LA COMPAGNIE
Celui qui fait ses premières visites aux malades en compagnie d'un pieux pasteur, apprend plus dans une visite qu'il ne pourrait le faire dans tous les livres. « Si celui-ci ne craint ni le danger ni la mort, pourquoi la peur du malade me rendrait-elle malade, et pourquoi la frayeur de la mort me ferait-elle mourir à moitié? »
l'expérience.
L'expérience, qui apprend que le ministère des malades apporte dans la chambre des infirmes une vie supérieure, et dans l'âme du pasteur une vie nouvelle , cette expérience fait disparaître tous les restes de la crainte de la mort. « J'ai vu mourir un homme dans le Seigneur, dans la foi en Jésus-Christ. Et cette foi. Dieu s'est servi de moi pour l'éveiller, la fortifier et l'élever. Honneur lui en soit rendu ! »
Le prêtre qui, après la mort d'un de ses frères, emporte avec lui ce doux sentiment, peut dire qu'il emporte le ciel :
<( Je ne l'ai point abandonné avant qu'il se fût endormi paisiblement; puisse ce doux sommeil adoucir un jour mon trépas! »
Le lit de mort est particulièrement instructif pour le prêtre. Je suis encore touché du récit qu'un pieux ecclésiastique me faisait de la mort d'un chrétien : «Le mourant disait au médecin : <(Mourrai-je bientôt? »A sa femme :« Si je commets une faute, faites m'en souvenir quand reviendra l'ami de ma conscience. » A un autre : « Ne me nommez plus aucun monsieur; je suis un homme et je meurs. > A sa servante ; « Voyez, et apprenez ce que c'est que l'homme ! » A lui-même : « Maintenant j'ai fini de combattre , c'est au Seigneur à me prendre auprès de lui î »
10. Si le talent de Tami des malades consiste tout entier à produire et à développer en lui la vie éternelle, le pasteur devra posséder l'art divin d'être « le collaborateur de Dieu dans l'œuvre du salut des hommes. »
L'humanité, souillée, a besoin de purification; agitée, elle a besoin de repos; faible, elle a besoin d'être fortifiée. Or, c'est au chevet du malade que l'impureté, l'agitation et la faiblesse du cœur humain se révèlent plus particulièrement chez la plupart des hommes. Si donc le pasteur veut communiquer à l'âme du malade une vie nouvelle, il faut qu'il devienne le coopérateur de Dieu dans l'œuvTO de la purification, delà tranquillisation et de la fortification de l'homme.
Coopérateur de Dieu dans l'œuvre de la purification du malade. (( Ce qui souille encore votre cœur, c'est l'esprit du monde, l'attachement aux biens de la terre, aux voluptés de la chair, à l'honneur des hommes. Donnez-vous à Jésus-Christ; avec son esprit vous pouvez vaincre l'esprit du monde ; croyez, aimez, combattez : celui qui est la pureté même vous purifiera; celui qui est mort pour vous veut vivre en vous ; il veut être l'âme de votre âme, la vie éternelle de votre esprit. »
Coopérateur de Jésus-Christ dans l'œuvre de la tranquillisation du malade, « Dieu est amour; le Père a sacrifié son Fils, afin que, croyant en lui, nous obtenions par lui la vie éternelle. Il pardonne, il justifie, il donne son esprit, et avec lui la paix et la joie : ne souffrez en vous aucun attachement, soit intérieur soit extérieur, au péché, cette inimitié radicale contre Dieu et
sa Providence; ne soyez rien à vos propres yeux, afin qu'il puisse être tout en vous; ne vous confiez pas en vous-même, ni en d'autres hommes ; confiez-vous uniquement en lui, afin qu'il soit votre salut. »
Coopérât eiir de Dieu dans l'œuvre de la fortification du malade. (( C'est lui qui vous a appelé à la vie, qui vous a dirigé jusqu'ici et qui continuera à le faire. 11 est et demeure votre DieH, même à la mort, caï il est le Dieu des vivants. L'amour, la vie éternelle, qu'il vous a donnés, ne meurent point. — Vous ne mourrez point. Il y a beaucoup de demeures dans sa maison; contentez-vous de croire , en attendant que vous puissiez voir ; supportez les courtes fatigues de ce pèlerinage terrestre ; bientôt vous arriverez au terme; alors vous serez à la maison, et il n'y aura plus de pèlerinage. »
La plupart des pasteurs se font ici illusion. Contents d'avoir dit quelques mots pour purifier, tranquilliser et fortifier le malade, ils s'imaginent avoir atteint le but parce qu'ils ont prononcé des paroles.
