IDEAL DU BON PASTEUR
Jamais les hommes n'ont opéré de grandes choses, quand quelque chose de grand n'a pas brillé à leurs yeux, ou du moins jeté quelques lueurs dans les ténèbres de leur intelligence. Jamais le prêtre ne fera de grandes choses si Dieu ne lui fait pas comprendre la sublimité de sa vocation.
Peut-être les modèles suivants et les traits caractéristiques qui les distinguent contribueront-ils à faire pénétrer dans son âme quelques rayons de leur beauté et de leur éclat. A chacun des traits de ce tableau est joint un passage emprunté à l'antiquité chrétienne. S'il s'en trouve qui aiment mieux apprendre la vérité de la bouche des pères de l'antiquité, que ceux-là lisent les citations ; si d'autres préfèrent voir le tableau sous les couleurs du jour, qu'ils veuillent bien l'étudier sous la forme que nous lui donnons.
ARTICLE Ier.
Le bon pasteur des âmes. — Un tableau.
\ . Le bon pasteur se montre réellement ce que son nom de clerc indique qu'il est : un homme dont Dieu est l'héritage, et qui, par conséquent, n'a d'autre préoccupation que de rendre ses semblables attentifs à l'héritage qui les attend, et de les rendre propres à en prendre possession (1 ) .
2. Pour réaliser complètement l'idée qu'exprime ce nom, il faut qu'il élève sa pensée vers les choses du ciel, qu'il ait le sens des choses de l'éternité, et n'éprouve que du dégoût pour les choses passagères (2) . Car si tout chrétien doit élever son âme vers les choses du ciel, c'est-à-dire être marqué de l'esprit de Jésus-Christ, pour être véritablement chrétien, à plus forte raison doit-il en être ainsi de celui qui est le chef de toute une communauté chrétienne. Le sens des choses divines, pour le pasteur des âmes, c'est leaudesapere pris dans sa véritable signification.
3. Le pasteur qui a le sens des choses divines n'est pas seu-
il) Propterea vocantur Clerici, vel quia de sorte sunt Domini, vel quia ipse Dominus sors,id est, pars Clerieorum est : qui autem vel ipse pars Domini est, vel Dominum partem habet, talem se exhibere débet, ut et ipse possideat Dominum, et possideatur a Domino ; quod si quidpiam aliud habuerit prœter Dominum, pars ejus non erit Dominus. (Hieron., Epist. ad Nepot.)
(2) Eligant sibi partes , quibus fruantur , terrenas et temporales : port.io sanctorum Dominus aeternus est. Bibant alii mortiferas voluptates ; pars calicis mei Dominus est. (Auc, in Ps., xv.)
lement un ami de la prière ; la prière, l'élévation de son âme et de son intelligence vers Dieu composent toute sa vie intérieure. Non-seulement il aime les Psaumes, mais il éprouve, à leur simple récitation, les sentiments qui animaient le Chantre royal. L'esprit du Psalmiste souffle et agit en lui (1). Jamais ses lèvres ne sont éloquentes pendant que son cœur est muet; car il sait mieux que personne que sans le langage du cœur les sons de la bouche ne servent à rien (2) ; qu'un grand nombre, tout en ayant la bouche fermée, ne laissent pas d'être entendus, et que plusieurs, malgré leurs clameurs, ne le sont jamais, et qu'il n'y a proprement que l'élévation du cœur vers Dieu qui constitue la véritable prière (3) .
i. Le sens des choses divines et l'amour de la prière fon* du pasteur un ami de la solitude. Il aime à être seul, afin de devenir un avec lui-même et avec Dieu ; il aime à être seul, afin de conserver au milieu des hommes l'union avec lui-même et avec Dieu. La solitude en fait réellement un oint du Seigneur, un ami de Dieu, un clerc, et non un homme de la place publique (4).
5. Afin de fournir à sa prière un aliment continuel, et pour trouver constamment dans sa prière une noble récréation, il s'affectionne particulièrement à la méditation, et, quand la vérité lui apparaît à visage découvert, il fait de la contemplation, qui est la vue calme et sereine de l'éternelle vérité, sa plus douce occupation. Car il a appris, par expérience, que la vérité purifie lame de ses affections sensuelles, dirige les penchants, corrige les fautes, forme les mœurs, embellit la vie et transforme l'homme tout en entier à son image (5). Qu'y a-t-il
(1) Si orat Psalmus, orate; et si gémit, gemite; et si gratulatur, gauclete; et si sperat, sperate; et si timet, timete. (Aug., in Ps. xxx, Enarr. IV.)
