Du reste, ce n'est pas comme enfants, comme mineurs, mais comme majeurs et comme ayant les capacités suffisantes , que les enfants jouissent de ce droit. C'est aussi parce que le choix d'un état est une affaire de libre détermination, qui doit se faire conformément à la voix du cœur, de la conscience et de la raison ; c'est parce que cette démarche est pour toute la vie- Personne ne devant être malheureux que celui qui choisit, il le faut laisser choisir lui-même. »

%^ L'injustice de la contrainte consiste encore en ce qu'elle est une violation des droits de la Providence. Si, comme nous l'avons dit, le Créateur des enfants des hommes a donné à chacun sa part spéciale de forces intellectuelles, de sensibilité, etc., il a le droit d'imposer à chacun le fardeau qu'il peut porter, d'exiger de chaque individu ce que ses talents lui permettent de faire, et de le conduire par les voies les plus conformes à ses aptitudes. Ainsi donc, toute contrainte de la part des parents est une usurpation des droits de la Providence.

3" C'est, en outre, un empiétement sur les droits établis de la société civile et ecclésiastique. L'État et l'Église ne sauraient tirer de bons services que de ceux qui ont le plus d'aptitude et de goût pour faire ce que demande d'eux l'emploi dont ils sont investis. Or, que fait la contrainte des parents? Elle fait entrer

les enfants dans des fonctions ponr lesquelles ils n'ont ni capacités ni attraits, et elle les éloigne de celles pour lesquelles ils étaient naturellement destinés. Tandis que la sagesse éternelle distribue aux hommes les rôles qu'ils doivent jouer, la contrainte des parents distribue les joueurs aux rôles qu'ils ne sauraient jouer ; elle lutte contre Tordre suprême établi par Téternelle sagesse, en même temps qu'elle frustre TÉtat et TÉglise de leurs légitimes prétentions.

Comment se manifeste le préjudice de cette contrainte des parents ?

Par les conséquences terribles qui en découlent : 1° Ceux qui ont été victimes de la contrainte sont mécontents de leur état , et tombent dans Ten durcissement ; 2° ils s'adonnent à une foule de dérèglements, qui naissent de ce mécontentement; 3° ils font des essais désespérés pour sortir de leur situation misérable : a, en prenant la fuite, b. en divorçant, c. en apostasiant, d. en se donnant la mort; 4» le cœur des parents, lorsqu'ils en voient les conséquences, en est affligé; 5° les personnes à qui la contrainte des parents n'a pas permis de donner à leurs enfants la condition qu'ils désiraient, en sont blessées; 6" TÉglise et TÉtat sont bouleversés par suite de la mauvaise administration des emplois les plus importants.

D'où vient que cette contrainte est générale ?

Cette coutume, presque aussi universelle que la puissance paternelle elle-même, vient de ce que les parents sont habitués, non-seulement à avoir voix et séance, depuis le plus bas âge des enfants, en tout ce qui concerne ces derniers , mais encore de prononcer avec une puissance souveraine.

Cette puissance qu'ils exerçaient sur Tâge mineur, ils veulent l'étendre au delà de ses limites, en faire Tapplication à Tâge de majorité et dans des matières qui demandent une liberté absolue d'élection.

Qu'est-ce qui peut préserver les parents de cette iniquité de la contrainte ?

La religion étant une confiance illimitée et active en la di-

vine Providence, est ce qui les en préserve le plus sûrement.

'I'» La religion, en inspirant une confiance illimitée en la Providence, veut qu'on assigne aux enfants la véritable place qui leur convient dans le monde. Cette confiance ne préjudicie en rien à Tordre établi par la Providence ; elle est le respect des droits des enfants, qui sont un don de Dieu et les enfants libres de la terre.

2*» La religion, comme confiance active en la Providence, fait que, sans s'inquiéter des destinées futures des enfants, on se contente de veiller à leur éducation, et de faire son possible pour les rendre propres à pouvoir et à vouloir se conduire eux-mêmes d'après la direction que leur imprimera la main invisible du Tout-Puissant.

Le chantre royal, qui connaissait parfaitement cette confiance, la recommande sans cesse : « Sacrifiez des sacrifices de justice, et confiez-vous en Jéhovah. En paix tout ensemble je me coucherai et m'endormirai; car toi, Jéhovah, toi seul, en confiance tu me fais habiter » (Ps v) (1).

Un exemple de non-contrainte.

Je connais une excellente mère qui, premièrement , avait fait un devoir à ses subordonnés de ne jamais dire un mot en présence de ses enfants des avantages et des agréments qu'offrent les différentes vocations , afin de leur abandonner la pleine jouissance des droits de leur liberté, et de les laisser grandir sans préjugé pour ou contre telle vocation ; qui, deuxièmement, donnait à ses enfants la leçon suivante : « Devenez ce que vous voudrez, mais comportez-vous de telle sorte que vous soyez un jour ce que vous devez être. Pour le moment , occupezvous du présent ; l'avenir se suffira à lui-même. »

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