INTRODUCTION DE BONS LIVRES CLASSIQUES
15. Si ron veut introduire de nouveaux livres classiques, il faut qu'ils soient meilleurs que ceux qui existent déjà; il faut que cette introduction se fasse sans bruit, et avec tous les ménagements possibles.
1 6. Les livres classiques sont bons quand ils contiennent : l"» Ce qui est nécessaire pour la formation de Thomme et
les éléments de la lecture, de récriture et du calcul.
2° Ce qui est nécessaire à la piété et propre à la développer (formation intérieure de Thomme) ;
3° Ce qui est nécessaire et s'adapte le mieux à la vocation future de Télève (formation de Thomme extérieur) ;
40 Et quand tout cela est exposé aussi clairement et aussi brièvement que possible.
17. Que si les anciens livres résistent à cette épreuve, et siles nouveaux n'ont qu'un faible avantage sur les anciens, par conséquent s'ils ne sont pas véritablement meilleurs, l'introduction des nouveaux est pour le moins un travail inutile.
18. Si ces nouveaux livres l'emportent réellement, il ne faut pas les affubler d'un nom nouveau, inconnu, exotique, odieux. Ces dénominations malheureuses peuvent décrier la meilleure chose, et en rendre l'emploi difficile.
19. Pour que cette introduction de nouveaux livres se fasse avec succès, il faut que le mouvement parte d'hommes qui, loin d'être en suspicion chez le peuple, soient connus par leur piété, leur générosité et la noblesse de leur caractère.
Partout, même dans les choses les plus insignifiantes, c'est la réputation des individus et la confiance du peuple qui ont le plus d'effet.
20. Afin que l'introduction des livres classiques se fasse sans bruit et avec tous les ménagements possibles, le pasteur procédera avec une grande prudence et éloignera toutes les apparences de la nouveauté, si propre à soulever les esprits» Au lieu d'un
ÎB THÉOLOGIE PASTORALE.
crieur de foire publique qui montant sur une tribune crierait au peuple : « Vos ancêtres étaient frappés d'un aveuglement . lamentable, et vous-mêmes vous croupissez dans la plus honteuse ignorance. Vous n'avez point d'école, point d'intelligence, point de civilisation. Et voilà que maintenant vous allez tout recevoir ; une nouvelle école, et avec elle une intelligence et une civilisation nouvelles. Si vos ancêtres n'en savaient pas plus que les mulets sur lesquels ils montaient, il faut que dans dix ans on puisse dire que vous êtes le village le plus civilisé du royaume. » Au lieu de ce propos, le pasteur dira à l'école : (c Étudiez bien, mes enfants, dans ces petits livres ; ils ne sont pas neufs : on y trouve l'ancienne vérité qui a fait de vos parents des gens honnêtes, heureux et intelligents, et qui vous rendra les mêmes services. Ils renferment ce qui a été vrai de tout temps ; il n'y a de nouveau que l'impression.
Les enfants étudient dans ces nouveaux livres, les parents y lisent, ils y trouvent l'ancien christianisme, et tout ce qui s'y trouve en plus, et ils disent : « Ceci est. aussi beau et bon ! » Par ce moyen, personne dans la paroisse ne sait qu'on a introduit de nouveaux livres classiques.
21 . On ne saurait croire avec quelle facilité d'absurdes rumeurs peuvent, dans les circonstances les plus insignifiantes et lorsqu'elles sont favorisées par l'ignorance et la passion populaire, se propager dans les villes et dans les campagnes. A l'époque où l'on introduisit en Allemagne la méthode d'enseignement de Felberger, on répandit ce bruit insensé que « le diable était entré dans les écoles sous la forme d'un chasseur et avait dit : Étudiez bien , mes enfants, tout ce que vous apprenez, c'est pour moi que vous le faites. » Les parents ajoutèrent foi à cette anecdote et ne voulurent plus envoyer leurs enfants en classe avant que l'inspecteur de l'école ne fût allé lui-même les chercher.
22. Pour que la nouvelle école prospère, il importe de ne pas changer souvent de livres classiques, et de ne le faire que pour de graves motifs.
Les esprits faibles s'imaginent volontiers que la bonne éduca-
tion dépend des nouvelles formes scolaires, des nouvelles méthodes et des nouveaux livres. C'est comme si Von disait que la santé dépend de mets nouveaux et recherchés. Du pain bien cuit et une bonne nourriture de ménage suffisent, dit le proverbe. Le vrai etTutile déposés avec amour et dévouement dans rame des enfants, mis en pratique et transformés en habitude, voilà ce qui constitue l'éducation.