(2) Quid enim prodest strepitus oris, muto corde ? (Aug., Tract, ix, in Joann. 12, 13, Edit. C. B. S. M. T., tom. III.)
(3) Multi clause- ore exaudiuntur, et multi in magnis clamoribus non exaudiuntur. Affectibus orare debemus. (Aug., in Ps. exix, n° 9.)
(4) Glericum solitudo facit, non publicum. (Hiero.n , in Epist. ad Oceanum^ de Vita Clericorum; Edit. Antverp., p. 19.)
(o) Ipsum simm fontem, id est mentem de qua oritur, purificat consideratio, deinde régit affectus, dirigit actus, corrigit excessus, componit mores, vitam honestat etordinat. (S. Bern., lib. \,de Consid., cap. 7, edit. Paris, 1686.
fi THÉOLOGIE PASTORALE.
(ii l'homme de plus grand que la faculté de chercher, de trouver, de goûter la vérité? ici-bas, d'en recueillir les rayons, et là haut, d'en contempler la face auguste ?
6. A la prière et à la méditation, qui éclairent et forment son intérieur, il sait, par un procédé plein de charité, allier l'activité pour les autres ; et cette prière et cette méditation, tout en relevant et en le soutenant, servent encore à fortifier et à éclairer le zèle qui l'excite à faire du bien à ses semblables. L'amour de Dieu et l'amour du prochain sont tellement inséparables qu'on ne saurait ni dans l'intimité avec Dieu oublier le prochain, ni dans les relations avec le prochain oublier Dieu 4). L'intimité trouve Dieu en Dieu ; la charité cherche l'image de Dieu dans l'homme; l'intimité et la charité unissent le repos céleste avec l'activité céleste.
7. Afin de pouvoir travailler avec plus de force et avec une supériorité manifeste, même sous le rapport de la science, au salut de ses frères, dans les époques où prédomine la civilisation artistique et scientifique, le pasteur ne dédaignera aucune lumière qui pourra allumer en lui le flambeau de la science humaine. Hélas (2)! c'est un spectacle lamentable de voir que les pasteurs ignorent les bons pâturages ; les guides, les bons chemins; les ministres de Jésus-Christ, sa volonté! C'est une erreur grossière de prendre pour de la vertu la rusticité et le défaut de connaissance, et de se croire saint parce qu'on est ignorant (3). Tout est pur pour ceux qui sont purs, et la bonne volonté sait faire tourner au profit des autres tous les genres de connaissances.
8. Parmi toutes les connaissances que les sciences peuvent lui fournir pour atteindre son but, le pasteur place en première
(1) Nec sic quisque débet esse otiosus, ut in eodem otio utilitatem lion coëitet proximi ; nec sic actuosus, ut contemplationem non requirat Deî. (S. Aug,, de Civil. Dei., lib.xix, cap. 49.)
(2) Quid enim periculi sit, ubi non invenit pastor pascua, ignorât dnx itineris viam, vicarius nescit Domini voluntatem, Ecclesia quotidic multiplicité!' et miserabiliter experitur. (S. Bernard.)
(3) Ptiisticitatem pro sanctitate babent, quasi ideirco sancti sint, si nihi scirent. Nec rusticus tamen et simplex frater ideo se sanctum putet, si nllii noverit. (Hieron., adNepot.)
THÉOLOGIE IVSTOIIALE. 15
ligne la connaissance pratique de l'Écriture sainte. L'Écriture est son manuel [\). Il n'est pas un de ces prêtres, si communs à toutes les époques, qui sont plus versés dans la connaissance des comédies et des romans que dans celle des Évangiles (2). Il apprend ce qu'il doit apprendre; il se forme pour former les autres (3). Son œil et son intelligence, sa raison et son cœur lisent jour et nuit dans la parole de Dieu (4). Tandis que les autres s'en tiennent à la lettre de la Bible, pour lui, l'esprit de la sagesse biblique se transforme en quelque sorte tout entier en sa chair et en son sang.
