ESSAIS ET REMARQUES SUR SAINT MATTHIEU, CHAP. XI
* . Jésus-Christ enseigne qu'on ne doit ni prier, ni jeûner, ni faire l'aumône pour être vu et loué des hommes. Cette doctrine s adresse à tous les hommes. Car c'est un sentiment inné à tous les hommes que prier, jeûner, faire l'aumône dans le but d'en être loué des hommes n'est pas aussi noble que prier, jeûner et faire l'aumône en secret, et par pur respect pour la volonté de Dieu. Jésus-Christ nous exhorte à observer cette doctrine en nous rappelant cette vérité si propre à élever l'âme : Dieu voi
dans le secret et récompense publiquement. Cette invitation s'adresse à tous les hommes ; car le Dieu qui voit prier le Juif dans la solitude de sa chambre, y voit également le Grec. Le Dieu qui voit ce qui est caché en Palestine, voit aussi ce qui est caché en France. Le Dieu qui récompense les belles actions que les Israélites font dans le secret, récompense de même les nobles actions que le Chinois fait dans la solitude. Le Dieu des Juifs est aussi le Dieu des Japonais. L'humilité plaît à Dieu nonseulement dans les Juifs, mais encore dans tous ceux qui la possèdent. Celui qui craint Dieu et fait le bien, voilà celui qui est agréable à Dieu.
2. Jésus-Christ nous avertit, lorsque nous prions, de ne pas nous occuper de la multitude des paroles. Or, cet avertissement concerne tous les hommes. Car quel est Fhomme qui ne soit jamais dans la nécessité d'implorer l'assistance d'en-haut et qui ne désire d'être exaucé? C'est une chose souverainement importante pour tous les hommes de savoir que dans la prière il ne s'agit pas du nombre des paroles. Pour prouver cette assertion Jésus-Christ énonce cette vérité incontestable : « Dieu connaît les besoins avant même que l'on ait prié. » Or, cette proposition-là regarde tous les hommes ; c'est une vérité universelle. Celui qui connaît les besoins des Abrahamites sujets à la loi connaît aussi ceux des Athéniens trompés par leur fausse sagesse. Ce Dieu qui connaît le besoin de la faim avant qu'on lui ait demandé du pain , connaît également le besoin de ceux qui ont soif de la sagesse, avant que ce besoin ait été formulé par des paroles.
3. Jésus-Christ enseigne qu'il faut s'amasser des trésors que les voleurs ne puissent enlever, ni la rouille dévorer, ni les vers ronger. Or, cette doctrine-là intéresse tous les hommes. Car partout il y a des voleurs qui commettent le vol, des vers qui rongent, de la rouille qui dévore. Ce qui est passager l'est en Asie comme en Europe. Partout il y a des hommes qui s'attachent réellement aux choses passagères, au lieu de s'attacher aux choses immuables. La cause pour laquelle on ne doit pas
chercher des trésors qui passent, c'est parce que, suivant la doctrine de Jésus-Christ « là où est notre trésor, là est aussi notre cœur. » Or, cette raison a une portée universelle. L'homme, quand son trésor est terrestre, le devient aussi. Partout ce sont les mêmes sentiments qui rendent l'homme nohle et grand, vil et petit. Cette loi est la même sous toutes les zones : « Là où est votre trésor, là est votre cœur ; » là où est l'objet de vos affections, là sont vos vues intimes, vos aspirations ardentes, et telles les vues et les aspirations de l'homme, tel l'homme lui-même.
L Jésus-Christ enseigne qLfon doit conserver pur et intact le sens du Vrai, du Bon et du Bien. Or, cette doctrine peut être recommandée à tous les hommes. Plus le sens du Vrai, du Bon et du Bien se conserve parmi les hommes, plus leurs actes particuliers sont nobles et parfaits. La cause de cette doctrine qu'émet Jésus-Christ est partout la même. Ce sens dû Vrai, du Bon et du Bien est pour l'âme ce qu'est l'œil pour le corps : « Si votre œil est sain, tout votre corps sera lumineux ; si votre œil est malade, tout votre corps sera ténébreux. » Ce raisonnement peut s'appliquer à tous les hommes. Ce n'est pas pour les Juifs, mais pour tous les hommes sans exception, que le sens du Vrai, du Bon, du Bien, a autant de valeur pour l'âme que l'œil en a pour le corps. Sans œil, point de lumière pour le corps ; sans le sens de la vérité, point de lumière pour le chrétien.
