‹ Théologie pastoraleChapitre 33 sur 209 · QUELQUES EXERCICES · texte numérisé non relu

QUELQUES EXERCICES

Premier exercice.

« Jean est venu ne mangeant point, ne buvant point; et ils disaient : Il est possédé du démon. Le Fils de l'homme est venu mangeant et buvant ; et ils disent : C'est un homme de bonne chère, et qui aime à boire ; il est ami des publicains et des gens de mauvaise vie. » (S. Matth., xi, 18, 19).

i. Voilà comment les hommes corrompus jugent les plus vertueux ! Dans le préparateur des voies du Seigneur, ils aperçoivent un démon, parce qu'il ne mange ni ne boit; dans le Sauveur lui-même, ils ne découvrent qu'un vaurien, un ami des publicains et des pécheurs, parce qu'il mange et boit. Or, quand le Seigneur et ses préceptes sont jugés avec tant d'injustice, quand on le condamne si inhumainement, pourquoi le serviteur, le disciple du Maître, s'étonnerait-il d'éprouver le même sort que son Seigneur et son modèle? Le serviteur est-il plus grand que son Seigneur ? le disciple est-il au-dessus de son Maître ? Si l'esprit de dénigrement trouva des traces de la présence de Satan en saint Jean, lui qui était destiné à rendre témoignage à la vérité ; si cet esprit de haine crut en découvrir dans celui qui osait dire : « Lequel d'entre vous pourra me

convaincre de péché?» s'il prétendit découvrir des taches grossières dans l'Agneau immaculé de Dieu, il ne lui sera pas difficile de trouver dans les hommes des motifs de blâme, puisqu'ils ne sont jamais ou presque jamais à l'abri du reproche.

il. Quoi ! vous osez porter d'aussi sévères jugements sur d'aussi légers motifs ou même sans motif? Celui qui est sobre, on dit qu'il a un démon; celui qui agit en homme avec les hommes, ou en Dieu avec les pécheurs, celui-là est un homme de bonne chère, un homme qui aime à boire : on Ta vu manger et boire ! Qu'est-ce que la raison humaine, pour porter des jugements si déraisonnables ?

m. Ainsi ne jugent pas le peuple bon et vertueux, le jeune homme intègre, ni même la race énervée des femmes de mauvaise vie ; pour juger ainsi il faut l'horreur de la vérité, l'orgueil, l'ambition d'un pharisien et de ceux qui lui ressemblent ; il [faut fermer obstinément les yeux à la lumière, et dire aux ténèbres : Vous êtes la lumière. 0 Dieu ! préservez-nous de ce péché, qui est un blasphème contre vous, la vérité et l'amour par excellence ; ceux qui le commettent ne sauraient jamais ni vous voir, ni vous aimer, vous qui êtes tout vérité et tout amour !

iv. Les jugements des hommes ne changent ni la nature des choses, ni la valeur des personnes. Saint Jean n'a donc pas un démon parce qu'il plaît à ses concitoyens de lui en attribuer un; Jésus-Christ n'est donc pas un homme de bonne chère parce que les chefs du peuple le font passer pour tel. Jean et Jésus-Christ restent ce qu'ils sont, bien qu'on les prenne pour toute autre chose que ce qu'ils sont réellement. Efforcez-vous d'être irréprochable, et ne vous inquiétez pas de ce que les autres feront de vous !

v. La passion est inconséquente dans ses jugements, incohérente dans ses actions, et elle se contredit elle-même. Elle condamne l'un, parce qu'il mange et boit ; elle condamne l'autre, parce qu'il ne mange ni ne boit. La passion est chez nous le pire des dialecticiens; point de sophiste pareil à celui-là. Con-

dure des choses extérieures aux choses intérieures est un procodé injuste autant que faux. Aussi bien, comment la haine qui veut condamner l'innocence pourrait-elle voir la vérité qui déjà Fa condamnée? Étouffez en vous le mensonge et le père du mensonge : la haine de la vérité ; alors la vérité naîtra, vivra et régnera en vous.