9. Dès que la connaissance de l'Écriture a fait du lecteur un homme tout céleste, la vertu divine de ce Livre se révèle dans toutes les paroles et les actions du pasteur des âmes, dans son regard, dans sa figure , dans ses gestes, dans sa voix aussi bien que dans ses habitudes. Tout son extérieur devient un enseignement pour le peuple, toute sa vie intérieure est animée de l'esprit de la vérité. Ce lecteur de la Bible devient une Bible vivante, un livre ouvert et intelligible à toute sa paroisse (5).
10. Et c'est ainsi que tout son être prêche l'édification et la vertu. Unissant la science à la foi, la science à la régularité des mœurs, il fonde et édifie dans les autres ce qu'il représente en lui-même d'une manière vivante (6). Jamais ses actes ne vien-
(4) Sintergo dîvinse Scripturœ semper in manibus tuis, et jugiter in mente volvantur. (Hieron., Epist. xiv, ad Celant., C. 4.)
{%) Sacerdotes Dei, omissis Evangeliis et . prophetis , videmus eomœdias légère. (Hieron., Epist. cxun, ad Damasum.)
(à) Divinas Scripturas sœpius lege , inio nunquam de manibus tuis sacra lectio deponatur. Disce quo-d doeeas , obtine eum, qui secundum doctrinam est, fidelem sermonem , ut possis exhortari in doctrina sana. (Hieron., Epist. ad Nepot.)
(4) Gœlestium Scripturarum eloquia dîu terere ac polirc debemus, tanto animo et corde versantes , ut succus ille spiritualis cibi in omnes se venas animas diffundat. (àmbr., Lib. u, de Abel, cap. 6.)
(5) Tanta esse débet scientia et eruditio Pontiflcis Dei , ut gressus ejus, et motus , et universa vocalia sint. Verilatem mente concipiat, et toto eam habitu resonet et ornatu, ut, quidquid agit, quidquid loquitur, sit doctrina populorum. (Hieron., Epist. cxxviii, sub finem.)
(6) JMficent cunctos tam fidei scientia quam operum disciplina. {Concil. Tolet., 4, cap. 25.)
nent démentir scandaleusement ses prédications. Aucun auditeur ne trouve occasion de s'adresser secrètement cette question : Pourquoi ne voyons-nous pas dans le prédicateur ce que nous entendons de sa bouche? A ses yeux, il est ridicule de prêcher à pleins poumons sur le jeune, puisque les voleurs pourraient le faire avec autant de droit sur Favarice. Il est un prêtre de Jésus-Christ; c'est-à-dire qu'en lui la bouche, le cœur et la main ne sont qu'un, et n'ont qu'un but : faire la volonté de son Père céleste (!). Son mode d'enseignement est double et simple ; il enseigne par ses paroles et par ses actions, mais il enseigne une seule et même chose (2).
M . Il est donc irréprochable en tout, et pour cela il est en tout vigilant et prudent. Il sait que si tout dans le pasteur doit servir de modèle au peuple, la vie du prêtre est proprement le livre du peuple, et le livre le plus intelligible (3) . Il sait que les yeux de tous sont fixés sur lui, que sa maison est comme un phare, et sa vie, la maîtresse de l'ordre public (4). Aussi fait-il toujours plus que ne lui commande la lettre du devoir; ou pour mieux dire, il ne connaît plus de devoir, car il a l'amour en lui, et l'amour fait tout ce qu'il peut pour les autres, et il le fait volontairement, sans qu'il soit besoin de l'y contraindre. La règle des devoirs est exposée dans les livres des savants; mais la loi vivante, la charité, règne dans la vie du prêtre.
42. Aune conduite irréprochable le pasteur doit allier un costume décent, puisque c'est là ce qui frappe tout d'abord les regards du peuple. Convaincu que si l'habit ne fait pas le
[\) Non confundant opéra tua sermonem timm, ne, cum in Ecclesia loqueris, tacitus quilibet respondeat : Cur hœc quœ dicis, ipse non facis? Delicatus magister est, qui pleno ventre de jejuniis disputât. Accusare avaritiam et latro potest. Sacerdotis Christi os, mens, manusque concordent. (Hieron., Epist. ad Nepot.)
