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PRUDENCE PASTORALE

Quand l'homme intérieur est animé du feu sacré , il lui faut encore, pour sa conduite extérieure, une lumière qui lui fasse connaître le terrain où se déploie son activité; il lui faut de la réflexion, afin d'implanter le bien sur le sol qui lui convient et à l'heure qui lui convient; il lui faut de la prévoyance avant d'agir et de la prudence dans l'exécution de ses œuvres, afin de ne pas augmenter lui-même les obstacles du bien. Il lui faut du calme, de la patience, de la présence d'esprit , afin de refléter dans son extérieur l'image de son âme consacrée à Dieu. En un mot , la sagesse pastorale doit devenir de la prudence pastorale. Mais cette prudence pastorale ne s'enseigne pas par des paroles.

parce qu'on ne saurait ni indiquer les circonstances et les conjonctures multiples dans lesquelles elle se manifeste , ni tracer d'une manière exacte les règles d'après lesquelles le sage se conduit dans les cas particuliers où il se trouve. Tout ce qui tient à la prudence s'apprend : 1° par l'expérience personnelle; 2° parla mise à profit des expériences d'autrui; 3° parles souffrances et les tribulations, lesquelles, appartenant aux expériences les plus amères, sont, par cela même , les plus instructives ; 4° par l'expérience des fautes d'autrui et des siennes propres; 5° par certaines conjonctures spéciales ; 6° par des leçons et des exemples venus d'en liant. — Quant au professeur de théologie pastorale, il ne saurait donner que des principes généraux, comme nous allons faire ici.

Premier canon de la prudence pastorale. — Le pasteur des âmes vraiment prudent ne laisse passer aucune occasion de gagner et de s'assurer la confiance de sa paroisse, par l'expansion de cette charité toujours égale à elle-même, qui seule attire la confiance en montrant qu'elle en est digne. Il sert chacun selon ses besoins, afin d'établir en tous le règne de l'esprit de Dieu. C'est en cela que la prudence du ministre des âmes se distingue de la prudence de l'égoïste. Celle-ci cherche ses avantages particuliers, celle-là les avantages de tous ; l'une fait parade de son humilité , afin de faire sentir aux autres sa prétendue grandeur; l'autre, étant toujours humble et abaissée, n'a pas besoin de descendre pour élever les autres, c'est-à-dire pour les rendre bons et vertueux. Le pasteur des âmes, selon l'expression de saint Paul, « se rend faible avec les faibles pour les gagner tous à Jésus- Christ. » Comme saint Paul , « il se fait tout à tous pour les gagner tous. )> (1 Cor., ix, 22, 23.)

Deuxième canon. — Le pasteur des âmes fait souvent ce qui n'est pas commandé, et il omet souvent ce qui n'est pas défendu. Il le fait chaque fois que l'acte qu'il se propose peut édifier sa paroisse , et que l'omission de cet acte peut la préserver d'un scandale, « Si ce que je mange scandalise mon frère, je ne mangerai plutôt jamais de chair, pour ne pas scandaliser mon frère. » I Cor.: vin, 43.)

32 THÉOLOGIE rASTORAIX.

Troisième canon. — Le pasteur des âmes vraiment prudent tonne contre le vice sans haïr la personne, et il épargne la personne sans ménager le vice; il épargne celui qui s'égare sans protéger les égarements ; il supporte l'insensé sans parler en faveur de la folie ; il travaille au salut des âmes sans détruire avec fureur ce que le temps seul peut détruire jet qui ne saurait être renversé sans affliger les bons et fournir des armes aux méchants. Il cherche à corriger ce qui est défectueux, sans imposer à celui qui a manqué des fardeaux que les bons eux-mêmes ne portent pas; il imite partout la Sagesse divine qui, sans faire jaillir le bien du mal, sait maintenir, même au milieu du mal, le bien quelle a produit, conformément à ces paroles du Seigneur : « Laissez croître le bon grain et l'ivraie , de peur qu'en arrachant l'ivraie vous ne déraciniez en même temps le bon grain. » (Matth., XIII, 29.)

Quatrième canon. — D'une part, le ministre des âmes n'achève point d'éteindre la mèche qui fume encore, et ne brise point le roseau cassé ; mais il ravive toutes les étincelles du bien partout où il les rencontre ; il cultive le germe engourdi partout où il le trouve; « il ne dispute point, ne cric point, et on n'entend point sa voix dans les rues. » (Isai., xlii.)

D'autre part, il ne craint pas le scandale pharisaïque, les scrupules, ou plutôt les prétentions personnelles, et ne se laisse pas détourner par les apparences de la piété, dont les esclaves d'un zèle aveugle éblouissent le peuple, du grand œuvre d'amélioration qu'il a commencé avec Dieu dans sa communauté, et qu'il continue sous la main de Dieu. Il arrache courageusement aux hypocrites le masque qui couvre leur visage; il ne permet pas que la maison de Dieu soit transformée en boutique de fripier ; il ne fait l'éloge d'aucune plante qui n'a pas été ensemencée par le Père céleste, il ne craint ni les clameurs d'un peuple égaré qui s'écrie : Crucifiez-le ! ni les faux docteurs qui prétendent donner le ton; il ne connaît d'autre règle que celle-ci : « Souffre en silence, travaille et prie, édifie et détruis, prêche et agis, vis et meurs comme Jésus-Christ. »

Cinquième canon. — Il fait consister sa principale étude à utiliser ce qui existe déjà, à édifier sur les fondements déjà posés, à rattacher ses instructions au Lien déjà produit, mais qu'il ne connaît pas : imitant l'exemple de Jésus-Christ qui utilisait le bien qu'il trouvait, édifiait sur le bien qui existait déjà, et rattachait ses enseignements au bien déjà opéré.