26. Troisième condition. — Le lecteur de la Bible doit être dirigé dans son étude par le désir de la perfection, — L'amour de la perfection doit être le primum movens de la méditation édifiante de l'Écriture sainte. Je veux devenir meilleur: telle doit être son intention dominante. De tous les moyens qui peuvent faire atteindre ce but, celui-là est le plus facile, parce que la Bible a pour objet spécial, non pas de rendre les hommes plus riches, plus savants ; mais de les transformer de fond en comble. Or, le vrai désir de la perfection nous aidera souvent à découvrir le véritable sens de FÉcriture là même où, sans cela, nous ne l'aurions pas découvert de longtemps. Le lecteur qui aura connu par expérience ce qu'est la soif de la justice, comprendra mieux le sens des paroles que nous inscrivons en tête de l'exercice suivant :

Deuxième exercice.

Heureux ceux \qui ont faim et soif de la justice , parce qu'ils seront rassasiés !

i. Non, je ne veux plus me faire illusion à moi-même : cette parole du Seigneur m'ouvre les yeux. Aussi longtemps que mon cœur n'aspirera pas à la vertu et à la science, comme celui qui est affamé soupire après la nourriture, comme le pèlerin accablé de fatigues soupire après une source d'eau fraîche, mon zèle pour la vertu et la sagesse ne sera pas encore le véritable zèle, ce ne sera pas encore un zèle entièrement vivant. Il faut que j'aie faim de la justice ; autrement je ne suis pas encore sérieu. sèment résolu à devenir juste. L'âme, comme le corps, a ses besoins; et de même que celui qui est tourmenté par la faim ou

par la soif sent ce besoin pressant de son corps, ainsi mon âme, si elle est vivante , doit éprouver cette faim et cette soif de la justice. De même que celui qui a soif n'est pas rafraîchi par les beaux discours qu'on lui fait sur une source d'eau fraîche, ni par la résolution qu'il a d'apaiser sa soif , et qu'il n'y a que la boisson qui puisse rafraîchir celui qui a soif; de même que ni l'annonce d'une prochaine nourriture, ni le dessein de la prendre ne peuvent rassasier celui qui a faim ; de même ni les belles paroles , ni les bonnes résolutions ne sauraient apaiser la soif de la justice qu'éprouve mon âme, quand ce désir est réel, vivant : il n'y a que la possession de la justice qui puisse la contenter.

ii. Il faut que j'aie faim et soif de la justice, si j'ai vraiment à cœur la vraie vertu et la vraie sagesse. Je ne veux pas me contenter d'exciter en moi une bonne pensée, un généreux sentiment : être bon et faire le bien, voilà ce qu'il faut que je sois et ce que je veux être. Ma conduite, mes actes doivent montrer les qualités de mon aspiration vers la justice. Et je ne veux pas me contenter de faire çà et là une bonne action, tout en me permettant en même temps des actions basses, coupables ; ce ne serait pas là agir selon toute la justice. Il faut que mon extérieur et mon intérieur soient changés, et deviennent agréables à Dieu ; et non-seulement ma vie extérieure et intérieure, mais encore ma vie la plus intime et tout ce qui en provient : pensées, désirs, bons propos, actions, tout doit ètve ordonné et disposé selon la volonté du Seigneur. Il faut que j'aie faim et soif de la justice, c'est-à-dire de l'amour de Dieu, qui vit en Dieu et s'exerce en sa présence, et de l'amour du prochain, qui doit être égal à l'amour que j'ai pour moi-même. Voilà la justice. — Il faut que j'aie faim et soif delà justice, c'est-à-dire il faut que mes vues les plus secrètes, le principe le plus intime de chacune de mes pensées, de mes volontés, de mes paroles, de mon silence, de mes actions, de mes souffrances, soient conformes à la volonté de Dieu : voilà la justice, voilà les vraies dispositions, la vraie conduite du chrétien. Il

faut que j'aie faim et soif de la justice, c'est-à-dire : je ne dois point avoir de repos que Dieu ne soit avec moi; or, Dieu ne sera avec moi que lorsque je serai tel qu'il veut m'avoir, tout à fait bon, formé complètement d'après sa volonté, transformé tout entier à son image. Voilà la justice. Il faut que j'aie faim et soif de la justice , c'est-à-dire que je n'aie point de repos que la vie du vieil homme ne soit étouffée en moi , et que la vie de l'homme nouveau n'y soit établie. Voilà la justice.

