‹ Théologie pastoraleChapitre 64 sur 209 · QUELQUES OBSERVATIONS SUR CE QUI PRÉCÈDE · texte numérisé non relu

QUELQUES OBSERVATIONS SUR CE QUI PRÉCÈDE

Faisons ici quelques observations amicales que nous croyons nécessaires ; elles contribueront peut- être à bannir de la terre ces procédés également contraires à l'Écriture et à la raison,

\ . Soyez tout à fait sobre dans vos jugements , et apprenez à être maître de votre oui et de votre non.

2. Ne vous permettez pas facilement d'émettre un jugement sur une personne encore vivante que vous n'avez pas vue vousmême , avec laquelle vous n'avez pas conversé , et que vous n'avez pas appris à connaître exactement par des relations.

3. Ne répétez jamais le jugement que vous avez entendu de quelqu'un, fût-ce le plus savant des hommes, sur un livre, sur une personne, etc. Puisque vous avez vous-même des yeux, vous devez voir vous-même ce qu'il vous est possible de voir, ou bien attendre que vous puissiez le faire, et que vous soyez en état d'apprécier vous-même.

4. Ne condamnez aucune action à cause de l'intention, puisque cette intention, vous ne pouvez que la présumer et la sup-

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poser, et qu'il vous est impossible de vous mettre suffisamment dans la position de celui qui agit, pour être à même, de formuler une appréciation compétente.

5. Abstenez-vous à jamais de tout jugement général et absolu sur des nations , des partis , des académies tout entières ; car ces sortes de jugements sont certainement injustes et tout à fait vagues.

6. Avant d'émettre un avis sur une personne , sur un livre , sur un acte , demandez-vous : Oserais-je me permettre de dire en présence de la personne , de Fauteur, etc., ce que j'ose dire en son absence, sans crainte d'être convaincu d'avoir fait une assertion contraire à la vérité , ou du moins sans être accusé d'une sévérité blâmable? — Oserais-je exprimer ces sentiments devant des amis et des ennemis ?

7. Sondez votre cœur (comme si Dieu lui-même vous mettait à la question) avant de porter n'importe quel jugement, et voyez si votre sévérité n'a pas sa source dans quelque préjugé , quelque passion, quelque haine ou quelque rivalité.

8. Plus une personne ou un livre sont encensés ou décriés, plus vous devez différer votre jugement et attendre que vous ayez vu , lu , examiné , et que vous vous soyez convaincu de l'impartialité et de la plénitude de votre examen.

9. Tout ce qui sent l'esprit de secte et de parti , tout ce qui rentre dans les disputes d'écoles , vous devez le soumettre à un examen mille fois répété , si toutefois vous êtes à même d'apprécier, et vous ne devez pas vous mettre du côté de la multitude.

iO. Là où l'on s'agite au lieu de prouver, où l'on se lamente au lieu d'examiner, où l'on ricane au lieu de répondre ; là où les attaques et les réfutations prennent le langage grossier d'une femme en courroux ; là où Fanimosité remplace le zèle , et où les passions les plus désordonnées se cachent sous le couvert de la religion, là n'habite point l'esprit de la vérité : fuyez de tels lieux, si vous ne voulez pas que cet esprit de vérité se corrompe en vous.

\ \ . Tout jugement qui. à cause d'un fait accidentel, jette le soupçon sur une personne, sur un livre ou sur une action, doit être, avant une enquête en forme, considéré par vous comme un acte de cruauté exercé envers une personne honorable.

1 2. Tout jugement , même de la part d'une personne tout à fait pieuse , sur une personne ou sur un écrit, qui , blâmant quelques rares défauts, n'a jamais de louange pour les nombreuses qualités, doit vous paraître exclusif, et vous devez vous en défendre comme on se défend d'une tentation d'impureté.

43. Prenez pour vérité tout ce qui vous rend véritablement meilleur, plus calme, plus intérieur, plus heureux; — » en d'autres termes , prenez pour bon tout ce qui est bon , tout ce qui éclaire véritablement, tout ce qui rend réellement plus sage.