Toute purification qui vient d'en haut suppose dans le cœur un changement radical (la pénitence) ; la consolation suppose un besoin de tranquillité et les dispositions nécessaires pour y arriver ; la fortification delà vie spirituelle suppose Texistence d'une vie spirituelle.
Quiconque perd de vue ces conditions préalables et ne se soucie pas de l'état réel du malade, ne sera au chevet du mourant qu'un vain discoureur, un consolateur importun, u^;i faux prophète. Un vain discoureur, s'il parle de l'accroissement de la pureté, alors que Tégoïsme et l'impiété n'auront point disparu, que le fond du cœur n'aura point été purifié. Un consolateur importun, s'il veut verser la paix divine dans une âme que captivent encore les plaisirs du mon(Je , et qui ne peut ni sentir en ellemême une aspiration verS cette paix divine, ni l'éprouver en restant attachée aux voluptés delà terre. Un faux prophète, s'il promet le royaume des cieux à ceux à qui on n'a pas encore rabattu le dos de chameau qui les empêche de passer par le trou de Faiguille.
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a. Le pasteur qui veut être le coopérateur de Dieu dans Tœuvre de la purification, de la consolation et de la fortification de rame humaine, auprès du lit des malades, doit lui-même posséder une âme pure, tranquille et forte ; il doit avoir appris à connaître par une vue intérieure Tétat de pureté et de" sérénité dont jouissent les enfants de Dieu; par conséquent il doit savoir exactement ce qull veut quand il s'eff'orce de rendre les autres purs, calmes et forts pour le bien, et il faut qu'il sache comment il doit commencer pour les aider à y parvenir. On le voit, nous revenons toujours au même point : <( Soyez d'abord vous-même ce qu'il faut que les autres deviennent par vous; soyez vousmême pur, tranquille et fort pour le bien, afin de pouvoir en reproduire Timage dans les autres. » Sans doute, il n'y a que Dieu seul qui soit bon et qui rende bon; mais c'est lui aussi qui agit sur les hommes par l'organe d'autres hommes. Il en fait d'abord des vases où il dépose ses dons, puis des canaux par lesquels il transmet à d'autres ces mêmes dons. Soyez donc, par votre pureté, dignes d'être les canaux des bienfaits de Dieu, afin de ne rien transmettre aux autres de votre impureté.
1Î. Celui qui veut être le coopérateur de Dieu dans l'œuvre de la purification, de la consolation et de la fortification de l'àme humaine, auprès du lit des malades, doit connaître le point de vue divin où il faut se placer pour considérer les souffrances et les douleurs ; il doit connaître les ennemis que rencontre un malade pieux et vertueux, les principales erreurs et bévues que commettent les hommes par rapport à la santé du corps et de l'âme.
Le point de vue divin où doit se placer le vrai chrétien pour considérer les soufi'rances et les douleurs des malades, est éminemment propre à élever l'âme. Les maladies sont pour lui comme autant d'évangélistes et de messagers de la puissance divine.
a. En s'attaquant à sa vie, source de ce qui lui est cher, elles forcent l'homme qui a oublié Dieu à élever ses regards vers lui, qui seul a la vie en soi.
b. Elles mettent Fhomme dissipé et répandu hors de luimême dans une position et surtout dans un calme qui lui permettent de rentrer en lui-même, et de prêter Toreille à la voix de Dieu qui se fait entendre dans sa conscience.
c. Elles montrent aux yeux du malade sa profonde corruption et sa véritable maladie, qui est celle de son âme; elles lui font comprendre par un langage éloquent la nécessité de changer de dispositions.