5, Jésus-Christ enseigne qu'on ne peut servir deux maîtres, que le respect de Dieu et l'ambition, le culte de Dieu et celui de l'argent ne sauraient subsister ensemble. Cette doctrine est vraie et importante pour tous les hommes. Satisfaire en même temps aux exigences incompatibles de deux maîtres qui se contredisent est chose impossible à tous les hommes et dans tous les temps, au poète de l'Enéide comme au poète de la Messiade; au premier homme d'État comme au dernier laboureur.
6. Jésus-Christ enseigne qu'on doit mettre sa confiance en la Providence divine, et, par cette confiance, étouffer toute inquiétude immodérée par rapport aux choses de la terre : « Les passereaux ne sèment ni ne moissonnent, les lis des champs ne
travaillent ni ne filent, et cependant Dieu veille à la nourriture de ceux-là et à la parure de ceux-ci ; la vie vaut mieux que la nourriture, le corps mieux que le vêtement; on a beau s'inquiéter, on ne saurait ajouter à la longueur de son corps : l'homme vaut mieux que tous les passereaux. »
Cette doctrine est d'une vérité universelle, et les motifs sur lesquels elle s'appuie sont généraux comme la nature. Ou bien, serait-il vrai qu'il n'y ait que la Palestine où les passereaux trouvent leur nourriture sans semer ni moissonner, et qu'il n'en soit pas de même chez nous? Les lis ne sont-ils beaux qu'en Palestine ? N'est-ce pas aussi clans nos jardins qu'ils sont plus magnifiquement habillés que les rois, et cela sans travailler? N'y a-t-il que la vie des Juifs qui vaille mieux que la nourriture, le corps mieux que le vêtement? La vie a-t-elle chez nous moins de valeur que la nourriture qui l'entretient, le corps moins de valeur que le vêtement qui le couvre? N'y a-t-il que le Juif qui ne puisse pas ajouter une palme à sa stature ? Est-ce que peut-être un chrétien et un païen pourraient le faire? Serait-il vrai que le Juif seul, à l'exclusion des autres hommes, vaille mieux que les passereaux, que les fleurs des champs? Non, tout ce qui est humain a une valeur humaine aux yeux du Père des hommes, et est placé sous la sauve-garde de sa sollicitude paternelle. Autant il est vrai que tous les hommes ont une nature humaine, autant il l'est que la doctrine de Jésus- Christ est destinée à tous les hommes. Tout ce que Jésus- Christ enseigne sur la prière , le jeûne, l'aumône, la providence, s'adresse à tous les hommes, à moi en particulier, et est aussi vrai que s'il m'était adressé personnellement.
Troisième préjugé.
Toutes les pieuses pensées qui viennent à l'esprit de celui qui médite sérieusement V Écriture, on peut, sans recherche plus approfondie, les attribuer au Saint-Esprit.
S'il en était ainsi, que faudrait-il penser de ces deux célèbres avertissements dont dous sommes redevables aux deux plus
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grands théologiens, saint Paul et saint Jean, avertissements qui auraient dû concilier à jamais le vrai christianisme et la vraie raison, et fermer à l'esprit de secte l'entrée dans les âmes chrétiennes : « Examinez tout et retenez ce qui est bon;» (I Thess.,v,%\ ). « Éprouvez les esprits, et voyez s'ils sont de Dieu » (I Jean, iv,1 )?
Quatrième préjugé.
Tout dans l'Écriture sainte, la doctrine, le langage, est obscur, inintelligible, énigmatique.