(2) Sit ejus doctrina duplex, ut verbis facta conveniant, actus doctrinae respondeat. (Chrïsost., #om. Deeo quiincidit in ïatrones.)
(3) Vita Clericorum liber est laicorum. {Concil. Turon., 1537.)
(4) In te omnium oculi diriguntur : domus tua et conversatio tua quasi iû spelunco constituta, magistra est publicae disciplina?. (Hieron., Epist. m, ad Heliod.)
THÉOLOGIE TASTORALE. 17
moine, la modestie dans le vêtement n'en est pas moins une belle image de la simplicité et de la candeur de l'âme (I) ; convaincu que dans un ecclésiastique la recherche dans le costume fait aisément supposer que l'homme caché sous cet habit n'est pas pur de l'esprit du monde (2) ; convaincu que, parmi les stupidités vulgaires, la dernière n'est pas de mesurer l'élévation de la dignité à la couleur éclatante du drap (3), il ne laissera apercevoir dans son costume aucune trace des frivolités puériles de la mode, et il évitera avec soin ces précautions minutieuses qui font marcher sur le bout des pieds pour ne pas salir ses souliers, précautions pardonnables à une jeune fiancée, mais indignes d'un prêtre du Seigneur (4).
13. La régularité de la conduite du prêtre et la pureté de ses intentions se révèlent principalement dans ses relations avec les personnes d'un autre sexe. Il prévient toute espèce de soupçons par sa vertu et sa prudence ; il fuit tout ce qui pourrait donner lieu à des suppositions vraisemblables, et ces suppositions, il évite de les faire naître (5). Il se préoccupe et de la pureté de sa conscience et de la pureté de sa réputation ; pour les uns, afin de gagner leur confiance ; pour les autres, afin de ne la point perdre (6). Il évite toute occasion qui le mettrait dans la nécessité journalière ou de vaincre ou de succomber (7).
(•1) Etsi habitus non facit monachum, oportet tamen clcricos vestes proprio congruentes ordini semper déferre, ut per decentiam habitus extrinseci morum honestatem intrinsecam ostendant. {Conc. Trid., sess. 12, cap. 6.)
(2) Qui immoderato cultu corporis atque restitua , vel cœterarum rerum nitore prœfulget , facile convincitur rébus ipsis pomparum sseculi esse sectator. (Àug., L. u,de Sermone Dom.t cap. 12, Edit. S. Maur., tom. m.)
(3) Ille se inter Episcopos crédit esse altiorcm, qui vestem induerit clario. rem. (Ambr., de Dign. sacerd. iv.)
(i) Ne plantas humidior via spargat, vix imprhnunt summa vestigia. Taies cum videris, sponsos magis existimato quam clcricos. (Hieron, Epist. 22, ad Eustoch.)
(5) Caveto omnes suspiciones, et quidquid probabiliter fingi potest, ne fingatur caute devita. (Hieron., ad Nepot.)
(6) Propter nos conscientia nostra sufficit nobis ; propter nos fama nos Ira non pollui, sedpollere débet invobis (August), Serm. de vit. et morib. claie,
(7) Quid tibi necesse est inea versari domo, in qua necesse babeas quotidie aut perire aut vincerc? (Hieron., Epist. de vitanda susp. contubern.)
Théol. past. I. 2
18 théologie tastohali;.
14. Ses pensées étant tout entières aux choses divines, il le manifeste par rapport aux Liens de la terre. Il sait que l'ouvrier est digne de son salaire, et que le prêtre peut posséder des biens temporels et même le superflu; mais il sait aussi que le prêtre n'en est proprement que l'administrateur (1 ) ; qu'il doit posséder l'argent, et non l'argent le posséder (2) ; que les biens de l'Église ne sont autre chose que les vœux des âmes pieuses, les dons des pécheurs, l'héritage des pauvres (3), le trésor de Jésus-Christ (4); que l'ordre sacerdotal n'est pas un ordre militaire où l'on serve pour être soldé ; que le ministère des âmes n'est pas un emploi mercantile, où il s'agisse de spéculer et de s'enrichir (5).