\ 4. Tout jugement qui repousse une chose sainte à cause d'un mot qui ne plaît pas , doit être considéré comme le fruit d'une sagesse enfantine , qui rejette une pièce d'or parce qu'elle a reçu une tache d'encre.

\ 5. Croyez fermement que là où il y a de l'agitation , de la chaleur, de la fermentation, des clameurs, là ne saurait être la sagesse; et que le calme, la sérénité, la gaieté, la charité, la condescendance, l'humilité, sont la marque de la vraie sagesse.

Tous les matins (ou du moins chaque fois que vous commencerez votre étude sur l'Écriture) relisez ce conseil -amical , et prenez la résolution d'y être fidèle durant la journée. Dans le cours de vos occupations, remarquez chaque violation que vous en ferez, et infligez-vous, à la place même où vous l'aurez commise, une sévère punition. Le soir, faites une comparaison rigoureuse de votre conduite avec ces conseils , et endormezvous dans cette prière : Seigneur, faites que je me guérisse de la folie des enfants des hommes, afin que f apprenne à devenir sage en marchant dans votre lumière. Amen.

59. Ces conseils sont tout à fait en harmonie avec ce qu'on lit sur l'interprétation de l'Écriture sainte dans l'excellent ouvrage : De Eruditione triplici, solida, super fîciaria, falsa (Amstelod., ex offic. Wetstein, 4707).

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a La loi fondamentale de toute interprétation est celle-ci : Pour pénétrer le sens d'un écrivain ou d'un orateur, vous devez vous placer tout à fait dans sa situation et à son point de vue, et devenir en quelque sorte un autre lui-même. Plus vous vous serez transformé en lui-même, plus vous pénétrez avant dans sa pensée. Voilà pourquoi il faut que l'interprète soit assez favorable à l'écrivain et à l'orateur pour ne pas nourrir le secret désir de le surprendre en quelque'faute (i). Voilà pourquoi aussi il faut ajouter peu de foi aux récits d'un moqueur ou d'un homme mal intentionné, à moins qu'on ne veuille être induit en erreur. Tel est le motif pour lequel il faut éviter comme une peste publique la lecture de tous les livres écrits pnr des esprits impies et contentieux ; car on ne saurait les bien comprendre sans prendre la forme de leurs auteurs, c'est-à-dire sans devenir impie et contentieux comme eux. La forme de l'auteur laisse chaque jour une empreinte plus profonde dans l'âme du lecteur. De là aussi l'impossibilité de découvrir l'esprit de l'Écriture

(1 ) Boni interpretis officium principale :

Te totuni transformais in statum formamque scriptoris, aut loquentis, eujus sensum ex verbis haurire cupis.

Consectaria quœ ex fondamentali hac lerje consequuntur :

i. Omnem interpretem scriptori suc-, aut ei cujus verba audit, benevolum atque faventem esse debere , saltem sic, ut non optet eum falsa dixisse, aut hoc potius quam aliud. Atque hinc patet nullius malevoli aut irrisoris aliéna sensa referentis rationibus fidem esse adhibendam, nisi si quis omnino ex professo voluerit decipi.

ii. Libros omnes rixosos atque impios velut animorum pesteni esse fugiendos. Nam si quis eorum sensa exacte scire volet, is in scriptorum istorum mentem sese transformet necesse habet.

Unde ejusmodi lectio in dies plus vanae improbaeque forma? legentibus adfricabit.

m. Librorum sacrorum spiritum sola grammatica atque critica intelligere velle, estvelle impossibile. Spiritus enim non nisi spiritu consentiente atque homogeneo poterit percipi, atque transformari animus débet in spiritum sacrarum litterarum. — Jam vero animus regulis critices et grammatices nequit in spiritum transformari.

iv. Interpretis prima dos est, ut secundum apertum spiritum S. S. librorum mores suos, atque se totum componat, uti sapiens quidam habet :