Tout? Et elle serait la parole de Dieu? Non, mes amis; la parole que Dieu a adressée aux hommes n'est pas une montre sans aiguilles. Quoi ! un artiste ne fait pas de montre sans rouages, et Dieu, le Père des hommes, parlerait un langage inintelligible ? S'il y a des passages obscurs dans la Bible, il y en a aussi de clairs; et si Dieu a voulu que l'Écriture fût l'un des flambeaux destinés à illuminer le monde, le don d'interprétation ne doit pas faire défaut à son Église. Il est vrai que pour ceux qui sont dépourvus du sens nécessaire pour voir la lumière du soleil, toute la terre est obscure, comme l'est toute l'Écriture pour ceux à qui manque le sens indispensable pour voir le Soleil des intelligences ; mais cette obscurité , elle ne vient pas de l'Écriture, elle vient de vous.
Cinquième préjugé.
Du moins faut-il avoir à son service toute une bibliothèque de commentaires, posséder de vastes connaissances en philologie et en linguistique, et mener un genre de vie exempt d'occupations, si l'on veut faire des progrès dans l'étude de la Bible.
A cela je me contenterai de répondre : Faites des essais, et réfutez-vous vous-même. Celui qui est mort pour tous les hommes veut être connu de tous ; conséquemment, celui qui cherche trouve; celui qui frappe on lui ouvre. Prenez d'abord pour pain quotidien ce qu'une évidence incontestable vous aura démontré être votre pain quotidien ; puis continuez votre route,
et demain vous trouverez de nouvelles forces pour aller plus loin. Dans l'ouvrage cité précédemment : « Leçons philosophiques sur le nouveau Testament, pour la consolation des laïques, » il est démontré comme vrai que la connaissance du sens de V Écriture, précisément dans les questions les plus importantes, est tout à fait indépendante de l'érudition, de la philologie, etc., et que tout esprit sincère peut y arriver avec n'importe quelle traduction. — Enfin, si l'Esprit de vérité a enveloppé celle-ci dans Fécorce de la lettre, il est tout naturel que ce soit cet Esprit qui en soit le premier interprète.
Sixième préjugé.
Toute pensée personnelle est un péché ; car quand Dieu parle , Vhomme doit se taire.
Il est, assurément, une pensée personnelle qui ne permet pas à Fesprit de Dieu de parler en nous, et cette pensée-là, il faut nécessairement la comprimer. Heureusement, le sens de la vérité n'est pas une pensée personnelle ; et s'il est vrai que cet esprit soit la vérité elle-même, cette pensée individuelle ne doit être que Foreille destinée à saisir la voix de la vérité. Toutes les fonctions du sens de la vérité se réduisent donc à écouter attentivement, et à la laisser parler; toute pensée individuelle qui interromperait cette attention ou la préviendrait, ne serait pas à sa place. L'Écriture est comme une personne étrangère qui nous fait un récit ; laissez-la achever de parler, avant de porter un jugement définitif sur son discours. Quand Fesprit de vérité aura écouté en silence, alors seulement vous pourrez examiner, peser, méditer en toute sobriété. Cet examen, cette pondération, cette méditation ne sauraient être un péché ; car ils viennent en lieu et temps convenables, et comme ils ne sortent pas des bornes d'une recherche qu'accompagne l'humilité, ils ne veulent pas créer la vérité qui n'existe pas ; mais ils se contentent de chercher ce qui est.
Septième préjugé.
Je connais encore un autre préjugé qui éloigne de Fétude de l'Écriture sainte un grand nombre d'intelligences droites.
L'étude de la Bible, dit-on, a enfanté tant d'hérésies, de partis et de sectes !