d. Elles étalent dans toute leur nudité les préjugés et les vaines excuses des impénitents, et elles les anéantissent aux yeux de la raison réveillée de son assoupissement.
e. Elles abaissent Torgueil de l'homme mortel, en lui faisant sentir son impuissance et le néant de ses projets, qui ne reposent que sur le sable.
f. Elles inspirent des sentiments sérieux autant que bienfaisants non-seulement au malade, mais encore aux personnes de la maison, aux voisins, aux amis, et rouvrent à la religion la maison et le cœur, qui lui étaient depuis longtemps fermés.
g. Elles exercent, éprouvent et manifestent dans les malades, et dans les personnes de la maison, la patience dans les souffrances et la soif de Téternité.
h. Elles montrent aux âmes tristes et inquiètes de leur salut, leur unique médecin, celui qui, quoi qu'il puisse arriver de la vie corporelle, les délivrera des ténèbres, du péché, de la mort spirituelle, si elles se confient à lui sans réserve.
Mais le lit d'un malade n'est pas seulement le théâtre de la miséricorde divine, en tant que celle-ci réveille, purifie, console rhomme, et prépare par les souff'rances du corps la guérison de rame ; il est aussi le théâtre des folies, des faiblesses et des nudités humaines : c'est un véritable Ecce-Homo.
4 « Il y a un grand nombre de malades qui aiment à se fortifier dans cette fausse idée qu'il ne faut appeler le prêtre que lorsque le danger est extrême. Or, aussi longtemps qu'ils vivent, ce danger extrême ne vient jamais pour eux, et ils meurent avant que le sentiment et la pensée de ce danger leur soient
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venus. Avant de quitter pour toujours la société des hommes, ils sacrifient encore une dernière fois à Tidole de leur santé : c( Que pensera le monde?» Souvent on les entend dire aussi tccSe préparer à partir en recevant les derniers sacrements, sans qu^il y ait danger imminent, c'est faire du bruit inutilement. » Dans certaines maisons il est défendu, sous peine d'être renvoyé de service, de dire un seul mot de la mort et de Textrême onction. C'est ainsi que Tépoux, les personnes de la maison, les gardesmalades, les amis, les proches s'unissent au malade pour lui faire illusion. Non- seulement le médecin et toute la famille agissent d'après cette maxime : « Il faut sans cesse lui faire espérer sa guérison ; » mais les figures se composent avec soin pour ne lui laisser apercevoir aucun danger, et il arrive que le malade parvient, à force d'adresse et de violence, à éloigner de sa pensée l'idée de la mort jusqu'à ce qu'il soit incapable de mettre ordre aux affaires de sa conscience, de ses fonctions et de sa famille.
2° Dans d'autres cas, les fréquentes visites, l'étiquette qu'on observe dans la chambra du malade, l'affluence des médecins, les larmes du conjoint, les supplications des héritiers qui demandent qu'on ne trompe pas leurs espérances, les changements subits de la maladie, les douleurs qui précèdent une dissolution prochaine sont des causes suffisantes pour que la vérité éprouve autant de difficultés pour arriver jusqu'au lit du malade, qu'elle peut en éprouver pour parvenir jusqu'à l'oreille d'un souverain. -
Cependant si les préjugés du malade, son entourage, la marche de la maladie rendent difficile l'accès auprès du mourant, il n'est pas moins vrai de dire :
3° Que ce sont les dispositions du malade lui-même qui rendent le plus difficile l'entrée dans son cœur.
a. Use trouve parmi les malades, des pécheurs profondément endurcis et en quelque sorte pétrifiés,- qui, par leur défaut de sentiment pour les choses saintes, par leur sauvage arrogance, par un silence de plomb interrompu quelquefois par des impré-
cations et des blasphèmes, montrent suffisamment que Dieu n'est rien pour eux, que la vie du corps est leur tout, qu'ils considèrent la vertu comme un non-sens et l'immortalité comme un rêve. Dans ce cas, le pasteur trouvera aussi peu de place dans la chambre du malade, que de rehgion dans son cœur. ^
Que si, ignorant de quel esprit est le malade, il se hasardait de franchir Tescalier et d'avancer de quelques pas, on le repousserait comme un fanatique, on Taccablerait d'injures, ou du moins on le considérerait comme n'étant propre qu'à aggraver encore la maladie.
