CHAPITRE II
Comment on trouve les matériaux d'un sermon , c'est-à-dire les quelques pensées fondamentales dont se composent les parties d'un discours.
17. Celui qui a une vue centrale, c'est-à-dire une vue qui le ramène constamment à la doctrine fondamentale du christianisme, saura, sans beaucoup de peine, donner à ses pensées l'unité qui leur est nécessaire, en d'autres termes, trouver un
sujet convenable. Celui qui a une vue centrale, par conséquent une vue qui embrasse toutes les doctrines particulières, pourra, sans beaucoup de peine, donner à ses réflexions une variété suffisante, c'est-à-dire qu'il trouvera suffisamment de matériaux pour mettre en lumière la pensée fondamentale de son discours, pour la développer, la prouver et Fexposer.
Cette vue habile, qui embrasse chacun des détails, est le fruit de la méditation (1 ), le résultat de la rectitude de la pensée, également habituée à décomposer Fensemble, et à rattacher les parties entre elles et avec le tout. Ce que dit Horace de Fécrivain, particulièrement du poète, peut se dire aussi du prédicateur :
Scribendi recte sapere est et principium et fons.
Il n'y a que ce dont j'ai pleinement conscience, ce que mon intelligence conçoit clairement, ce que je vois en quelque sorte dans un tableau vivant, que je puis exposer et présenter clairement aux autres, et par conséquent le leur faire voir et comprendre.
Sapere, fons scribendi,
Sapere, principium dicendi.
«Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.»
Il faut, avant tout, que la méditation ait assuré à la pensée la vérité, et à l'intelligence la clarté de l'idée.
Outre le sapere, Horace connaît encore un autre moyen de trouver facilement les pensées particulières qui éclaircissent, développent et prouvent la pensée fondamentale.
Avant de préciser quels seront les matériaux d'un discours, il nous faut (comme déjà nous l'avons fait observer en parlant du thème ) consulter nos forces, non- seulement afin de ne point choisir un sujet daus lequel nous échouerions, mais encore afin •d'arriver plus vite au but de notre recherche dans le choix des
(1) L'expérience m'ayant appris que la plupart des jeunes prédicateurs manquent principalement sur ce point, et que c'est en cela qu'ils éprouvent le pluo de difficultés, je crois leur rendre service en donnant une foule d'exemples, instructifs sous plusieurs rapports, sur la manière de développer les idées, d'analyser les propositions et de trouver les matériaux d'un discours.
pensées qui, comme matériaux, doivent servir de développement au sujet.
Sumite materiam vestris qui scrijûtis sequam Viribus, et versate diu quid ferre récusent, Quid valeant humeri. Cui lecta potenter erit res, Nec facundia deseret hune, nec lucidus ordo.
Celui donc qui, au lieu de choisir sans discernement la pensée fondamentale de son discours, aura saisi du regard de son intelligence et pénétré à fond l'idée-mère du Christianisme, celui-là ne sera pas forcé de parcourir le monde entier pour trouver les matériaux de son sermon : ils se présenteront en foule à sa pensée sans qu'il les ait cherchés, ou plutôt ils lui seront déjà fournis par cette pensée fondamentale. Ainsi donc, le res lecta potenter est aussi significatif que le recte sapere. Souvent ce n'est que lorsque nous avons commencé à disposer les matériaux d'un sermon que nous comprenons que ce ne sont ni des matériaux de sermons, ni les matériaux qu'il fallait employer.
C'était un caprice;qui m'avait pris, ce n'était pas un sujet, res; ce n'était qu'un tâtonnement aveugle, et non un choix, lecta, dominant une matière bien connue et bien comprise; ce n'était pas res lecta potenter.
On le voit, le res lecta potenter n'est pas seulement quelque chose de mieux que toutes les recherches de pensées ; il est encore, si je puis ainsi dire, l'âme qui vivifie la recherche et la production des pensées particulières. Il transforme la recherche vague et incertaine des matériaux d'un sermon en une recherche précise et déterminée, il fait qu'on trouve sûrement cette variété qui se rattache au sujet comme les membres se rattachent au corps, et il nous rend propres à exposer dans toute sa plénitude la pensée unique et fondamentale que nous avons choisie.
Tous les exercices des commençants doivent avoir pour objet de perfectionner le sapere comme étant le principium dicendi, et le res lecta potenter comme étant la meilleure direction de l'esprit pour trouver la variété.
Premier exercice.
48. Puisque saint Paul parle si souvent de la « grâce de Dieu » et de la ce grâce de Jésus-Christ, » il ne sera pas sans importance de rechercher le sens de ces mots : Grâce de Dieu en Jésus-Christ.
i. Qu est-ce que la grâce ?
il. Qu'est-ce que la grâce de Dieu ?
ni. Qu'est-ce que la grâce de Dieu en Jésus-Christ ?
i. Qu'est-ce que la grâce ?
La grâce, par rapport à celui qui la dispense, est une bienveillance active et imméritée. Où est la grâce, là est Y amour, Y amour actif, Y amour immérité.