Cela est vrai, elle en a produit un grand nombre; mais si tant d'araignées ont pu sucer du poison des fleurs de la Bible , qui oserait défendre aux abeilles d'aller y chercher du miel? Il y aurait infiniment plus de prudence à crier aux lecteurs : « Au lieu d'être des araignées, soyez des abeilles diligentes ! » Voilà précisément le motif pour lequel je marque tant de croix sur les points de séparation : elles sont destinées à montrer au lecteur les chemins qui conduisent à l'erreur, et à l'en détourner. Mais, ajoute-t-on, la lecture de la Bible qui a pour but l'édification, a produit dans le monde tant de folies et d'aberrations, que, pour un grand nombre, le seul mot d'édification éveille déjà le soupçon de bigoterie et autres choses plus graves encore. — Ce sont précisément les choses dont on a le plus abusé qui sont le plus propres à être bien employées, et l'abus n'est qu'une invitation plus pressante au bon usage. L'idée que j'ai donnée de l'édification devrait suffire pour convaincre le lecteur sincère que celle dont je veux parler est aussi éloignée de la sensiblerie, de la fausse piété, de l'ignorance et du zèle non éclairé, que de la légèreté, de la froideur, de la grossièreté et de l'habitude du mal. Chaque chose reste ce qu'elle est, bien que des milliers de têtes la prennent pour ce qu'elle n'est pas. L'édification reste toujours l'édification, c'est-à-dire le principe de toute bonne pensée, de tout bon désir, de. toute bonne action ; elle demeure toujours l'état le plus noble où l'homme puisse parvenir, la base sur laquelle il doit édifier s'il veut réaliser le but du christianisme. Qui oserait s'inscrire en faux contre cette vérité, sans encourir le ridicule?
31 . Sixième condition. — Celui qui se livre à l'étude de la Bible ne doit être troublé par aucune passion dominante. Si la passion trouble la vue de tout observateur en général, cela est
vrai surtout de celui qui cherche à s'édifier, c'est-à-dire à vaincre la tentation, à détruire ce qui est pour former une « nouvelle créature » (Galat., vi, 45); car c'est contre celui qui veut le chasser que le démon de la passion s'acharne avec le plus d'ardeur.
Il en est des vérités du nouveau Testament comme de toutes celles qui intéressent le cœur humain. Celui qui veut les voir a suffisamment de lumières pour les voir; celui qui ne veut pas les voir a suffisamment d'obscurité pour ne les voir pas.
Les vérités du nouveau Testament sont dans une condition pire que toute autre vérité. Elles demandent de trop grands et de trop sanglants sacrifices ; elles froissent trop impitoyablement l'esprit et la chair; elles connaissent trop peu l'art d'épargner le côté faible de l'homme ; elles ménagent trop peu ses blessures invétérées; elles parlent trop positivement de l'abnégation, de la nécessité de porter sa croix ; elles arrachent avec trop de sans façon et trop peu de compliments le masque aux hypocrites, qu'elles appellent race de vipères ; elles ne sont pas même d'accord avec ce qu'attendent les Juifs de toutes les nations et les Grecs de tous les temps ; elles ne prêchent, et cela sans détour, que « Celui qui est un scandale pour les Juifs et une folie pour les Gentils » (I Cor., 23); elles ne s'étalent pas en paroles recherchées ; elles apparaissent avec le costume de la simplicité : ne promettant rien moins que la vie éternelle, elles ne demandent rien moins, sinon que l'homme soumette, sans condition, toute sa volonté et toute son intelligence à l'empire de la vérité; elles ne sont nullement du monde, et elles se prononcent avec trop d'énergie contre tout ce qui s'appelle esprit du siècle, pour vouloir chercher leur bonheur en ce monde.
Bien saisir ces vérités, d'une nature toute spéciale et toute céleste, n'est possible qu'à une âme pure et intègre ; qualités que ne saurait avoir une âme asservie par quelque passion.
Rien ne souille si complètement l'homme tout entier qu'une passion qui y domine. Elle porte le ravage dans les abîmes les plus profonds du cœur humain, et oppose au rayon de la lumière un chaos impénétrable.