b. On trouve parmi les malades des âmes bonnes mais timides, qui sont comme martyrisées par cette idée qu'on ne saurait et qu'il n'est pas permis d'être pleinement rassuré par rapport à son salut. Dans une telle situation, le prêtre qui appor» tera ce baume céleste : a Le Saint-Esprit répand la charité dans le cœur, et la charité produit l'espérance, laquelle ne sera point ôonfondue, » sera certainement bien accueilli, si cette doctrine consolante de l'Apôtre n'est pas repoussée par la frayeur, jusqu'au moment où le pasteur sera parvenu à chasser le déinon de la peur.
c. Il y a, parmi les malades, de ces chrétiens comme on en voit tous les jours, qui ont partagé leur vie entre le péché et la pénitence, entre la pénitence et le péché. Chez eux la crainte de la mort domine facilement, et il n'est pas aisé de leur faire dire adieu aux choses du monde, parce qu'ils n'ont pas entièrement changé de dispositions et qu'ils n'ont pas encore Tavantgoût de l'éternité.
d. Parmi les malades, il y a des pécheurs d'habitude, ralentis, il est vrai, par la maladie, mais qui n'ont pas encore saisi Jésus-Christ. Ceux-là, la tentation les attend sur le chemin pour leur inspirer des pensées de désespoir.
e. Les malades qui sont exposés à laisser à leurs contemporains des dettes non acquittées, un grand nombre d'enfants non encore élevés, quantité de scandales non réparés, prouvent
par leur désolation qu'ils sont \ictimes de cette pensée terrible, « qu'il leur est impossible d'être sauvés. »
f. La plupart des malades renvoient l'unique et grand œuvre de leur conversion à un moment où la maladie menace de leur enlever tout à la fois le sentiment et la vie.
4° Ce n'est pas seulement par rapport à la guérison de l'âme, mais encore en ce quitouclie à la guérison du corps, que les préjugés et les abus se font jour autourdulit d'un malade. Quelqnesims, afin d'épargner de l'argent, préfèrent le chirurgien du village jusqu'à ce que tout soit gâté ; alors seulement ils appellent le médecin : ceux-là préfèrent quelques francs à leur santé. D'autres font venir le médecin, mais ils ont soin de renverser les remèdes sous leur lit, ou de les faire jeter par la fenêtre. D'autres se font apporter du vin, de la bière et autres nourritures défendues, et se plaignent que la médecine ne fasse pas d'effet. Les uns ayant un médecin qui va publiquement dans la maison , et un autre qui opère en secret , il arrive que le malade prend tantôt le remède de celui-ci, tantôt le remède de celui-là. Les autres, surtout parmi les gens de la campagne, n'ont confiance ni au chirurgien du village, ni au médecin ; mais ils sont tout disposés à avaler les pilules d'un droguiste, d'une vieille femme, d'un marchand ambulant ou d'un charlatan. Il faut dire aussi que plusieurs ont la petite maladie du grand Frédéric: ils murmurent et contre le médecin et contre la médecine, si, une heure après qu'ils ont pris le remède, ils n'en sentent point les effets.
43. Si le pasteur, auprès du lit des malades, a pour principale mission de tranquilliser et de fortifier l'âme souffrante, il doit encore, outre son propre devoir, connaître celui du médecin, du garde-malade et des personnes de la maison, afin de pouvoir, par ses prières, ses conseils, ses exemples, les engager à le remplir. Elle est grande la puissance que donnent à l'homme son ministère, sa dignité, son caractère et la confiance des familles. Sa présence seule est une loi.
1 4. Celui qui veut remplir la mesure des devoirs qu'impose
la haute direction des âmes, doit savoir adapter sa conduite à la situation et à la disposition d'esprit du malade, se conformant en cela à la pratique du médecin, qui traite un malade dont l'indisposition ne révèle encore aucune trace de danger, autrement qu'une personne atteinte d'une maladie mortelle. — Ce cas particulier sera encore traité au deuxièyne chapitre.