Les changements continuels dans les plans, méthodes et ouvrages classiques prouvent qu'il y a quelque chose devrai dans ce reproche qu'on adresse aux individus qui ont l'habitude de donner le ton dans les villages et dans les villes : « Nos ancêtres étaient plus pieux, plus intelligents, mieux portants et plus riches que nous , et cependant ils se sont assis sur les vieux bancs de l'école. »
23. Pour que la nouvelle école puisse prospérer, il ne faut pas que les nouveaux livres classiques ne parlent de la religion que superficiellement et en termes équivoques ; il faut, au contraire, qu'elle y soit envisagée comme l'affaire capitale ; il faut que son influence, ses doctrines, ses lois, son origine y soient exprimées dans les termes les plus précis et avec le ton de la plus haute certitude ; il faut qu'ils y ramènent dans les moindres circonstances ; qu'ils fassent tout dériver de là, et que chaque mot y respire la piété et un respect profond.
Il faut que la religion soit la première science du jeune homme, si l'on veut qu'elle s'enracine en lui de bonne heure et y laisse une empreinte ineffaçable. Sans cela, toute éducation humaine n'est qu'un avortement produit avec plus ou moins d'habileté.
On a le tort d'introduire dans les ouvrages destinés à la jeunesse cet esprit de recherche qui ne convient qu'à l'âge mûr, et qui n'est propre qu'à substituer à leur caractère docile et croyant un esprit de doute et de scepticisme. Par là, on en a mis un grand nombre dans l'impossibilité de croireune fois qu'ils seront devenus des hommes. Combien je souhaiterais que le lecteur fût bien convaincu de ce que je sais de science certaine, bien
que je ne puisse Texprimer : c'est qu'en enlevant à l'enseignement de la religion sa précision et sa certitude, on étouffe dans l'âme des enfants la vie religieuse; car il n'y a que la religion précise et positive qui convienne à l'âme des enfants.
24. Pour que la nouvelle école puisse prospérer, il faut que les nouveaux livres soient peu nombreux et à bas prix ; car quand il s'agit simplement de donner son argent à Pierre plutôt qu'à Paul, le paysan, qui le gagne si péniblement et qui est assujetti à tant de dépenses, n'est guère d'humeur à s'en dessaisir. Ce qui doit avant tout former les enfants, c'est la parole vivante du maître qui parle, et non la lettre morte de la doctrine imprimée.
25. Le pasteur veille à ce que l'école soit assidûment fréquentée ; en d'autres termes, il fait en sorte : i ° que les parents y envoient soigneusement les enfants ; 2*» qu'ils les y envoient pendant plusieurs années ; 3° que l'école se fasse et soit fréquentée même en été; 4° que les dépenses soient couvertes par quelque main généreuse.
26. Le pasteur doit, sinon tous les jours, au moins plusieurs fois par semaine, visiter l'école, afin de voir : r Si tous les enfants y sont présents ; 2** s'ils sont divisés en plusieurs sections; 3° si chacun reçoit de l'instituteur une instruction suffisante ; 4° si les enfants sont occupés autant qu'ils doivent l'être; 5° s'ils sont examinés convenablement; 6° s'ils sont attentifs, tranquilles, s'ils se comportent bien ; 7° si les récompenses et les punitions sont proportionnées ; 8° si la discipline de l'école influe sur la conduite des enfants au dehors et à l'église ; 9° s'il y a quelque chose à changer dans les manières de l'instituteur, et alors il lui en parle confidentiellement, ou si tel point n'aurait pas besoin d'être mieux inculqué aux enfants, ce qu'il peut faire publiquement.
27. Afin de faire ses visites avec le plus de fruit possible, le
pasteur tiendra un registre où seront inscrits les noms des enfants, leur âge, le nom de leurs parents, le nombre des années pendant lesquelles ils ont fréquenté l'école, Tindication de leur bonne ou mauvaise conduite ; et il en donnera lecture à chaque visite qu'il fera. Il examinera chaque fois les enfants sous le rapport de leur application, et, quand il le jugera nécessaire, il les stimulera par des encouragements et des récompenses. En présence des enfants, il parlera toujours avec respect de l'instituteur, afin de lui conserver la considération dont il a besoin. 11 fera lui-même Tinstruction religieuse, surtout quand il ne pourra pas s'en remettre entièrement à l'instituteur. Il s'informera soigneusement si les enfants ont retenu quelque chose du catéchisme et du sermon, et jusqu'à quel point ils ont retenu. Il travaillera de toutes ses forces à prévenir les mauvais effets de ce système qui consiste à faire apprendre par cœur mécaniquement; il éclaircira, au moyen de comparaisons et d'exemples, ce qui sera resté obscur.ll ne sortira jamais de classe sans faire en sorte que les enfants expriment secrètement ou publiquement ce désir : « Si seulement il revenait bientôt ! »
ÉLOIGNEMENT DES INFLUENCES PERNICIEUSES DE l'eSPRIT . DU TEMPS.