ni. Et si je persévère fidèlement dans la lutte contre tout ce qui est mal, dans le zèle ardent pour tout ce qui est bien, dans la confiance active aux promesses de Celui qui a promis de rassasier ceux qui ont faim et soif de la justice, le Seigneur sera, lui aussi, fidèle à cette parole sortie de sa bouche : « Je rassasierai de la justice celui qui a faim et soif de la justice. » Oui, celui qui connaît à la fois l'homme et la justice, celui qui a mis la soif de la justice au cœur de l'homme, et qui peut lui procurer du soulagement; celui qui a provoqué la faim et promis de l'apaiser; celui qui proclame heureux celui quia faim, heureux surtout parce qu'il obtiendra du soulagement, celui-là tiendra parole ; il fera ressentir les effets de ses promesses à ceux qui auront répondu à son invitation. Il prouvera qu'il ne sait pas seulement enseigner et commander, mais encore promettre et donner : Le Juste exercera la justice.

27. Je ne répéterai pas ce que j'ai déjà fait remarquer, savoir, que la disposition d'âme que le lecteur apporte à la méditation de l'Écriture, est souvent le meilleur interprète du sens qu'elle renferme, quand ces dispositions sont en harmonie avec l'esprit de l'Écriture , de même qu'elles répandent l'obscurité et la confusion sur le passage le plus clair, quand elles sont en contradiction avec l'esprit de l'Écriture. L'état de notre âme, quand nous la lisons, est le verre à travers lequel nous regardons dans le soleil de la vérité. Or, nulle disposition de l'âme ne saurait mieux s'harmoniser avec l'esprit du nouveau Testament que cette ferme résolution : « Je ne veux être qu'un avec Dieu ; je veux devenir semblable à Dieu par Jésus-Christ. »

C'est à ce point central, à cette intention d'arracher les hommes aux ténèbres, de les délivrer du péché et de la mort, et de les transporter dans le royaume de la lumière, que se rattachent tous les récits, toutes les doctrines et toutes les promesses de l'Évangile.

De là vient qu'à mesure que nous avançons dans le bien, nos remarques sur le fond et sur l'esprit du nouveau Testament deviennent de plus en plus profondes et plus riches. C'est ici le cas de faire l'application de ces paroles : « Plus l'œil est pur, plus la vue est claire; et plus la vue est claire, plus elle est pénétrante.» Et s'il est vrai de dire que plus on apporte de franchise dans l'étude de soi-même, plus on devient bon connaisseur des hommes (psychologue) , il [ne l'est pas moins de dire que plus un homme étudie l'Écriture avec des intentions pures, plus il devient bon connaisseur de l'Écriture (théologien) .

28. Une preuve que le vif désir de la perfection nous fait pénétrer jusque dans les entrailles les plus profondes de l'Écriture, nous est fournie par les pensées lumineuses que nous a laissées, sur la nature et la grâce, le pieux auteur del' Imitation de Jésus- Christ. Il faut remarquer : 4° que cet homme, qui n'a aucune prétention à la science et n'en saurait avoir, a communiqué à ses paroles le langage d'un cœur vraiment pieux ; 2° que les sujets qu'il traite, la nature et la grâce, sont précisément les plus épineux ; 3° que ses plus belles observations sur ce sujet peuvent être classées parmi les doctrines essentielles de l'Écriture ; 4° que les excellents tableaux de la nature et de la grâce que nous a laissés ce vénérable auteur, et qui respirent l'esprit de l'Écriture, sont plutôt le résultat des lumières de son âme que des recherches de son intelligence.

Page 1