« Qui vult plene et sapide Ghristi verba intelligere, oportet ut totam vitam suam studeat illi conformais. »

sainte par les seules ressources qu'offrent la grammaire et la critique ; car l'esprit ne saurait être compris que par un esprit qui est en harmonie avec lui. Pour que le lecteur comprenne la Bible, il faut d'abord qu'il se soit transformé en l'esprit de la Bible; or, les lois de la grammaire et de la critique ne sauraient opérer de si grandes choses ; elles ne sauraient transformer les esprits et leur donner une forme divine. L'interprète doit donc commencer par conformer sa vie aux préceptes de l'Écriture, s'il veut saisir le sens des doctrines qu'elle renferme. »

Telle est, en effet, la loi fondamentale de toute interprétation, comme l'appelle ce judicieux écrivain. L'auditeur et le lecteur ne peuvent comprendre la pensée d'un orateur et d'un écrivain qu'autant qu'ils pénètrent, non pas dans leurs paroles , mais dans leur âme. Or, il n'y a que l'homme vertueux qui puisse pénétrer dans l'âme de l'homme vertueux ; il n'y a que le cœur pur qui puisse pénétrer dans le cœur de l'homme pur; il n'y a que l'homme de Dieu qui puisse comprendre l'homme de Dieu. Ainsi donc, pour que les esprits puissent se comprendre, il faut qu'il y ait entre eux sympathie, harmonie. Nous laissons au vrai lecteur le soin de déduire les conséquences nombreuses qui découlent de cette loi fondamentale de toute interprétation.

ARTICLE IV

Avertissement au sujet de quelques fautes quil importe d'éviter.

60. La charité avertit; la charité unie à la sagesse met en garde contre certaines fautes. Parmi les erreurs préjudiciables dans lesquelles on peut tomber, dans la lecture de l'Écriture, je compte, outre celles déjà mentionnées, premièrement : la partialité (\).

En faisant de quelques passages sa lecture favorite, et en ne

(1) Non potest Evangelium ex parte consistere ,, et in parte nutare. Aut utrumque oportet, ut valeat ; aut utrumque vim veritatis amittat. (Cyprian., Serm. de lapsis., circa med.)

parcourant les autres que superficiellement, ou pas du tout ; en torturant le sens de ces passages favoris, on détruit le magnifique édifice du Christianisme. De là sont nées presque toutes les divisions et les erreurs qui ont éclaté entre des chrétiens; de là naissent et se maintiennent encore de nos jours tant de malentendus.

Ainsi, c'est une faute de ne jamais trouver importants que les passages où il est question de la foi , et de faire peu de cas de ceux où il est parlé de la charité et de la pénitence, et réciproquement ; puisque, sans la pénitence, la foi ne sert de rien au pécheur, que la pénitence sans la foi ne peut mener à rien, et que la foi et la pénitence n'ont pas d'autre but que la charité : Finis prœcepti charitas.

C'est une faute de rechercher les passages où la charité envers le prochain est recommandée, et de négliger ceux où la foi et la prière sont prescrites ; puisque tout amour du prochain, pour être véritable, doit avoir son principe en Dieu, et qu'il ne faut chercher le salut que dans l'Auteur du salut. Autrefois il n'était pas rare de trouver des hommes qui croyaient devoir ravaler les bonnes œuvres pour exalter la foi ; ce qui engendrait et entretenait une grande légèreté parmi le peuple. Tout ce qui leur était à charge, ils l'appelaient la sainteté des œuvres, et dormaient leur lourd sommeil, appuyés sur le coussin de la foi. Maintenant la scène a changé ses aspects : les acteurs ne recommandent plus que les bonnes œuvres, et trouvent inutile la vertu de la foi : ce qui, en laissant les hommes dans l'indolence et la torpeur, ne produit pas le véritable esprit évangélique.

C'est une faute de trouver importants les passages qui ont trait à la morale, et de faire peu de cas de ceux qui ont rapport au dogme. Le Christ complet n'est ni la dogmatique sans la morale, ni la morale sans la dogmatique, ni une partie de la morale sans l'autre partie, ni la morale sans l'histoire. Ce qu'il faut chercher, c'est le Christ vivant, complet, et non pas un Christ partagé, mort, le Christ de la lettre....; et celui qui cherche trouve.