§ III. — Image du bon pasteur auprès du lit d'un malade.
^5. Le pasteur qu'anime l'esprit de la haute direction des âmes saura le manifester dans son extérieur, dans sa démarche, dans ses gestes, dans ses paroles, dans son accent et dans ses actes.
a. Il ne va jamais auprès d'un malade sans avoir excité en lui la foi en Jésus-Christ, et sans avoir invoqué l'auteur de tout don parfait, afin qu'il lui ouvre le cœur du malade et lui mette sur les lèvres le mot qui devra le ramener à Dieu et le réconciUer avec lui.
h. Il entre dans la chamhre du malade avec un air calme et sérieux, aussi éloigné de la dureté que de la susceptibilité. Il faut qu'en le voyant on soit convaincu qu'il ne vient pas par nécessité, mais par amour; qu'il prend part aux souffrances du malade et au malheur qui frappe la famille ; qu'il ne craint aucune maladie et ne redoute point la contagion ; qu'il considère la maladie avec des yeux tout différents de ceux du vulgaire, et que dans ce que les autres appellent un tourment, il voit, lui, une épreuve du ciel ; qu'il a confiance en la vertu éprouvée de sa doctrine, sachant qu'elle est propre à purifier, à consoler et à fortifier. Le pur rayon de la vie éternelle qu'il porte en luimême brille dans ses yeux, et l'amour qui parle dans tous ses traits, inspire la confiance.
c. Sa parole est simple, son salut cordial, son regard aussi vrai que lui-même. Les précautions oratoires artistement ménagées lui sont aussi étrangères qu'au malade.
d. Si le malade est un chrétien digne de ce beau nom, le prêtre lui dira sans détour ni introduction ce que saint Jean lui
dirait : « Cher frère^ le Seigneur m'envoie auprès de vous et vous fait annoncer que : « Dieu est Tamour^ et celui qui reste « dans Tamour reste en Dieu. » Et : « Mes petits enfants, ne (( péchez plus ; mais si vous Tavez fait, Jésus-Christ, le Juste, « sera votre médiateur auprès du Père. »
c. Le malade est-il encore faible dans la foi, ou éloigné de Dieu, le prêtre ne viendra pas de suite à parler de confession et de préparation à la mort. 11 commencera par s'informer auprès des assistants de Thistoire de la maladie. . . Cette marque de sympathie fait du bien au malade, et a du moins cet avantage qu'elle ne rabaisse pas le prêtre à ses yeux. Ensuite, il dirigera vers Dieu l'âme du malade, en lui disant, par exemple, que dans le« maladies Dieu met aussi sa main au jeu. Puis, s'adressant directement au malade, il lui demandera, avec l'accent de la commisération, comment il se trouve.
f. Comme la plupart des hommes ne sauraient envisager k mort avec un regard tranquille et familier; que la crainte de la mort, même chez les personnes les plus pieuses, peut aggraver la maladie et affaiblir l'efficacité des remèdes, un sage pasteur ne croira pas sans restriction la personne qui lui dira qu'elle ne craint pas la mort, et il n'oubliera pas que le malade est homme. Que s'il a le* cœur trop sincère pour vouloir le bercer de fausses illusions, il ne voudra pas non plus le tourmenter en lui montrant la mort sous un aspect trop terrifiant.
g. Si la maladie prend un caractère grave, qui puisse amener le danger prochain delà mort, le prêtre tâchera, dès sa première visite, d'aller directement au but capital, qui est de purifier, de consoler et de fortifier l'âme du malade. Ici point de cérémonies ni d'exordes. « La maladie pouvant prendre une tournure sérieuse, nous voulons profiter du temps qui nous est donné, afin que, quand il plaira au maître de la vie de nous appeler à lui, nous n'ayons aucune raison de trembler. Nous avons beaucoup à faire, mais Dieu venant partout à notre rencontre, il fera luimême le plus pénible ; il suffit que nous le laissions nous diriger.»
