AUTRE EXERCICE
Philippe et le trésorier.
44. Cette histoire, comme celle des sages d'Orient, indique clairement combien la grâce de Dieu et la volonté humaine d'accord avec elle, doivent agir avec force pour établir dans l'homme le royaume de Dieu. Partout nous voyons Dieu et l'homme, Dieu agissant dans l'homme et par l'intermédiaire de l'homme.
4 . Si le trésorier crut en Jéhovah, s'il le reconnut pour le Dieu unique, ce fut là, manifestement, l'œuvre de la grâce prévenante du Seigneur. Quant à savoir comment il arriva à cette connaissance, la Bible ne nous le dit pas ; il suffit de savoir que c'est par la grâce de Dieu. Toute connaissance de Dieu étant une grâce, celle-ci doit en être une aussi.
2. D'autre part, que la foi vivante en Jéhovah, que la connaissance vivante de Dieu suppose quelques réflexions, quelques méditations et une certaine disposition de l'esprit et de la volonté pour la vérité, cela est incontestable. Car toute connaissance dans l'homme est une connaissance de l'homme. L'homme connaît : donc il a besoin pour cela d'un développement, d'un exercice de ses facultés. L'homme voulait connaître : par conséquent il fallait que sa volonté fût appliquée. Et bien que l'homme, dans l'œuvre de la transformation de son cœur, ne puisse faire autre chose que de coopérer, dans la mesure de ses forces, au secours qu'il reçoit, et de se livrer tout entier à la grâce, il n'est pas moins vrai de dire avec saint Augustin que « celui qui nous a créés sans nous ne saurait nous sauver sans nous. »
La création du monde est l'œuvre unique de Dieu ; la trans-
formation du pécheur est sans doute aussi une création, mais une création qui se fait dans lame humaine d'accord avec Dieu. Ce que Dieu seul peut faire, Fhomme ne doit pas le faire; mais ce que Fhomme peut faire, il faut qu'il le fasse, car Dieu ne saurait le faire pour lui.
Dieu donne à l'homme la faculté, la force, le besoin de réfléchir; mais réfléchir pour l'homme, Dieu ne le peut, il faut que l'homme le fasse lui-même.
Dieu donne à l'homme le fond, l'étoffe, l'objet sur lequel il peut porter sa réflexion ; mais réfléchir pour l'homme, Dieu ne le peut; la pensée est un des actes essentiels de l'âme pensante.
Dieu fournit à l'homme, dans les parents, dans l'éducation, dans les exemples, l'occasion d'exercer la faculté de réfléchir ; mais réfléchir pour l'homme, Dieu ne le peut.
Dieu, par les prédicateurs, les confesseurs, les écrivains, les amis charitables, les maladies, les besoins, excite l'homme à réfléchir ; mais réfléchir pour l'homme, Dieu ne le peut.
Enfin, Dieu donne à l'homme une lumière supérieure, une aspiration puissante et élevée vers le bien; mais il faut que l'homme suive cette lumière, qu'il se laisse aller à cette aspiration. La lumière vient d'en haut ; mais l'homme peut et doit, quand on lui aide, recevoir cette lumière et présenter ses regards aux rayons de ce soleil. Sa force vient d'en haut ; mais l'homme peut et doit, au rayon de cette lumière, se défendre contre le mal. Il en est de l'éducation de l'homme pour le ciel ce qu'il en est de l'étude d'un art : l'artiste peut donner des règles, il peut tracer à son élève ce que celui-ci devra reproduire, il peut lui diriger la main ; mais quand l'élève ne se laisse point conduire la main, quand il ne regarde pas ses modèles, qu'il ne met point lui-même la main à l'œuvre, il reste constamment ignorant et novice, il ne devient jamais artiste.
3. Si le trésorier put se rendre à Jérusalem pour y adorer Dieu, ce fut là une nouvelle grâce divine. La connaissance de Dieu, la soif de cette connaissance, quelle que soit l'occasion qui
Tait produite, est une grâce divine. Mais s'il se rendit à ce désir et préféra adorer Dieu à Jérusalem plutôt que de se prosterner avec les autres devant les idoles de la cour, s'il surmonta les difficultés du voyage, ce fut l'œuvre de sa propre volonté.
Ainsi donc, nous voyons partout Dieu et l'homme; Dieu qui stimule, appelle, donne des forces, et l'homme, qui se lève, se rend à l'appel, coopère à la grâce, et consacre à de bonnes œuvres les forces qu'il a reçues.
