QUE L'ENVIE EST UNE FOLIE
A. Ce paysan, qui avait un bétail bien portant, de beaux épis sur ses champs, beaucoup d'argent dans sa bourse, a-t-il perdu tout cela parce que le voisin était envieux, jaloux?
B. Non, il aie même bétail, les mêmes épis, le même argent que si son voisin n'avait pas été jaloux de lui.
A. Et ce voisin, a-t-il, lui, un bétail mieux portant, de plus beaux épis sur ses champs, plus d'argent dans sa bourse, parce qu'il a été jaloux?
B. Non; il n'a ni un plus beau bétail, ni de plus beaux épis, ni plus d'argent dans sa bourse.
A. Par conséquent l'envie ne produit rien de bon?
B Rien de bon.
A. Et celui qui a été jalousé n'a rien perdu de bon?
B Rien perdu de bon .
A. C'est donc inutilement que l'envieux s'est tourmenté dans son cœur, qu'il s'est martyrisé ?
B Inutilement martyrisé .
A. Est-ce donc raisonnable de se tourmenter ainsi?
B. Je ne comprends pas.
A. Vous allez comprendre de suite. Si un paysan frappait avec un fouet depuis le matin jusqu'au soir l'eau qui passe dans ce village, au point d'être couvert de sueur et harassé de fatigue, — serait-ce raisonnable ?
B. Ce serait déraisonnable. Tous les gens diraient que ce paysan est fou.
A. Et il serait déraisonnable parce que l'eau continuerait de couler, et ne voudrait pas s'arrêter malgré les coups de fouet, et parce que le paysan ne tirerait aucun profit de ses sueurs ; car ni le fouet n'est fait pour l'eau, ni l'eau pour le fouet.
Chaque fois que nous faisons quelque chose qui ne peut rien produire de bon, et que nous n'avons aucune raison de le faire, nous nous conduisons déraisonnablement. C'est pourquoi l'envieux agit déraisonnablement, parce que son envie le tourmente sans profit.
Pourquoi est-il ainsi déraisonnable, envieux?
B. Parce que l'envieux se tourmente et se martyrise inutilement.
A. Est-ce que l'envieux se tourmente et se martyrise inutilement?
A. Sans doute, mon enfant il se martyrise épouvantable-
ment.
Il y a des gens qui sont tellement envieux, qu'il leur est impossible de regarder leur voisin. Ils ont mal au cœur quand ils entendent que les autres le louent; ils se bouchent les oreilles pour ne point enlendre ces louanges ; ils s'enfuient dès qu'il arrive, afin de n'entendre pas un seul mot de ce qu'il dira ; ils sont si pâles qu'on dirait qu'ils sont malades. Et ils le sont réelle-
ment, mes chers enfants ; leur âme est malade, parce qu'ils sont, tristes en voyant le bien qui arrive aux autres, parce que leur visage est pâle, et qu'ils n'ont aucun plaisir de voir les autres réussir... (Une autre fois, je vous l'expliquerai encore plus clairement) .
Maintenant je veux vous dire une autre raison pour laquelle il est déraisonnable d'être envieux. L'envieux devient triste quand son voisin est gai. Cette tristesse est-elle raisonnable?
B. Je ne comprends pas bien cela.
A. Fort bien! Dites-le-moi chaque fois que je ne parlerai pas assez clairement. Ecoutez ! un homme serait-il raisonnable s'il voulait manger un morceau de bois, et ne voulait pas manger quand on lui donnerait du pain; s'il voulait boire chaque fois qu'il passerait à côté d'un bourbier malpropre, et s'il refusait de boire quand on lui présenterait de l'eau pure et fraîche?
B. Ce serait bien déraisonnable.
A. Pourquoi?
B. Parce que
A. Parce que ce serait déraisonnable de ne vouloir pas manger du pain, qui est fait pour être mangé, et de vouloir manger du bois, qui n'est pas fait pour cela.
Eh bien, il en est de même de l'envieux. Quand on voit quelque chose de bon, il faut se réjouir, et quand on voit quelque chose de mauvais, il faut s'attrister. Le bien est fait pour réjouir, et le mal pour rendre triste. L'envieux fait tout le contraire: quand il arrive du mal à son voisin, il en est content, et quand il lui arrive du bien, il en est fâché. Il veut manger du bois, et ne veut pas manger du pain .
B. Il est déraisonnable.
A. Pourquoi?
B. Parce qu'il est triste quand il faut être joyeux, et joyeux quand il faut être triste.
A. Eh bien, celui qui est déraisonnable, on l'appelle un insensé. L'envie est donc une véritable folie?
B, Oui, l'envie est une véritable folie.
A. Et voici pourquoi c'est une folie : premièrement , parce que l'envieux se tourmente inutilement; deuxièmement, parce qu'il est triste quand il faut être joyeux, et joyeux quand il faut être triste. — Savez-vous donc pourquoi Fenvie est une folie?
Maintenant, le catéchiste examine les enfants, et n'a point de repos que tous n 'aient compris parfaitement tout ce qu'il leur a expliqué.
REMARQUES SUR CE CATÉCHISME
1° Il est très-incomplet; car il fallait encore expliquer que Fenvie est un péché, et indiquer les moyens d'en repousser les excitations et de la maîtriser entièrement.
2° On y voit néanmoins que celui qui a la nature à son service et sait la mettre à profit, ne saurait être réduit facilement à la nécessité de se demander comment il fera pour expliquer avec assez de clarté telle vérité aux enfants.
3° Si utiles que puissent être les instructions sur les vices et les verlus pris en particulier, il ne faut pas moins avoir toujours en vue la question fondamentale, c'est-à-dire la purification, l'amélioration, la transformation du cœur par l'esprit de Jésus- Christ, et rappeler sans cesse aux hommes que l'amour de Dieu est le principe de tout bien.
4° On n'a pas beaucoup gagné quand on a découvert la folie de l'envie; il faut encore remonter à sa source, qui est Forgueil, et au principe de l'orgueil, l'égoïsme : il faut attaquer le mal jusque dans sa racine. La folie des péchés appartient davantage au domaine de la comédie ; le péché des folies, voilà ce qui concerne proprement les prédicateurs et les catéchistes.
Ut vascula oris angusti super fusam humoris copium respuunt, sensim autem influentibus vel etiam imtillantibus complentur, sic animi \merorum, quantum capere possint , videndum. (Quintil.)