THÉOLOGIB PASTORALi:. 175
h. Si la foi en Jésus-Christ conserve encore dans le malade quelques étincelles de vie^ l'œuvre de la préparation à la mort pourra^, dès la première visite, se faire en quelques heures. Que si, au contraire, la foi en Jésus- Christ et à la vie éternelle s'est éteinte dans le torrent de la vie humaine, le prêtre sera souvent embarrassé de savoir à quel fil il rattachera TÉvangile de Dieu et de Jésus-Christ. L'homme qui est sûr de sa foi, dira peut-être sans détour : « Pour moi, et pour une foule d'hommes sages. bons et vertueux, Dieu en Jésus-Christ est le salut du monde, et cette foi me rend heureux. Ce bonheur, je vous le souhaite aussi, cher malade; qu'est-ce qui vous empêche d'y prendre part? Ce ne sont point vos péchés, si nombreux qu'ils puissent être; car Jésus-Christ a précisément pour mission de les pardonner. Serait-ce peut-être parce que vous seriez certain du contraire? Mais comment cette joyeuse nouvelle qui a été annoncée au genre humain pourrait-elle être fausse ? Tout ce dont nous autres pécheurs avons besoin se trouve en Jésus-Christ : pardon des péchés, renaissance à une vie heureuse, éternelle.— Si vous connaissez un meilleur Sauveur que celui-là, nommez-le-moi.»
On a vu souvent une prière inspirée par un ardent amour envers Firnpie, fondre la glace de son incrédulité ; et souvent le simple récit de la mort édifiante d'un chrétien, a fait tomber les écailles des yeux du sceptique.
i. Si le malade prête quelque attention aux paroles du prêtre, celui-ci parlera peu, lentement, doucement, avec Faccent du sentiment, et seulement de la vie éternelle. Peu ; car ses exhortations ne doivent pas être des sermons ; lentement^ afin que l'intelligence affaiblie puisée comprendre ses paroles et arriver au sens de ses paroles ; doucement, afin que Touïe, devenue plus sensible, ne soit point fatiguée par un ton trop élevé. Que si Fouïe s'affaiblit, il faudra élever la voix, afin d'être compris. Avec V accent du sentiment; car si la foi et la charité animent celui qui parle, ses paroles prendront le ton et l'accent de la charité, l'expression de la foi. Seulement de la vie éternelle; les paroles de la vie éternelle sont le texte unique qui convienne
dans la chambre d'un malade et d'un mourant. Il faut que Jésus-Christ^ qui était la vie éternelle auprès de son Père, et qui est apparu sous la forme humaine, soit vu, entendu, senti, si l'on veut que le patient puisse trouver en lui le salut.
k. L'œuvre capitale de la haute direction des malades une fois achevée^ le prêtre renouvellera ses visites, afin de jeter de Thuile dans la flamme de la dévotion : mais ses visites seront toujours courtes.
/. Il reviendra souvent, sans toutefois permettre qu'on abuse de lui. Hors le cas de nécessité, ou d'un besoin particulier, il ne passera pas la nuit dans la chambre du malade. — Il est le pasteur de tous, et non le garde-malade des indivi dus
Observation. Cette remarque concerne spécialement les jeunes ecclésiastiques, qui ont le cœur tendre et sympathique. Sans doute que la charité peut transformer le pasteur en garde-malade quand les circonstances l'exigent ; mais cette charité sait aussi que la qualité de médecin des âmes, qui distingue le pasteur, prime celle de garde-malade.
m. Quand 1 a confiance ou le devoir l'appellent auprès d'un malade, il apparaît à toute heure de la nuit, et à toute température. Sa vie appartient à son troupeau.
n. Les plaintes du malade, les insomnies et les regrets qu'il exprime de ne pouvoir s'associer que par la pensée à une solennité prochaine, fournissent au prêtre l'occasion de déposer dans son âme quelques bonnes paroles inspirées par la circonstance.