4. Si, pendant son retour, ce trésorier lit une lecture dans Isaïe, c'est qu'une nouvelle grâce divine lui avait donné le goût de cette occupation; le mérite du trésorier fut de lire avec une secrète aspiration vers la vérité. Partout Dieu et l'homme !
5. Si le trésorier j^mba précisément sur ce passage remarquable : « Il a été conduit à la boucherie comme une brebis, » ce fut par une permission, par une grâce divine ; car tout ce que nous appelons circonstances, hasard, ne sont que des moyens, et des moyens préparés d'avance, pour la réalisation des desseins de la sagesse divine.
6. Si l'Ange dit à Philippe : « Allez ! » et si Philippe se rendit à sa voix; si l'Esprit lui dit : « Approchez-vous du char,» et si Philippe le fit, nous voyons de nouveau, d'un côté, la grâce de Dieu et les hommes, les forces naturelles c'est-à-dire et la force supérieure d'en haut agissant de concert pour conduire le trésorier à Jésus-Christ; et de l'autre, la faculté qu'a la volonté humaine de se laisser diriger, puisqu'elle ne résiste pas au commandement de l'Ange, ni à la sollicitation secrète du Saint-Esprit. Ici encore se combinent l'action de Dieu et celle de l'homme^.
7. Dans le trésorier qui pria Philippe de s'asseoir à côté de lui sur le char, nous voyons un homme de bonne volonté et avide de la vérité ; l'aveu qu'il fait de son incapacité à comprendre le passage qu'il lit, révèle sa sincérité; la demande qu'il adresse à Philippe pour qu'il le lui explique, manifeste le désir qu'il a de se sauver. Ajoutons que cette bonne volonté, cette sincérité, ce désir de se sauver, Dieu n'avait pas manqué
Thkol. past. I. 7
déjà précédemment de les éveiller d'une foule de manières au moyen de sa grâce. Si Philippe lui expliqua ce passage et d'autres de l'Écriture, s'il lui annonça l'Évangile, ce fut pour le trésorier une grâce divine; si le Irésorier écouta attentivement la doctrine du disciple de Jésus-Christ, s'il la conserva fidèlement et la médita dans son cœur, c'est qu'une grâce divine toucha son intelligence et son cœur : le mérite du trésorier fut de suivre cette inspiration du Père céleste. Ainsi donc partout Dieu et l'homme; partout la volonté divine qui allume l'étincelle du bien, et la volonté humaine qui reçoit cette étincelle dans son cœur pour la transformer en une flamme ardente.
8. Si le trésorier, en passant dans un endroit où il y avait de l'eau, songea au baptême, et manifesta le désir de le recevoir ; si ces paroles de Philippe : « Si vous croyez, vous pouvez être baptisé, » trouvèrent en lui un favorable accueil, ce fut de nouveau une grâce divine qui lui donna la lumière, la chaleur et la force d'éprouver ce désir et de faire l'aveu de sa foi : le mérite du trésorier fut de se laisser éclairer par cette lumière, réchauffer par cette chaleur, fortifier dans ses bons desseins par cette force. — Ainsi donc, partout Dieu et l'homme.
9. Si le trésorier reçut le baptême des mains de Philippe, et fut régénéré dans l'eau et dans le Saint-Esprit, ce fut une grâce de cet esprit de Dieu qui souffle où il veut, une grâce de Jésus- Christ, qui, pour accomplir son grand œuvre, n'oublie pas de rassembler en un seul troupeau ses brebis dispersées; mais si le trésorier continua à vivre de la vie nouvelle qu'il venait de recevoir en Jésus-Christ, ce fut son mérite à lui.
40. Ces considérations nous enseignent que nous ne saurions jamais être ni trop reconnaissants, ni trop humbles; car tout bien est un don de Dieu, un effet de sa miséricorde.
1 \ . Elles nous enseignent que nous ne saurions jamais être trop zélés pour le bien ; car la miséricorde ne saurait tout faire en nous sans nous.
\ 2. Elles nous enseignent qu'il faut se préparer à recevoir la grâce de Dieu, y coopérer quand on l'a reçue, et continuer à s'y
montrer fidèle. Sans doute que nous ne pouvons pas prévenir toutes les grâces de Dieu ; car notre existence seule, les forces qui nous mettent en état de travailler sont déjà une grâce de Dieu. Ce que nous pouvons, c'est, par un bon usage des grâces reçues, nous rendre dignes d'en recevoir de nouvelles, c'est-à-dire préparer par la prière, la solitude, la méditation, le calme de l'esprit, la lecture de l'Écriture, les voies à la grâce. Ainsi faisait le trésorier, et il faut avouer que c'est la meilleure manière d'ouvrir l'accès à la grâce.