15. Dans cette conviction, il se contente de tirer sa nourriture et son entretien de l'autel, distribuant le reste aux pauvres, et ne donnant à ses parents qu'autant qu'ils font eux-mêmes partie des pauvres (6) ; par conséquent il s'élève au-dessus de ceux qui transforment les biens de l'Église en une banque, qui se font tondre et chantent les psaumes en vue de Mammon (7).
(i) Possum itaque licite divitias possidere, si tamen earuni nos non rejnitaverimus dominos, sed minlstros. (Arxulp. Iexon., Serm. in Conc. Turon.)
(2) Convenit tutoribus ccclesiarum res Ecclesise possidere , non ab his possideri. {Concil. Paris., 6 L. I,~cap. 18.)
(3) Scientes nihil aliud esse res Ecclesiœ., nisi vota fidelium, pretia peccatorum, et patrimonia pauperum. (Prosp. L. II, de Vit. contemplât., cap. 9.)
(4) Nonne thesauri Christi sunt facilitâtes Ecclesiae? (Laurent Just., de Compunct.)
(5) Obsecrote, ne officium clericatus genus antiquœ militiœ putes, id est, ne lucra saeculi in Christi quseras militia; ne plus habeas, quam quando clericus esse cœpisti. Nonnulli enini sunt qui possident opes sub Christo paupere, quas sub locuplete et fallace diabolo non habuerunt, ut suspiret eos Ecclesia divites, quos mundus tenuit ante mendicos. (Hierox., Epist. ad. Nepot.)
(6) Ne res ecclesiasticas, quœ Dei sunt, consanguineis donent ; sed, si pauperes sunt, eis ut pauperibus distribuant. Eas autem non distrahant, nec dissipent illorum causa : imo, quam maxime, potest eos sancta Synodus monet, ut omnem humanum hune erga fratres, nepotes, propinquosque carnis affectum , unde multorum malorum in Ecclesia seminarium extat, penitus deponant. (Concil. Trid,, Sess. 23, cap. 1.)
(7) Ipsa ecclesiasticœ dignitatis officia in turpem qusestum et tenebrarum
THÉOLOGIE i'ASTOIlALE. 19
4 6. Le sens des choses divines, dans le prêtre, se manifeste encore par rapport aux emplois honorifiques. Il ne veut pas devenir grand, mais il veut sans cesse devenir meilleur ; car l'élévation est voisine de la chute (1). Il ne connaît d'autre élévation que celle qui le fait régner sur ses péchés (2) et l'assujettit à Dieu. Que si les honneurs lui arrivent sans qu'il les ait recherchés, sa prééminence consiste à faire en sorte d'être plus utile que tous les autres à la communauté des fidèles ; à se montrer le premier à bien faire et à faire le bien (3). A l'exemple de celui qui a pris la forme d'esclave, il est le premier serviteur des âmes qui lui sont confiées ; il considère l'humilité, dont le Fis de Dieu a donné l'exemple, comme le plus haut point de l'honneur ; il distingue avec soin ce qu'il est par la grâce de ce qu'il est par lui-même ; il rend à lui-même ce qui est à luimême et à Dieu ce qui est à Dieu (4) ; il n'oublie pas qu'il est un ministre du Seigneur, et il a le courage d'être considéré pour rien aux yeux du monde, pourvu qu'il soit agréable à Dieu (5).
17. Le prêtre ayant le sens des choses divines et n'aspirant ni aux honneurs ni aux richesses, est par là même à l'abri de
negotium transiere ; nec in his salus animarum , secl luxus quseritur divitiamm. Propter hoc tondentur, propter hoc fréquentant ecclesias, missas célébrant, psalmos décantant. (Bern., Serm. Gin Ps. Qui habitat.)
(1) Si altiorem quam meliorem esse delectat, non prœmium, sed prœcipi- )\ tium exspectamus. (Bern. 1, Epist. I, ad Ardut.) " »
(2) Summus locus bene regitur, cum is, qui prœest, vitiis potins quam fratribus dominatur. (Grec, Pasf. p. %, cap. 6.)
(3) Itaque sic prœsis, ut prosis. (Petr. Bless., de Institut. Episc, cap. 3.)
