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QUATRIÈME ESSAI

Modèle d'un catéchisme qui enseigne par la pratique, en transformant la doctrine en faits.

Le catéchiste commencera par expliquer que les actions instruisent plus que les simples paroles.

« L'homme doit amener son semblable à croire en Dieu moins par des figures et des paroles, que par ses propres exemples. A quoi bon dire à un pauvre : « Il y a un Dieu, » et à un orphelin : « Vous avez un Père au ciel ? » Personne ne peut, par de simples paroles, apprendre aux autres à bien connaître Dieu. Au contraire, quand vous aidez au pauvre à pouvoir vivre comme un homme, vous lui montrez en quelque sorte son Dieu et le vôtre. Quand vous élevez un orphelin et lui tenez lieu de père, vous lui apprenez à connaître son Père qui est aux cieux, ce Père qui a formé votre cœur pour qu'à votre tour vous le formiez pour lui. Oh ! je vous en conjure, dans toutes les circonstances où vous vous trouverez, partout où il y aura quelque chose à faire, et chaque fois que vous désirerez arriver à votre but, prenez pour habitude, non pas de prononcer beaucoup de paroles, mais de mettre aussitôt la main à l'œuvre. Mais pourquoi moi-même suis-je obligé de faire entrer à force de paroles la doctrine de Dieu dans le cœur et dans la tête des hommes, et cela malgré leur propre volonté? » Ici l'orateur s'interrompant tout à coup : « Eh bien, que faire? s'écrie-t-il, ne dois-je donc plus parler de Dieu? Loin de moi une telle pensée ! Venez avec moi dans la cabane du pauvre; venez contempler les larmes des orphelins; là vous apprendrez à connaître Dieu, à devenir bons et en même temps à devenir des hommes. Venez ! En ce moment il y a dix nouveaux orphelins dans votre village; ils sont les compagnons de vos jeux, ils ont grandi à vos côtés ; ils n'ont pas de plus proches parents que vous. Venez, montrezleur que vous êtes des hommes, et compatissez aux maux de votre prochain. Moi aussi, j'ai été un jour orphelin; je me souviens encore quelle consolation j'éprouvai, lorsque, étendu sur

le lit de mon père, et accablé par cette pensée :« Je n'ai plus sur la terre personne qui s'intéresse à mon sort, » je me souviens encore quelle consolation j'éprouvai lorsque , crispant mes mains, grinçant des dents, et tremblant de tout mon corps, deux voisins entrèrent dans la chambre, tombèrent en quelque sorte sur moi, et, étouffés qu'ils étaient par leurs sanglots, purent à peine prononcer une parole ! Oui, je m'en souviens encore, je m'en souviendrai jusqu'à la mort, combien je fus consolé, e combien j'appris alors à connaître le bon Dieu. »

Ici l'orateur se leva, et comme s'il n'eût pas su où il était: « Venez, mes enfants, dit-il, nous voulons aller auprès de ces orphelins. » Les enfants se pressèrent autour de lui, les larmes aux yeux et cherchant sa main.

Le seigneur de l'endroit sortit alors de son siège, et dit aux enfants: «Je veux, mes amis, rester avec vous jusqu'à la fin de ce catéchisme. » — Les autorités et le peuple accompagnèrent le pasteur dans la maison du vieillard N. , à qui la mort venait d'enlever sa femme. Le père et les enfants entouraient le lit de la défunte lorsque le seigneur et M. le curé entrèrent dans la chambre. Le peuple, les autorités et les enfants attendirent sous le toit delà maison jusqu'à ce qu'on les appelât. — «Dieu soit loué, dit le vieillard en inclinant la tête, je me trouve un peu mieux. » — Nous le savons, répondit le seigneur; puis il ajouta, en. prenant le ton et le langage des paysans : « Dieu vous console dans vos souffrances! » Il fit ensuite asseoir le vieillard tremblant sur un siège qui se trouvait auprès du fourneau, et prit sa main glacée pour la réchauffer dans la sienne.

Ces procédés gagnèrent la confiance du vieillard, et lui inspirèrent le courage de faire ses remercîments et de raconter tout au long l'histoire des derniers moments de sa femme. Tout ce qu'elle avait pris pendant les cinq dernières semaines se bornait à quelques cuillerées de lait par jour. « Dieu merci, ajouta le vieillard, elle a eu encore assez de force pour s'intéresser à tout, principalement à la bonne tenue des écoles. Ah ! s'est-elle écriée

en poussant un profond soupir, si l'on nous avait élerés ainsi! Dieu soit béni d'avoir amené des temps meilleurs ! Trois heures avant sa mort , continua le vieillard , elle a encore ouvert les yeux et donné à entendre, en montrant son oreille, qu'elle entendait parfaitement, et en mettant son doigt sur sa bouche, qu'elle pouvait encore dire quelque chose; elle a dirigé sa main vers moi, et sans qu'elle ait prononcé aucune parole, je l'ai parfaitement comprise ; mais j'ai étouffé ma douleur, pour ne point aggraver ses derniers moments. » Il ajouta en sanglotant, qu'elle lui avait avoué toutes les fautes dont elle s'était rendue coupable envers lui, et lui en avait demandé pardon.