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il s'agissait de frayer au Seigneur, qui est la lumière môme, la voie dans le cœur de l'homme ; il s'agissait de combler les vallées, d'abaisser les montagnes, d'abattre l'orgueil, l'envie, rattachement du cœur aux choses passagères : telles étaient les vues sublimes de l'humble Précurseur préparant les voies à son Seigneur. Mais l'orgueil et l'hypocrisie des sages de la Judée amoncelèrent l'une sur l'autre de nouvelles montagnes pour arrêter la lumière dans son cours, tandis que l'humble cabane des pécheurs lui accorda un libre passage. De nos jours, les montagnes se relèvent d'un côté menaçantes et terribles, et il manque, de l'autre, cette foi assez puissante pour dire: Montagnes, aplanissez-vous !
32. Septième condition. — Celui qui se livre à la méditation pratique de l'Écriture doit être suffisamment pourvu d'études préparatoires, de convictions et d'exercices.
Partout où il n'y a pas de préparation, où les voies n'ont pas été ouvertes, se rencontrent beaucoup d'obstacles et d'épines. Au contraire, toute science, tout exercice cessent d'être difficiles et pénibles, dès qu'ils sont préparés par des connaissances et des exercices préalables. Au nombre de ces préparatifs, il faut compter : l'exercice dans la lecture faite avec ordre et en vue d'atteindre le but qu'on se propose ; l'habileté à trouver la donnée générale d'un livre ; l'idée exacte de la confiance historique que mérite un ouvrage ; la conviction qu'il renferme des vérités, et des vérités importantes ; l'habitude de la réflexion.
Il est hors de doute que des lectures subséquentes agrandiront ces connaissances et ces convictions, perfectionneront ces exercices ; mais ils ne doivent pas nous être tout à fait étrangers lorsque nous nous livrons à la méditation de la Bible. Nous devons les y apporter dans une faible mesure, puis les élever ensuite à leur plus haut degré par la méditation de l'Écriture. Quant à l'habileté à trouver la*donnée générale d'un livre, on a voulu, comme pour tout le reste, inventer une science spéciale, à laquelle on a donné (ce qui était la chose la moins difficile) le nom grec d'Herméneutique. Mais il en est de cette science
comme d'une foule d'autres : le côté général des choses offre trop peu de difficultés et est trop accessible à la saine raison pour n'être vu qu'à travers les lunettes des érudits; et quant au côté spécial, les sciences sont trop générales pour qu'elles puissent rendre de grands services dans l'application. Aussi, le théologien et le juriste ont-ils besoin chacun d'une Herméneutique spéciale pour leur genre d'étude. — En ce qui concerne le côté général de l'Herméneutique, on peut, en le résumant en quelques mots, le formuler ainsi : celui qui est parvenu à se faire une idée exacte du but de l'auteur, des causes pour lesquelles il a écrit, des dispositions d'esprit dans lesquelles il a écrit, de l'occasion qui l'y a déterminé, de l'esprit de l'époque dans laquelle et pour laquelle il a écrit, de l'esprit de l'ouvrage qui lui a inspiré la lettre, des formes de l'expression, des tendances qui se remarquent dans son genre d'écrire, des choses analogues, des répétitions, des passages qui en éclaircissent d'autres qui sont obscurs, des passages qui s'expliquent d'eux-mêmes : celui-là s'est irayé une voie qui lui permettra de découvrir la donnée générale d'un ouvrage.
J'ai dit : « Les passages qui s'expliquent d'eux-mêmes. » J'attribue une valeur particulière à cette réflexion ; je trouve là l'une des principales règles de toute espèce d'interprétation de l'Écriture ; et je sais par expérience qu'appliquée à l'Écriture sainte elle arrive à de grands résultats. Établissons d'abord la règle, puis nous ferons un essai.
RÈGLE POUR TOUTE ESPÈCE D'INTERPRÉTATION DE p'ÉCRITURE.
Laissez toute Écriture s'interpréter elle-même partout où elle peut s'interpréter, et de la manière qu'elle le peut. Ne vous faites aucune violence ; ne subtilisez pas sur un passage ; laissezle s'énoncer ; n'y mêlez pas vos propres réflexions avant qu'il ait fini : laissez l'interprétation se faire elle-même. Et quand l'Écriture se sera elle-même interprétée, alors, et seulement alors, donnez un libre cours à vos réflexions.