(4) Hoc ergo sentias in te ipso, quod in Gliristo Jesu, ut sicut exinanivit se , fonnam servi accipiens , sic eorum, qui tibi subjecti sunt, servum te repûtes : non sit tibi dedecori Immilitas, qùœ decuit Filium Dei. Frequenti quœso scrutinio dispice et attende qualis ex dono Dei sis, et qualis sis ex te ipso, et redde, quse tua sunt, tibi, et quae Dei, Deo. (Petr. Bless, de Inst. Episc, cap. 4.)
(5) Verum tu , sacerdos Dei altissimi, cui ex his placere gestis, mundo, an Deo? Si mundo, cur sacerdos? si Deo, cur qualis populus, talis et sacerdos ? Nam si placere vis mundo, quid tibiprodest sacerdotium? Nec enim potes duobus dominis servire. — Volens itaque placere hominibus, Deo non places. Si non places, non plaças. (Bern., Epist., 42, ad Henr.,archiep. Sen.)
ces contestations odieuses, qui sont indignes d'un homme, à plus forte raison d'un prêtre. Celui qui est destiné à rétablir la paix entre des amis divisés, ne doit pas jeter des brandons de discorde entre des personnes unies de sentiments. Celui qui HÉ à un autel où les sacrifices d'un cœur impur ne trouvent ne saurait lui-même allumer le feu des procès iés (I).
prêtre ayant le sens des choses divines vit tout entier pour sa paroisse, c'est-à-dire qu'il cherche à répandre partout, mais spécialement parmi son troupeau, l'esprit des choses célestes. Il est pour chacun tout ce qu'il lui est possible d'être ; il est le maître de l'ignorant, le consolateur du pauvre, le libérateur de l'opprimé, le père de l'orphelin, le défenseur de la veuve; il se doit tout entier à tous (2). Sa vie est ordonnée de telle sorte qu'il peut rendre compte non-seulement de ce qu'il fait lui-même, mais encore de ce qui se fait dans sa paroisse, dans le corps de Jésus-Christ (3).
(1) Litigiosus prohibetur ordinari, quia, qui sua potestate discordantes ad coucordiam débet attrahere,qui oblationes dissidentium prohibetur retincre, ncquaquam litigandi facultate débet alios ad dissidium provocarc. (Distinct. 40.)
(2) Tu te omnibus exhibe, cogitans te omnium servirai, nec tibi, sed cunctis genitum te vivere credas, datum indoctis doctorem, consolatorem paupei uni , solatium oppressorum , patrem orphanorum , defensorem viduarum , et omnibus debitorem. (Petr. Bless., de Institut. Episcop., cap. 6.)
(3) Si rediewla ratio est de bis quae quisque gessit in corpore suo,heu, quid fiet de bis, qiue quisque gessit in corpore Christi, quod est Ecclesia? (Bern., Serm. ad Cler. in Conc. Rhem.)
Qui praeter Deum timeant nihil , nihil sperent, nisi a Deo; qui adventantium non manus attendant, sed nécessitâtes ; qui stent viriliter pro afflictis, et judicent in œquitate pro mansuetis : qui sint compositi ad mores, probati ad sanctimoniam , parati ad obedientiam , mansueti ad patientiam , subjecti ad disciplinam , rigidi ad censuram , catholici ad tidem, fidèles ad dispensationem, concordes ad pacem, conformes ad unitatem; qui sint in judicio recti, in concilio providi, in jubendo discreti, in disponendo industriosi, in agendo stre- Rol , in loquendo modesti , in adversitate secîiri , in prosperitate devoti , in zelo sobrii, in misericordia non remissi, in otio non otiosi , in hospitio non dissoluii , in convivio non effusi , in cura rei familiaris non anxii, alienae non cupidi , sua3 non prodigi, ubique et in omnibus circumspecti : qui legatione pro Christo fungi, quoties opus erit, nec jussi reuuant, nec non jussi affectent : qui missi post aurum non eant, sed Christum sequantur : qui quœstum lega-
19. Il est donc (plût à Dieu que je le visse, avec quelles couleurs je le dépeindrais!), il est, comme Ta représenté quelqu'un qui avait le sentiment de sa grandeur
Il ne craint rien, excepté Dieu; il n'espère en rien, sinon en Dieu; il ne regarde pas aux mains de ceux qui viennent, mais à leurs besoins. Il se fait le champion dévoué des opprimés, et il intervient généreusement en faveur de ceux qui souffrent en silence.