Le pasteur fit ensuite apporter du presbytère une tasse de bouillon, afin de rendre un peu de force au bon vieillard.

Sur ces entrefaites, les autorités, qui entendaient de la porte, voulant prouver à M. le curé et au seigneur qu'elles aussi étaient capables d'éprouver des sentiments de compassion , prirent la résolution d'accorder au vieillard N., aussi longtemps qu'il vivrait, tous les droits de bourgeoisie, de lui préparer et de lui conduire son bois gratuitement. Après quoi elles entrèrent dans la chambre pour l'annoncer au vieillard, qui put à peine en croire ses oreilles, tant il s'y attendait peu. Le pasteur fit aussi entrer les enfants ; mais le reste du peuple resta devant la porte.

Les enfants, se pressant en foule autour des orphelins, leur demandaient quel âge ils avaient ; chacun s'abouchait avec le premier qu'il rencontrait et lui pressait la main en lui disant : a Dieu vous console dans vos souffrances ! » A ces témoignages de tendresse succédait un silence profond, et des larmes coulaient de tous les yeux.

Le pasteur reprenant alors le fil de son discours : « Mes enfants, continua-t-il, quand les hommes s'aiment les uns les autres, Dieu est au milieu d'eux. »

11 les conduisit ensuite l'un après l'autre auprès de la défunte, sur le visage, de laquelle on voyait encore la trace des souffrances qu'elle avait endurées, et il adressa à chacun quelque parole touchante et pleine d'à-propos.

» Quand vous trouverez qu'il est pénible d'étudier, d'obéir, de travailler, en un mot de bien faire, dites vous, mon enfant, que si vous faites le bien, votre mort en sera plus douce, et que vous goûterez le repos quand un jour vous serez étendu mort comme cette femme. »

Cette instruction fut comme aurait pu être celle d'un saint. Après les avoir conduits un à un auprès des orphelins pour qu'ils leur donnassent la main, le pasteur ajouta:

» Soyez entre vous de véritables frères, et quand vous penserez à Dieu, rappelez-vous le moment actuel. »

En achevant ces mots, le pasteur se leva, et, comme s'il eût encore été à l'église, il acheva son instruction, joignisses mains, et dit, en s'adressant au peuple :

» Que Dieu vous bénisse et vous garde ! Que le Seigneur fasse luire sur vous sa face sacrée et vous soit favorable ! Maintenant, allez dans la paix du Seigneur ; conservez la modestie et la probité chrétienne, et aimez -vous les uns les autres, comme Jésus- Christ vous a aimés. Ainsi soit-il. »

Les fidèles se séparèrent, et dans la bouche de chacun retentirent ces paroles : «. Comme c'était beau ! » Les pères et mères se disaient les uns aux autres : « 11 n'est pas possible que les enfants ne soient pas agréables à Dieu quand on les instruit si bien; non, cela n'est pas possible. » — a Nous voudrions bien le remercier, se disait -on de toute part. » — «Il le faut, oui, il le faut,» répondit une voix, et les larmes qui coulaient des yeux de tous indiquaient assez que sa parole était l'expression du sentiment universel. Les fidèles s'arrêtèrent à une dizaine de pas de la maison du vieillard N., puis remercièrent le seigneur et le pasteur en leur disant que « leurs cœurs débordaient de joie et de contentement, et que tout ce qu'ils pouvaient leur dire, c'est qu'ils tenaient auprès d'eux la place de Jésus-Christ. »

Le silence de la foule et la joie qui rayonnait sur tous les visages allèrent tellement au cœur du seigneur et du pasteur, qu'ils furent un instant sans pouvoir rien dire. « Nous voudrions de tout notre cœur , répondit le seigneur au bout de quelques

moments , vous rendre heureux ; si nous le pouvions ! » « Dieu merci, répondit le peuple, nous le voyons bien, nous en avons des preuves suffisantes ! »

Tout le monde se tut, la foule s'éloigna silencieuse, et le seigneur, prenant la main du pasteur : « Grâces à Dieu, lui dit-il, le peuple est meilleur que nous ne le pensions. »

[Lienkard et Gertrudé).

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