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DES PENSÉES REVÊTUES DE LA FORME DU LANGAGE

69. Ce qu'on ne saurait assez redire au prédicateur relativement à la forme que les pensées revêtent dans le langage peut se résumer dans les deux règles suivantes : Le prédicateur doit parler le langage qui répond au but qu'il se propose, et il doit parler le langage du peuple. Le langage du peuple, afin de pouvoir fortifier sa croyance aux vérités éternelles ; le langage qui convient au but qu'il se propose, afin de ne point manquer ce but.

Première règle. Parlez le langage de l'édification, le langage de votre but, le langage de votre ministère.

Parlez le langage de votre but.

1° C'est-à-dire ne prenez pas le langage de la spéculation philosophique, qui, au lieu d'exciter le peuple à la vertu, ne fait que prêcher à des murs insensibles de froides subtilités. Les recherches sont du domaine de la philosophie, les magnifiques expositions de la vérité qui sauve sont du ressort de la chaire chrétienne.

2° Ne prenez pas le langage des esprits légers et badins, qui se plaisent à débiter des satires.

3° Ne prenez pas le langage de l'orateur profane qui, peu soucieux de la vérité, n'a en vue que les intérêts de son pécule, de sa gloire, ou de toute autre passion.

4° Ne parlez pas le langage de l'orateur politique, qui prend

pour thème de son discours les affaires de l'État, et tranche les questions de cabinet.

5° Ne parlez pas le langage du courtisan, qui flatte les grands et accable les petits.

6° Ne parlez pas le langage du charlatan de la place publique, qui entretient ses auditeurs malades par ses tours de passe, sa mimique, ses basses plaisanteries, et par toutes les marques d'un cerveau dérangé.

7° Ne parlez pas le langage d'un homme en courroux, qui blasphème quand il devrait se taire, et blâme quand il devrait calmer et adoucir.

Deuxième règle. — Ne parlez pas votre langage, mais celui de vos auditeurs.

Comme orateur philosophe ou comme académicien, vous pouvez sans nul doute parler votre langage; mais comme précepteur du peuple, vous devez parler la langue du peuple ; ce qui revient à dire : Parlez de manière à être compris des fidèles, de la grande majorité, sans vous servir des expressions triviales et populacières de vos auditeurs.

Parlez le langage du peuple.

1° Vos auditeurs ne s'expriment pas par de longues périodes, par conséquent, vous ne devez pas le faire non plus. Les quamquam, les etsi, et tout cet attirail de phrases entortillées et artistement construites qui remplissent des pages entières, plaisent dans Gicéron, mais elles siéent mal à Forateur qui doit, auprès de nous autres, misérables pécheurs, tenir la place de saint Pierre, de saint Jean, etc.

2° Vos auditeurs^ ne parlent pas le langage de ces orateurs qui visent aux peintures brillantes et au beau esthétique.

3° Vos auditeurs ne parlent pas latin, mais français, et un français naturel et \ulgaire.

4° Vos auditeurs ne parlent pas par syllogismes en forme, comme on fait dans les écoles ;

5° Vos auditeurs ne s'occupent pas de concepts ontologiques

et abstraits, mais d'idées concrètes et sensibles : faites de même.

6° Vos auditeurs ne parlent pas le nouveau langage du jour, qui s'exprime par des phrases inintelligibles et des néologismes ; mais ils parlent leur vieille langue maternelle : faites comme eux.

70. Comme on semblait naguère fonder de grandes espérances sur la formation esthétique du prédicateur, et qu'un grand nombre savent aussi peu tirer parti de l'esthétique que de la religion, il ne sera pas inutile de dire quelque chose de la formation esthétique du précepteur de la religion.

i. On peut appeler « sentiment de l'esthétique, » le talent de saisir promptement le convenable, l'harmonieux, le beau, et de le distinguer nettement de l'inconvenant, du repoussant, du désagréable, du superflu, de l'odieux ; et l'on appelle « art de l'esthétique,» le don de distinguer dans un objet tout ce qui est inconvenant, repoussant, désagréable, superflu, odieux, et d'y substituer partout la loi des convenances, de l'harmonie, du beau.

ii. Si le sentimenfret le don de l'esthétique faisaient complètement défaut au prédicateur, ils n'apparaîtraient ni dans ses sermons comme composition, ni dans sa prédication comme débit; par conséquent, composition et débit seraient, comme le prédicateur, dépourvus de goût, fades et repoussants.

m. Si le sentiment et le don de l'esthétique doivent apparaître dans la composition du sermon, ils doivent surtout se manifester :

4# Dans le choix des matériaux,

2° Dans la division fondamentale du discours,

3° Dans la place que doivent occuper les pensées, dans la manière de les présenter , et dans l'emploi des moyens propres à exciter les sentiments.

iv. Le sermon, comme composition, tire sa beauté

1 ° De la plénitude de la pensée fondamentale,

2° De la force de l'expression,

3° De la simplicité, ou du naturel, qui, bannissant tout raf-

finement, produit un enchaînement facile et lumineux de toutes les pensées entre elles et avec la pensée fondamentale. La marque infaillible de l'élément classique, celle que l'on rencontre dans tous les écrivains dignes de ce nom, c'est : La richesse, La force, La simplicité.