THÉOLOGIE TASTORALE. 93
V Écriture interprétée par elle-même. — Essai.
I Saint Luc raconte, au chapitre iv, 16-31, la première prédication de Jésus-Christ dans sa petite ville natale.
1 . On lui présenta le livre dTsaïe, et l'ayant ouvert, il trouva précisément l'endroit où il était prédit que Fesprit du Seigneur Favait consacré par son onction et Favait envoyé pour prêcher FÉvangile : prophétie qui recevait son accomplissement à Finstant de la première apparition publique de Jésus.
Admirable rencontre de ce passage de FÉcriture ! c'était le plus convenable de tous ceux qui pouvaient convenir, d'abord à la personne dans laquelle il s'accomplissait, puis à la première apparition du Sauveur, qu'il paraissait indiquer d'une manière toute spéciale.
2. Ce passage qui s'accomplissait en lui, il le lut debout — avec le sentiment que c'était lui qu'il indiquait. La chose qu'on lit, la personne qui lit, et les sentiments dans lesquelles elle lit sont choses qui importent beaucoup.
3. Ce passage indique d'une manière précise l'importance de sa mission, telle que son âme la concevait. « L'esprit du Seigneur m'a consacré pour prêcher FÉvangile aux pauvres, pour relever ceux qui ont le cœur brisé de douleur, pour annoncer aux captifs qu'ils vont être délivrés, et aux aveugles qu'ils vont recouvrer la vue ; pour mettre en liberté ceux qui sont accablés sous les fers ; pour publier l'année des miséricordes du Seigneur, et le jour auquel Dieu rendra à chacun selon ses œuvres. »
4. Tout dans ses actes extérieurs, et jusqu'aux moindres circonstances, révèle qu'il a conscience de sa dignité. Il ferma le livre, le rendit au ministre, s'assit, et commença sa prédication.
5. Tous les yeux étaient fixés sur lui : sa réputation l'avait
devancé; il a grandi à Nazareth, et le voilà maintenant qui prêche pour la première fois dans sa patrie ! L'idée qu'on prêche dans son lieu natal, jointe aux regards de toute une assemblée, a une vertu particulière pour inspirer des sentiments de frayeur.
94 THÉOLOGIE IASTORAXE.
6. « Ce que vous entendez aujourd'hui de vos oreilles, est l'accomplissement de cette parole de l'Écriture. » Comme cet exorde est simple et naturel ! En a-t-on jamais entendu qui ait réuni ces deux qualités à un si haut degré?
Ce qu'il sentait, il l'exprimait; ce qu'il voyait en lui-même, il le révélait au dehors. Il disait : a, ce qu'il sentait profondement, b, ce qu'il voyait clairement en ce moment là, et c, par conséquent ce qui était le plus à propos. C'est là une éloquence qui se fait elle-même, une parole qui se forme de soi et qui manifeste une idée claire, un sentiment vivant. — Une telle parole doit assurément être excellente.
7. Tous, après cet exorde, l'applaudirent, et admirèrent les paroles de grâce qui étaient sorties de sa houche.
Les applaudissements, l'admiration de la foule assemblée, tels sont les premiers effets que produit la vraie éloquence, celle qui déborde de la plénitude du cœur. « Secretum quoddam na- « turae, dit le pénétrant Bacon, hominum animos, cum congre- « gati sunt, magis quam cum soli sunt, affectibus et impressio- « nibus patere. »
8. « N'est-ce pas là le fils de ce charpentier Joseph, » demandèrent ses compatriotes stupéfaits ? L/étonnement soudain et inattendu où se trouvèrent les auditeurs leur arracha cette question. A ce premier moment de surprise succéda la réflexion, qui ne put trouver dans l'atelier d'un charpentier le motif caché de cette puissante éloquence : On n'invente pas ainsi, » dirait Rousseau en cet endroit.
9. Ce n'est qu'ici, proprement, que commence son discours, lequel ne manquera pas sans doute de lui attirer tous les applaudissements du peuple.