Un don sans bienveillance — n'est pas une grâce, c'est le payement d'un plaisir, comme serait celui qui consisterait à donner deux sous à un danseur de corde pour qu'il nous amusât par ses tours d'adresse. La bienveillance sans l'action, par exemple, souhaiter du bien à un pauvre, promettre de lui en faire et s'en tenir là, est une bienveillance stérile ; ce n'est pas une grâce. Quand je donne à un ouvrier ce qu'il a gagné, je lui paye son salaire, je ne lui fais pas une grâce. Ainsi donc, amour, amour actif, amour immérité, telle est l'essence de la grâce.
La grâce, par rapport à celui qui la reçoit, signifie tout ce qui lui arrive par suite d'une bienveillance active et imméritée, tout don inspiré par une bienveillance gratuite et effective. Par conséquent, le mot grâce s'applique à la fois, et à la bienveillance active et imméritée de la personne qui donne, et au don qui vient de cette bienveillance.
il. Qu'est-ce que la grâce de Dieu?
C'est l'amour effectif et immérité que Dieu le Père a pour ses créatures raisonnables, et les dons qui découlent pour les hommes de cet amour. Telle est : i° la grâce de création ; car tout ce que Dieu créa était bon, et il le créa par une bienveillance imméritée. 2° Toute vie et toute existence dans le monde est une grâce ; car tout ce qui a l'existence et la vie existe et vit par un amour
immérité de Dieu. 3° La nature est une grâce; car elle est de Dieu, elle est bonne en soi, elle est le souffle de l'éternel amour. La force qu'a le soleil d'éclairer et de réchauffer ; la vertu qu'a une source de rafraîchir et de fortifier ; la force qu'a le pain de
nourrir et de conserver est une grâce. La force de penser est
une grâce ; la faculté d'avoir conscience de soi-même est une grâce; la liberté de l'âme est une grâce ; la faculté de connaître, d'aimer, d'adorer l'Être unique et souverain, source première de toute grâce, est une grâce. 4° Toute bonne pensée, toute bonne intention, toute larme pieuse, toute invention utile, tout bon usage des forces qu'on a reçues est une grâce. 5° Tout acte qui a pour objet de ramener les méchants au bien est une grâce. 6<> Toutes les révélations de Dieu par les prophètes, Jésus-Christ, les Apôtres, etc., sont des grâces. 7° Tous les miracles et toutes les prophéties sont des grâces. 8° L'incarnation, l'histoire de la vie, de la passion et de la glorification de Jésus-Christ sont des grâces de Dieu. 9° Les monuments où sont contenues les révélations, la rédaction, la conservation des livres qui les renferment, ainsi que tout le bien qu'ils ont produit dans le monde, sont une grâce. \ 0° Toutes les leçons, les encouragements, les forces que nous recevons du Saint-Esprit sont des grâces de Dieu, m. Qu'est-ce que la grâce de Jésus-Christ? C'est l'amour immérité de Dieu envers les hommes pécheurs, manifesté en Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Cette grâce donne au pécheur tout ce qu'il lui faut pour devenir bon, pur, saint, sage, tranquille et heureux. Cette grâce est lumière pour la raison, stimulant pour la volonté, chaleur pour le cœur de l'homme : toutes choses qui le transforment en un homme nouveau, et le transfigurent à la ressemblance de Dieu. C'est cette grâce qui fit de grossiers pêcheurs de Galilée des lumières du monde, et de Saul persécuteur de Jésus-Christ, un ami et un Apôtre de Jésus-Christ; c'est elle qui fit que le bon larron, après avoir partagé les souffrances du Sauveur, entra en participation de sa gloire ; c'est elle qui a formé tous les saints. — C'est cette grâce qui tue le péché, — tue la conséquence du péché, — tue
la mort même. Là où est cette grâce, là règne Dieu, là est la justice, la joie et la paix dans le Saint-Esprit, etc.
La grâce, c'est donc Famour immérité de Dieu le Père envers ses créatures raisonnables ; c'est tout ce que cet amour immérité a fait, fait et fera en faveur des hommes ; c'est la création, la conservation, le gouvernement et la consommation du monde; c'est le passé, le présent, l'avenir, la terre, le ciel, etc. Celui qui connaît l'idée centrale du christianisme, sait que la grâce, entendue dans le sens de l'Évangile, est l'Amour éternel lui-même se réconciliant par Jésus-Christ, en qui il s'est manifesté, l'homme qui s'était séparé de lui. Aussi les hommes de Dieu, saint Paul, saint Pierre, saint Jean, ne savaient pas parler d'autre chose que de la grâce de Dieu et de la paix en Jésus-Christ : « Que la grâce et la paix de Dieu notre Père, et de Jésus-Christ notre Seigneur soit avec vous î » Voilà pourquoi les hommes imbus de l'esprit du siècle ne savent parler de rien autre chose que d'eux-mêmes : n'ayant pas besoin de la grâce de Dieu, et de la paix de Jésus-Christ, il ont trouvé le secret d'être leur tout, ce grand secret de n'être rien. — Au reste celui qui connaît cette grâce par la transformation de son intérieur en sait plus et sent mieux que celui qui, dans une méditation rapide, ne ferait qu'effleurer un sujet aussi vaste.
Deuxième exercice.