28. Si nous n'avons pas à lutter contre les préjugés qui sont morts avec les siècles antérieurs, et que peut-être la postérité verra renaître, mais contre ceux qui font tourner les cœurs et les têtes de notre époque, l'une des tâches les plus difficiles du pasteur est d'éloigner de sa paroisse et de son école les influences nuisibles qui régnent encore aujourd'hui ou qui, du moins, n'ont pas complètement disparu.
Voici quelles sont ces influences pernicieuses.
29. Quand les absurdités et les folies d'une pédagogie avortée se joignent à la vanité des hommes d'école, il n'en faut pas
davantage pour voir apparaître Tesprit de superstition : « Le monde, dit-on alors, n'a plus besoin des prêtres, des prédicateurs, des ecclésiastiques ; Tinstituteur est plus que tout cela, il vaut mieux qu'un prédicateur. )î
Contre un tel instituteur, le pasteur se trouverait dans une sorte de défensive morale; car quand de pareils instituteurs existent dans les villes ou dans les villages, raclion du prêtre est gravement compromise.
30. En supposant même qu'un nouvel instituteur n'eût pas précisément l'intention de s'élever au-dessus du pasteur dans les choses essentielles, il pourrait, en affichant dans la paroisse des prétentions à la science et en mêlant l'antique parole de l'Évangile avec sa nouvelle phraséologie pédagogique, endommager gravement, aussi bien à l'école que dans la commune, les germes du Christianisme.
Le pasteur ne se laissera donc pas imposer un tel instituteur, à moins qu'il ne veuille voir fouler aux pieds les magnifiques plantations du royaume de Dieu, et s'exposer à la nécessité d'en rendre compte à un Maître supérieur.
31 . Si le nouvel instituteur, sans contredire directement le Christianisme dans son enseignement, faisait consister son principal soin à saturer l'âme délicate des enfants, de connaissances en agriculture, en histoire naturelle et en histoire du monde, se contentant de semer çà et là, et parcimonieusement, quelques grains de la semence évangélique, le pasteur se verrait obligé, en sa qualité d'inspecteur local, de faire valoir des moyens opposés. L'essentiel d'abord, puis chaque chose à sa place; le nécessaire toujours et partout.
32. Un défaut assez général chez les nouveaux instituteurs, c'est de regarder la religion comme une « branche accessoire, » de la traiter comme une affaire de peu d'importance , bien qu'elle soit l'âme de tout l'enseignement, et qu'il faille toujours, par ses actes et ses paroles, en montrer la magnificence.
De même que l'âme humaine n'est pas un membre du corps humain, qu'elle n'est ni le pied du corps, ni l'orteil du pied.
mais la vie du corps tout entier; de même la religion ne saurait être mise sur le même plan que la calligraphie ou Tagriculture, et considérée comme ayant une égale valeur; mais il faut la traiter comme l'affaire la plus importante de toutes, par conséquent lui assigner le premier rang, et la présenter à Tintelligence et au cœur des enfants comme étant la vie supérieure de toute vie humaine.
Sans doute qu'il faut assigner à renseignement de la religion des heures spéciales; mais la parole, ou plutôt le modèle de la religion, doit se reproduire dans chaque branche d'enseignement, et servir d'appât continuel à la jeunesse.
De là dépend le hon esprit qui doit régner dans toute bonne éducation ; c'est à produire ce résultat que le pasteur doit faire valoir toute son influence à l'église et à l'école, dans ses relations publiques et particulières.
33. Si le nouvel instituteur, ayant trop peu de talent ou de connaissances pour jouer tout d'une pièce le rôle de réformateur, se rabattait sur le terrain de la vie joyeuse, et qu'en sa qualité de libre penseur pratique il déclarât que la discipline des écoles et l'éducation des enfants ne sont tout simplement qu'une servitude dégradante, le pasteur se verrait forcé, en face de ce jeune étourdi, d'insister de toutes ses forces sur la « rigoureuse observance. » Car la pudeur, la discipline, l'honneur, la vertu, la piété ont entre eux plus d'affinité que ne se l'imagine un jeune homme sans expérience.
34. Que si, au contraire, le nouvel instituteur joignait à un profond sentiment de la religion, des mœurs délicates, des connaissances nombreuses, et avec tout cela de la modestie et de l'amour pour les enfants, le pasteur devrait le considérer comme la perle de sa paroisse, comme le plus beau présent que le Ciel lui ait fait; il devrait l'exalter partout, l'appuyer et le défendre contre ceux qui le méconnaîtraient ou le tourmenteraient.
35. Enfin, si le nouvel instituteur remplissait fidèlement les devoirs de sa vocation, et que, par contre, les premiers obstacles au développement du bien vinssent du pasteur, l'honneur
4 4 THÉOLOGIE PASTORilLE.
rejaillirait de droit sur Tinstituteur , et la paroisse agirait conformément à ses intérêts en sollicitant un meilleur guide spirituel.