Sixième canon. — Une autre industrie spéciale du pasteur des âmes et qui concorde avec la précédente, c'est de rattacher les choses spirituelles aux choses sensibles, et parmi ces dernières à celles qui sont actuelles, déjà connues et mises en pratique. Par exemple : Le prêtre récite au commencement de la messe le Confîteor, et frappe trois fois sa poitrine en disant : « C'est ma faute^ c'est ma faute, c'est ma très-grande faute 1 » Le prêtre, partant de cette idée, dira en s'adressant aux fidèles : » Ces paroles nous montrent, mes frères bien- aimés, que toute notre piété doit commencer par l'humilité, l'aveu de nos fautes et le repentir de les avoir commises, etc. « Réciter le 'Confiteor, frapper sa poitrine sont des opérations des sens ; humilier son âme devant Dieu est une opération spirituelle. » — Pour y mieux réussir encore, le prédicateur n'aura besoin que de rappeler au peuple que c'est au nom de ce dernier que l'enfant qui sert la messe récite le Confîteor et frappe trois fois sa poitrine. « Ce que l'enfant fait au nom du peuple, dira le prêtre, chacun des fidèles doit le faire en son propre nom. » Le prédicateur pourra encore profiter de l'inclinaison du prêtre pendant le Confîteor pour dire au peuple que cette attitude du corps est un signe de l'abaissement de soi-même, et rappelle ce pécheur public qui, dans le sentiment profond de son indignité, n'osait regarder le ciel.

Septième canon. — Comme il y a des personnes qui ne voient partout que préjugé, et d'autres qui n'en voient nulle part; comme il y a des combattants chaleureux qui s'acharnent avec tant d'ardeur contre les préjugés, qu'ils ne trouvent pas le temps de calculer si le dommage qui en résulte ne l'emporte pas peutêtre sur le bien; comme il y en a d'autres qui se cramponnent Théol. past. I, 3

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tellement aux préjugés , que l'espèce de fureur qui chez eux a grandi avec la religion, est prise par eux pour la religion même, le pasteur prudent travaillera \ ° à l'extirpation des préjugés nuisibles, et 2° il s'efforcera même dans ce cas, de procéder, autant que possible, avec ménagement, sans scandale, sans hostilité, avec discrétion ; 3° il ne détruira rien avant d'avoir fondé quelque chose de mieux , 4° et surtout il cherchera moins à produire la lumière en combattant les ténèbres , qu'à chasser les ténèbres en propageant la lumière.

Huitième canon. — Gomme le peuple s'en tient volontiers aux choses extérieures, et qu'il conserve encore la lettre de la dévotion alors même qu'il en a déjà perdu l'esprit, le pasteur des âmes s'appliquera de toutes ses forces à rechercher comment il combattra ce mécanisme de la piété, cette prière du bout des lèvres dépourvue de sentiment et de vie; comment il ramènera la force dans ce corps vide et inanimé. A cet effet, il ne laissera passer aucune occasion d'expliquer au peuple en quoi consiste l'essence du christianisme , qui est l'adoration de Dieu en esprit et en vérité. 11 lui rappellera que tout l'extérieur tire sa valeur de l'intérieur, et non pas l'intérieur de l'extérieur. Il s'efforcera de combler dans le peuple l'absence d'idées pendant l'assistance à l'office divin, en y pourvoyant par des prières, des lectures et des explications préparatoires, etc.

Neuvième canon. — Ce qui est général faisant moins d'impression sur les esprits que ce qui est particulier, et les moyens sanitaires devant, autant que possible, être exclusivement applicables à l'individu, puisqu'aussi bien les blessures lui appartiennent en propre, le pasteur prudent ne négligera aucune occasion qui pourra lui donner une connaissance plus exacte des habitudes, des fautes, des faiblesses, des vices, des tentations particulières à sa paroisse ; il les prendra en considération dans l'exercice de ses fonctions, il recherchera en détail les obstacles qui s'opposent au bien et les moyens propres à le favoriser, et il n'aura pas de repos qu'il n'ait sauvé ce qu'il y a de bon, et donné au moins une salutaire direction à ce qu'il

ne saurait supprimer : utilisant ainsi tous ses soins et ses travaux suivant les besoins de sa paroisse.

La vraie prudence pastorale n'a rien de commun avec les manœuvres sournoises de la ruse , rien de commun avec ces systèmes d'opérations financières qu'invente l'amour de l'argent , rien de commun avec cette curiosité qui est à la piste de tous les secrets, rien de commun avec cette passion conquérante de l'orgueil qui prend l'Évangile pour excuse de l'apothéose qu'il se décerne : rien de commun avec cette vanité assez subtile pour se glisser sous les plis de l'habit sacerdotal. Cette prudence pastorale est, considérée dans sa règle, évangélique ; dans son origine, céleste ; dans son essence , le libre regard de l'Amour divin.

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