L'aiguillon de ce discours consiste en ce que l'orateur voulut être médecin, et appela par son vrai nom la maladie de ses auditeurs; — en ce qu'il révéla à ceux qui l'écoutaient avec applaudissement et admiration l'incrédulité de leur cœur. Personne n'aime que l'on trahisse les secrets de son intérieur ; sans cela ou rquoi les cacherait-on ?
10. C'est en révélant l'incrédulité de ses auditeurs que le Sauveur résolut cette question qu'il avait lue au milieu d'eux sans la formuler littéralement : « Pourquoi n'y a-t-il personne qui fasse des miracles dans son pays? »
1 1 . La première réponse qu'il fit à cette question fut empruntée à cette maxime qui lui était familière : « Personne n'est prophète dans son pays. »
Les hommes admirent volontiers ce qui est étranger, parce qu'ils peuvent le faire sans donner à un compatriote la préférence sur eux. Mais rendre justice à un indigène est déjà plus difficile ; car la secrète vanité du cœur s'y trouve blessée. L'œil du compatriote est déjà en soi louche et envieux ; et outre que celui-ci a déjà la tête remplie de préjugés contre le prophète, tels que ceux-ci : « Nous avons grandi avec lui; voilà ses parents, ils exercent tel métier, ils ont telle fortune, » son âme éprouve encore toute sorte d'aversions, telles que : la défiance, le mépris, la jalousie : « Pourquoi serait-il plus que nous? pourquoi en saurait-il plus que nous ? pourquoi serait-il plus puissant que nous ? »
12. Jésus-Christ tira sa seconde réponse de Y histoire des Israélites. Élie secourut une étrangère; Elisée, un étranger; mais tous deux eurent la main paralysée par l'incrédulité d'Israël; car telle la confiance qu'on a au prophète, telle l'influence du prophète : or, comme c'est dans sa patrie que l'on obtient le moins de confiance, c'est là aussi qu'on a le moins d'influence.
13. Le mode d'enseignement du Sauveur se montre dès sa première apparition en public. Il profite de l'occasion que lui offre le passage du prophète Isaïe pour prendre la parole; il utilise les proverbes en vogue, arrache les objections du cœur de ses auditeurs, et les réfute au moyen des livres sacrés du peuple. Voyez comme tout ce qu'il dit est digne de sa personne, de son ministère, de sa patrie ! Voyez comme la clarté et la vérité s'allient admirablement, puisqu'il cite les proverbes connus de
o us et les faits consignés dans les livres sacrés !
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14. Sort du Prophète. — « Tous ceux qui l'entendirent furent remplis de colère, et se levant, ils le chassèrent de leur ville, et le menèrent jusqu'au sommet de la montagne sur laquelle elle était bâtie, pour le précipiter. »
On voit ici assez clairement ce qu'il en est des applaudissements des hommes , et combien la faveur est "voisine de la disgrâce. On y voit l'habitude qu'ont les hommes de louer ce qu'ils entendent volontiers, et le sort réservé aux ministres de la vérité quand ils prêchent des vérités désagréables à entendre ; on y voit que ce sont précisément les doctrines les plus salutaires qui sont le plus désagréables, qu'un brillant début est proche d'un fâcheux dénouement, que la réputation de prophète à l'étranger ne sert qu'à exciter l'envie de ses compatriotes ; que l'homme, fût-il le meilleur et le plus sage, peut, pour une seule parole prononcée en faveur de la vérité, s'exposer à être chassé de la ville et précipité du haut d'une montagne ; qu'il ne faut pas se fier à la mer, alors même qu'elle est calme; mais on y voit aussi que ces considérations-là ne doivent pas retenir l'homme qui ne veut qu'annoncer la vérité et glorifier le Sei. gneur.
1 5. Délivrance du Prophète, — « Il passa au milieu d'eux, et se retira. »
Avant que sonne l'heure des ténèbres, le messager de la lumière échappe à toutes leurs attaques.