Méditer sur ce que l'on a entende, faire ce qui est déjà possible, profiter des enseignements déjà reçus, aller où nous savons que la volonté de Dieu nous envoie, suivre les pieux sentiments et les bonnes résolutions que la grâce reçue peut éveiller en nous, combattre la dissipation des sens, la force de l'imagination, ne redouter aucune abnégation, puisque sans elle nulle bonne résolution ne saurait devenir une action; coopérer aux excitations à la vertu par la prière, les bons propos, les lectures, l'examen de soi-même, le commerce avec les gens de bien, l'accomplissement fidèle des devoirs de sa vocation, voilà ce que signifie : coopérer à la grâce, rester fidèle à la grâce.
43. Ces considérations nous enseignent qu'il y a quantité de grâces et de forces qui agissent de concert pour conduire l'homme à Jésus-Christ, par exemple : la lecture des Prophètes, l'enseignement de Philippe, la lumière d'en haut, et la force surnaturelle du baptême.
14. Ces considérations nous font voir que dans tout le bien qui se fait en l'homme et par l'homme, partout Dieu et l'homme agissent collectivement. Nous disons Dieu et l'homme, et non pas l'homme et Dieu ; car le bien découle de sa source dans le vase qui le reçoit, et non du vase à la source.
45. Ces considérations nous montrent que, dans l'œuvre du perfectionnement de l'homme, ce serait chose impossible ou du moins incertaine de rechercher minutieusement ce qui n'appartient pas à la grâce de Dieu, ce qui est naturel ou surnaturel. Il est infiniment plus sage d'obéir fidèlement, dès qu'on l'a re-
connue, à toute inspiration au bien, que de disputer sur le naturel et le surnaturel. Ce qu'il y a de certain, c'est que, selon la doctrine de Jésus-Christ, on ne saurait être vertueux sans avoir été régénéré en Dieu, qu'il n'y a point de renaissance en Dieu sans le Saint-Esprit, et que le souffle du Saint-Esprit ne vient point de la nature. Heureusement pour nous, nous ne sommes pas ici pour mesurer les rayons de la grâce, mais pour en illuminer l'œil de notre intelligence, pour en éclairer notre âme et en réchauffer natre cœur !
Aussi bien notre vie ne doit- elle pas être une dissertation philosophico — philologico — mathematico — ascetico — mystique, mais un élan continu et ardent vers tout ce qui est bon. Amen.
Néanmoins, quelle que soit notre répugnance à mesurer l'incommensurable, on ne saurait nier que l'usage même le plus libre de la grâce ne soit à la fois, incontestablement, le produit de la grâce et de la sage liberté de l'homme. Car, s'il est en dehors des limites de l'intelligence humaine non-seulement de donner un nom aux diverses influences qui ont opéré une véritable conversion, mais encore de préciser l'action de chacune de ces influences, et la nature de son origine, il n'en résulte pas moins une vérité consolante et instructive, c'est que, d'une part : Tout dépend, non de notre volonté et de notre empressement, mais de la miséricorde divine ; et que, de l'autre : chacun sera jugé selon ses œuvres ; car, pour nous servir des belles expressions du défenseur de la grâce et de la liberté, saint Augustin :]« S'il n'y avait point de grâce divine, comment Dieu pourrait-il sauver le monde; et s'il n'y avait point de libre volonté, comment pourrait-il le juger » [Epist. ad Valent. )ï
Remarque. — Nous n'avons pas besoin de faire observer que nous ne donnons ici que des matériaux pour des discours historiques, et qu'il y a une différence entre recueillir les matériaux d'un tel discours et prêcher sur des textes historiques. Poup prêcher avec force et convenablement sur des textes his-
toriques, il faut une raison bien formée, une intelligence profonde et une vive imagination, afin de saisir la vérité générale renfermée dans une vérité particulière, et après Favoir saisie, de la faire pénétrer au plus intime de son âme, pour ensuite l'y aller chercher et la présenter sous des couleurs vivantes.
Dans cette étude, nous avons considéré à part les sujets dogmatiques, moraux et historiques , parce que l'ordre le voulait ainsi ; mais le lecteur aura pu se convraincre qu'on doit nonseulement les considérer comme formant un tout unique, mais encore comme en étant réellement un ; car le Christianisme, considéré comme doctrine, est à la fois :