0. Il saura distinguer ce qu'il faut dire au malade entre quatre yeux, d'avec ce qu'il peut dire et au malade, et aux personnes qui le soignent ou le visitent.
p. Il ne se mêlera pas de ce qui a rapport à la médecine; il se contentera de louer la bonté de Dieu qui a créé le médecin pour le malade, et parlera de l'obligation d'honorer en lui Tinstrument de la Providence. Souvent il se verra obligé de mettre les personnes qui s'intéressent au malade en garde contre certains fossoyeurs qui apparaissent sous la forme de docteurs, comme aussi de recommander un médecin plus habile, mais méconnu.
Les fossoyeurs ne manqueront pas sans doute de le maudire et de le tourmenter, mais la vérité lui vaudra la récompense qu'on accorde aux bous prophètes.
q. Il évitera surtout d'apporter avec lui sa propre pharmacie et de prescrire des remèdes; car ce qui, au lit des malades, doit s'énoncer par sa bouche, c'est la parole de Dieu, qui jaillira de son âme pour consoler et rafraîchir l'âme du malade. Quant à la guérison du corps, il doit en laisser le soin à d'autres.
L'âme du malade est-elle refroidie et desséchée , un regard élevé vers Dieu et jeté dans l'Écriture sainte pourra lui rendre la chaleur et la vie.
Le malade a-t-il du goût pour l'Écriture sainte, et encore assez de forces pour y lire ou y entendre lire, le pasteur marquera certains chapitres ou passages qui pourront être lus de préférence. L'Écriture sainte est en effet une mine féconde, tant pour les infirmes que pour les pasteurs et pour tous les amis des malades.
Ainsi, pour ne toucher que quelques côtés, elle contient :
I. Des consolations pour ceux qui souffrent : Tout tourne à l'avantage de ceux qui aiment Dieu [Rom. , viii, 28) . Tous les cheveux de votre tête sont comptés [Matth.y x, 30). Dieu connaît ceux qui lui appartiennent [II Tim., ii, 49). Le Seigneur châtie celui qu'il aime {Hébr., xii, 16). Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie [Ps., cxxv). Quand je suis faible je suis fort (// Cor., xii, 4 0). Venez à moi, vous tous qui êtes chargés, et je vous soulagerai [Matth., xi, 28). Aujourd'hui encore vous serez avec moi en paradis [Luc, xxiii, 43).
II. Des avertissements pour les pécheurs : L'homme qui pèche aux yeux de celui qui l'a créé tombera entre les mains du médecin [Eccli., xxxviiï, \ 5) . Quand l'affliction est là on vous cherche, ô Dieu ! (/s., xxxvi.)
III. Des exhortations à remplir ses devoirs de malade : Mon fils, ne vous méprisez pas vous-même dan s votre infirmité, mais priez le Seigneur, et lui-même vous guérira. Détournez-vous
Théol. past. il 12
du péché; redressez vos mains et purifiez votre cœur de toutes ses fautes. Offrez à Dieu (pour les expier) un encens de bonne odeur^ et de la fleur de farine en mémoire de votre sacrifice, et appelez le médecin {Eccli., XKsyiii, 9-12).
IV. Les sentiments qui ont animé de saints personnages : Saint Paul: Je désire de mourir et d'être avec Jésus-Christ (Philip.), Saint Pierre : Nous sommes ici-bas des pèlerins et des étrangers [Epitr., i, 2). JoB : Si nous avons reçu les biens de la main de Dieu, pourquoi n'en recevrions- nous pas aussi les maux (Job, II, \ 0)? EzÉCHiAs : Souvenez- vous, Seigneur, que j'ai marché devant vous sincèrement et avec un cœur droit, et que j'ai fait ce qui était bien à vos yeux.
V. Un exemple de fausse pénitence : Pharaon [Eocod., ix, 27) : J'ai péché cette fois encore : le Seigneur est juste ; moi et mon peuple nous sommes impies. (Mais dès que la grêle et les tonnerres eurent cessé, il retomba dans son endurcissement).
VI. Des exemples de pénitence sincère : David {Il Bois ^ xii); Ma- NASsÈs (// Parai,, dernier chap.); saint Pierre [Matth,, xxvii); la Pécheresse repentante {Imc, vu).