Il est modeste dans tout son extérieur, et son intérieur est formé sur le modèle de la sainteté par excellence. Il est prompt à l'obéissance, disposé à la patience, bien pensant, bien faisant; catholique dans la croyance, dispensateur fidèle de ce qu'on lui a confié, n'ayant qu'une âme et qu'un cœur pour tout ce qui est bien; ami de la paix et de la concorde, juste dans ses décisions , prudent dans ses conseils, modéré dans ses ordres, actif dans ses entreprises, sévère dans sa conduite, doux dans ses paroles, intrépide aux jours de l'affliction, pieux aux jours de la prospérité , sobre dans le zèle, actif dans les œuvres de miséricorde, laborieux dans la solitude, réservé dans les sociétés, sans préoccupation dans l'ordonnance de sa maison, tempérant à table, évitant tout à la fois de dissiper son propre bien et de convoiter celui d'autrui, vigilant partout et toujours.
Les fonctions de ministre de Jésus-Christ, il ne les considère dans aucun cas comme un fardeau dont il doive rougir. Ministre
tionera non œstiment , nec requirant datum, sed fructum : qui regibus Joannem exhibeant , iEgyptiis Moysen , fornicantibus Phinees, Eliam idololatris, Elisaeum avaris , Petrum mentientibus, Paulum blasphemantibus , negotiantibus in templo Christum : qui vulgus non spernant, sed doceant ; divites non palpent , sed terreant ; pauperes non gravent , sed foveant ; minas non paveant, sed contemnant : qui non cum turba intrent, nec cum ira exeant, qui ecclesias non spolient, sed emendent ; qui marsupia non exhauriant, sed corda reliciant et crimina corrigant , famœ provideant suœ , nec invidcant alienae : qui orandi studium gérant et usum babeant : quorum ingressus pacificus, modestus exitus sit : quorum sermo œdiiicatio, vita justitia; quorum praesentia grata , quorum memoria in benedictione : qui se amabiles prœbeant, non
verbo, sed opère, révérendes exhibeant, sed actu, non fastu (Bern.,
lib. 4, de Consid., cap. 5.)
de Jésus-Christ, il ne poursuit pas les richesses, mais il aspire à Jésus-Christ ; il préfère donner plutôt que de recevoir. C'est un autre Jean en face d'un nouvel Hérode, un autre Moïse en face d'un Pharaon, un autre Pierre en face de celui qui méconnaît la vérité, un autre Paul en face du blasphémateur, un autre Jésus-Christ en face du profanateur du temple ; et toujours selon l'esprit du divin Évangile.
Il ne méprise pas le peuple, il l'instruit ; il ne chatouille pas le riche par des paroles louangeuses, mais il l'épouvante en lui présentant la vérité dans toute sa force. Il n'opprime pas les pauvres, il les soulage ; il ne craint pas les menaces des puissants, mais il les brave courageusement et froidement ; il ne se presse pas avec violence comme le peuple et ne s'en retourne pas plein de fureur ; il ne pille pas l'Église, mais il l'enrichit; il n'épuise pas les coffres-forts, mais il rassasie les âmes ; il épargne sa bonne renommée, et il ne flétrit pas celle d'autrui.
Il possède l'art de prier, et il y met sa joie ; car la prière s'étant transformée en sa propre nature, c'est devenu pour lui un besoin de s'entretenir avec Dieu et avec lui-même ; quoi qu'il entreprenne, il compte plus sur la vertu de la prière que sur son propre travail, bien que sous ce dernier rapport il ne doive rien négliger. Son arrivée réconcilie les esprits ; ses démarches ne sont pas à charge ; sa présence réjouit les cœurs ; sa mémoire est bénédiction , sa parole édification , sa conduite justice. Il captive l'affection par ses actes, et non par son verbiage ; il se rend respectable par ses œuvres, et non par son orgueil.
ART. n.
PEUX TRAITS QUI RESSORTENT PLUS PARTICULIÈREMENT DANS LE TABLEAU DU BON PASTEUR.
Celui-là est grand qui porte dans son âme de grandes choses et qui les reproduit dans sa vie. Mais celui-là seul porte de grandes choses dans son âme, qui possède en lui un zèle surna-
turel ; et celui-là seul peut reproduire de. grandes choses dans sa vie, qui connaît suffisamment l'art d'introduire réellement dans la vie ce qu'il y a de grand en lui.