Voilà ce qui, au milieu de la variété des formes, demeure à jamais invariable : « Dire en peu de mots et avec beaucoup de force, beaucoup de vérités. »

v. L'idéal de tout art esthétique peut donc se formuler ainsi : Plénitude du fond, Force de l'expression, Simplicité de l'ensemble.

Dernièrement, à l'occasion d'une première messe , un orateur dépeignit ainsi les qualités que doit avoir le prêtre : Le prêtre doit être un Evangile de Jésus-Christ ; Le prêtre doit être un Evangile vivant de Jésus- Christ ; Le prêtre doit être un Évangile vivant de Jésus -Christ parmi les fidèles.

L'orateur aurait pu encore caractériser ainsi la mission du prêtre :

Le prêtre doit enseigner ce que Jésus-Christ a enseigné, Et il doit l'enseigner aux fidèles.

Mais si les matériaux avaient été ainsi disposés et développés à ce point de vue, le discours aurait eu une signification incomparablement moindre, et aurait beaucoup perdu de sa force.

Être un Évangile signifie infiniment plus que parler de l'Évangile, et être un Évangile vivant est toute autre chose que prêcher cet Évangile par ses paroles et par ses actes. Car celui qui est un Évangile vivant l'est au plus profond de son cœur, et sa vie extérieure, de même que sa bouche, ne parlent que de l'abondance du cœur.

Ainsi cette parole de saint Jean: «Dieu est amour,» en dit plus que celle-ci : « Dieu noue aime, il nous aime de la manière

la plus parfaite ; » et il le dit en dégageant le mot de toutes ses significations accessoires , en termes classiques ; car il exprime tout ce qu'une langue humaine peut dire de Dieu , et il le fait avec une force et une simplicité admirables.

vi. Mais de même qu'il y a une beauté vraie et une beauté artificielle, de même il y a un art esthétique qui est de Fart véritable, comme il y en a un autre qui n'est que de l'artifice. La vraie beauté jaillit comme d'elle-même de la plénitude de la vie, de l'harmonie ; tandis que la fausse n'est que postiche et n'a pas plus de durée que le fard, qui, s'il peut contrefaire le beau, ne saurait pas même emprunter les apparences de la durée. Eh bien , il en est de même de la beauté esthétique d'un discours. Sa parure vient-elle de l'intérieur, de la plénitude de la vérité que l'orateur aperçoit sous une forme vivante, de la plénitude de la charité , du désir de n'exprimer que la vérité, devenue pour l'orateur un sentiment vivant ; par conséquent de la plénitude de la beauté intérieure de l'âme, transformée dans l'orateur en un torrent de vie, il reste peu à faire à l'art esthétique qui n'est qu'extérieur; il lui suffira de laisser la beauté intérieure du discours se révéler librement et sans art, et se manifester dans son éclat naturel, pour atteindre au dernier degré de sa splendeur.

vu. Si ces réflexions s'appliquent à la beauté esthétique de tout discours, à plus forte raison doivent-elles s'appliquer à la prédication chrétienne, qui n'est autre chose que l'effusion souverainement libre d'une âme qui déborde d'idées religieuses et de pieuses pensées. — L'apôtre embrasé d'amour de Dieu, et emporté par sa charité envers ses frères, n'a pas le temps de parsemer de fleurs son discours ; il dédaigne tout ornement qui ne vient pas de l'intérieur ; il se contente de laisser exprimer à son cœur la vérité qui fait son bonheur. Le discours de l'apôtre est semblable à la robe sans couture et fermée de part en part, du Nazaréen. L'un et l'autre sont une enveloppe, simple et sans ornement, de la vérité céleste. Car ce qu'était Jésus-Christ, dans le sens le plus parfait, la Parole vivante du Dieu vivant, tout

discours doit l'être par reflet : une parole vivante de la parole vivante de Dieu. Les conseils que nous venons de donner suffiraient sans doute pour des prédicateurs qui auraient à parler devant un auditoire savant et exercé; mais la plupart étant destinés à devenir des précepteurs du peuple, des Évangélistes de la classe laborieuse, une leçon spéciale sur la « popularité » est indispensable à la formation du prédicateur de campagne.

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