VII. De grandes prières en peu de paroles : Mon Père, que votre volonté se fasse, et non la mienne ! — Mon Père, je recommande mon âme entre vos mains ! — Seigneur! laissez-aller en paix votre serviteur!
VIII. Des exemples d'um mort calme et «wè/îme ; Jésus-Christ et saint Etienne.
IX. Des exhortations à croire à la vie éternelle : Par exemple, la parabole de Lazare et du mauvais riche; l'histoire de la résurrection de Lazare; la résurrection de Jésus-Christ; cette promesse : Celui qui croit en moi , quand il serait mort, vivra; je donne la vie éternelle à mes brebis.
x. Des preuves de la possibilité d'endurer les souffrances : Dieu est fidèle , et ne permet pas que nous soyons tentés au delà de nos forces (/ Cor., X, 13).
Une mère peut-elle oublier son enfant et n'avoir point compassion du fils qu'elle a porté dans ses entrailles? Mais dût-elle l'oublier, pour moi, je ne l'oubherai jamais [Is., xlix).
§ IV. — Indication de quelques fautes.
1 6. L'image du bon pasteur indique déjà à elle seule les fautes qu'on peut commettre en cette matière.
L'ami des malades peut manquer de bien des manières le but de sa vocation et de ses visites. Par exemple:
a. Quand il récite au malade une série de textes bibliques, au lieu de lui dire quelque bonne parole qui aille au cœur;
b. Quand il ne cesse de répéter au malade que c'est fait de sa vie ; car c'est le moyen de perdre à jamais toute confiance. Le prêtre, qui devrait être un messager de l'espérance , n'est plus alors aux yeux du malade qui craint la mort^ qu'un messager de la mort^ un épouvantail ;
c. Quand il trompe le malade en employant tous les moyens pour lui faire croire qu'il reviendra à la santé; quand il diffère d'un jour à l'autre de le préparer à la mort, et ne cesse de lui dire que sa situation changera; * ^m ^»wuio ,
d. Quand il prêche, crie, vocifère alors qu'il devrait se contenter de prononcer çà et là, d'une voix douce et paisible, une parole de consolation et d'édification;
e. Quand, en présence d'autres personnes, il adresse au malade des paroles qui font deviner aux auditeurs les péchés qu'il a commis ;
f. Quand, même auprès du lit d'un malade, il ne peut s'empêcher de donner des marques extérieures de sa jalousie grossière ou raffinée; en d'autres termes, quand il veut avoir le monopole de la parole, et qu'il ne peut souffrir qu'un confrère aille visiter le malade, souvent malgré les instantes prières des personnes de la maison.
L'homme de bien aime la vertu partout et en tous; mais celui qui n'en a que les apparences, et qui se recherche partout, veut que tout le bien se fasse par ses mains. — - Malheureux ! qu'il se ferait peu de bien sur la terre, si tout devait se faire par vos mains ! Qui est-ce qui opérera le bien quand un jour vous dormirez sous la terre froide ? et qui est-ce qui l'opé-
rait avant que votre père eût dit de vous : « Aujourd'hui , un fils nous est né? »
<7. Quand il visite plus assidûment les riches que les pauvres, prouvant ainsi qu'il fait plus de cas des richesses périssables, que de Fâme immortelle qu'il doit gagner pour le ciel ;
h. Quand, croyant à peine lui-même en Jésus-Christ, il s'imagine qu'il lui suffira de quelques sentences religieuses pour illuminer l'obscurité du tombeau, et adoucir l'amertume de la mort;
i. Quand , au lieu de recommander le malade à la miséricorde éternelle et de lui montrer Jésus-Christ , il fait de ses bonnes œuvres, souillées par l'égoïsme, et qui ont plus besoin de pardon qu'elles ne sont dignes de récompense, un coussin qu'il met sous la tête du mourant;
k. Quand il tourmente le malade affaibli, en exigeant de lui une énumération ponctuelle et impossible de ses péchés, au lieu de l'oindre, pour le combat de la mort, du baume de l'Évangile.