L'animation céleste produit le mouvement, et la prudence produit le calme. L'un et l'autre, le mouvement et le calme, se rencontrent dans les grandes actions des gens de bien, par conséquent aussi dans les actes du bon pasteur. L'animation céleste est le zèle pour le bien, et la discrétion est la prudence dans l'exécution des projets.
§ ï. — Zèle éclairé, \mv et actif <tu pasteur des âmes.
1. L'enthousiasme ('£v0«tfiaipif» de ève-èç, en Dieu) est l'accord des forces de l'esprit et de l'âme en vue d'atteindre un même but. Est Deus in nobis, agitante calescimus illo.
L'enthousiasme est pur quand il n'est excité que par l'amour surnaturel du Vrai, du Bon et du Beau ; car il ne peut avoir sa source que dans l'esprit de Dieu, et non dans quelque égoïsme caché, dans un amour partial des hommes, encore moins dans la passion violente de la domination. Il est raisonnable, quand il est dirigé par la raison, conséquemment par Dieu, qui est la lumière de la raison.
L'enthousiasme pur et raisonnable est donc une ardeur céleste pour tout ce qui est Vrai, Bon et Beau. Il est céleste dans son mouvement, et céleste dans sa direction.
2. L'enthousiasme se distingue donc : 4° de l'indifférence pour le bien comme pour le mal ; 2° de l'activité mécanique, qui suit l'impulsion qu'on lui a communiquée ; 3° de l'activité servile, qui n'agit que pour échapper à la répression ; 4° de l'activité apparente, qui tout en ne rien faisant semble faire beaucoup ; 5° de l'activité purement nécessaire, qui n'est déterminée que par le besoin du moment et par la force des circonstances ; 6° de la vivacité du tempérament, qui est aussi prompte à se refroidir qu'elle l'a été à s'échauffer ; 7° de l'ardeur d'une imagination impétueuse, qui aboutit aux confins du fanatisme ;
8° de l'activité inconstante, qui commence tout sans rien acheter.
3. Celte véritable ardeur, nul commandement humain, nulle coaction extérieure ne peuvent l'imposer.
De là tant de travaux qui aboutissent à néant. Ce n'est pas la ferveur céleste qui les a inspirés; ce n'est pas la ferveur céleste qui les a exécutés, et cela par une raison bien simple : cette ferveur n'existait pas.
4. Cette ferveur céleste, on ne l'acquiert pas par une froide application de l'intelligence. L'intelligence ne saurait créer que des abstractions, qui n'étant que des formes intellectuelles sans chaleur et sans vie, ne sauraient exciter une flamme qui ne les a pas produites.
5. Cette ferveur céleste emprunte à sa propre patrie l'huile dont elle s'alimente. Voyez les Apôtres du Seigneur ! L'Esprit qui les avait envoyés était le môme qui les enflammait. Leur ferveur s'entretenait dans le commerce de l'esprit et du cœur avec Jésus-Christ qui les réchauffait. Toute existence, dit un philosophe illustre, tire sa nourriture de sa mère.
6. Sans cette ferveur on ne saurait rien attendre de grand de l'homme, puisqu'alors il n'a pas le mobile des grandes entreprises ; par contre, quand on la possède, on a la force nécessaire pour opérer toute sorte de bien. Cette ferveur ne sent ni ne craint l'emploi de ses forces, elle ne redoute pas le blâme des hommes, elle se laisse qualifier de folie par ceux qui n'ont pas assez d'humilité pour vouloir la connaître, et assez de noblesse de cœur pour comprendre leur propre position ; elle ne redoute pas l'ingratitude des contemporains, ingratitude qui finira un jour par faire croître la bonne semence ; elle ne se décourage pas pour n'apercevoir pas de suite les fruits de ses semences. Se confiant dans les richesses inépuisables de l'Amour éternel, elle reçoit constamment de nouvelles bénédictions, afin de les répandre; elle fait fructifier ce qu'elle a reçu; et soit qu'elle donne, soit qu'elle reçoive, elle en attribue tout l'honneur à celui qui fait tout prospérer.