Parmi les fautes préjudiciables, je compte, deuxièmement : l'esprit de secte, qui, dans l'interprétation de l'Écriture, ne s'inquiète nullement de la tradition, bien qu'il soit incontestable que les premières communautés furent établies sur la tradition, avant l'existence des Écritures du nouveau Testament, et bien longtemps avant que ces Ecritures eussent été recueillies.

Ainsi, il suffirait d'examiner avec quelque attention les doctrines contenues dans le Symbole des Apôtres, l'un des plus précieux dépôts de la tradition, pour éviter des milliers d'hérésies. Il doit paraître souverainement ridicule à l'homme mûr et réfléchi de voir que quelques grands ou petits esprits du xvine ou du xix* siècle s'imaginent pouvoir trouver dans leur siècle plus de ressources pour arriver à la connaissance de ce qu'on nomme l'esprit du Christianisme, l'esprit des Apôtres, que saint Ignace et saint Polycarpe, par exemple, ne purent en trouver dans leur commerce avec les Apôtres ou avec leurs amis intimes; eux dont la vie tout entière n'était que l'image vivante de leur croyance.

Parmi les fautes préjudiciables, je compte, troisièmement : les efforts manifestement inutiles, les essais plus courageux que sages, qui ont pour but de démontrer que les doctrines de la Bible sont conformes aux exigences de la raison philosophique. Chaque philosophe étant porté à prendre sa propre raison pour la véritable raison philosophique, et le faisant habituellement quand il n'est pas pourvu d'un rare bon sens, vouloir harmoniser les doctrines bibliques avec la raison philosophique ne signifie rien autre chose, sinon vouloir concilier l'unité de la religion avec la pluralité des opinions contradictoires. Et comme ces opinions se perdent ou s'accréditent d'un jour à l'autre sur le théâtre du monde, c'est vouloir faire jouer à la vérité, qui est une, un rôle subordonné aux caprices de la mode. La vérité des révélations contenues dans l'ancien et le nouveau Testament étant désormais à l'abri de toute contestation sérieuse, il serait, ce me semble, plus conforme à la raison que les philosophes

! 5S THÉOLOGIE rASTORALE.

sacriliassent humblement leurs opinions concernant les choses divines sur l'autel des vérités révélées, qu'il ne convient aux théologiens de ravaler les vérités de l'Écriture au niveau des opinions philosophiques. Au surplus, que la raison philosophique soit à même de préparer les voies à la religion, en levant les obstacles, c'est ce qu'a reconnu depuis longtemps un illustre écrivain.

Les besoins de notre temps exigent encore que nous rappelions l'une des plus importantes paroles du même auteur : c'est que toute philosophie profane rendra de meilleurs services comme servante chargée d'épousseter la statue, qu'elle ne pourra jamais lui en rendre comme ciseau; car il serait à craindre qu'elle ne lui fit de trop fortes entailles. De nos jours, les philosophes ne se sont pas contentés de confier à la raison l'office du ciseau , et de détruire pièce par pièce la vénérable statue de la religion ; ils ont encore transformé l'image de Dieu en une statue de la Raison, et déclaré insensés tous ceux qui , au lieu de reconnaître qu'ils sont redevables de leur religion aux découvertes de l'homme , veulent en attribuer l'origine à une intelligence supérieure.

Parmi les fautes préjudiciables, je compte, quatrièmement : la condescendance des théologiens de cour et de cuisine qui ravalent la théologie aux opinions des grands et des riches. Ces théologiens-là ne trouvent naturellement dans l'Écriture que ce qui favorise les entreprises d'un parti puissant, ou qui couvre du vernis de la vérité et de la vertu les habitudes du peuple.

Tout système favorable aux idées de cour et aux passions des grands, ils le trouvent conforme à la Bible ; ce système brille sous l'éclat de tant de pièces séduisantes, qu'il leur est impossible de ne pas le trouver. Ils crient : Obéissance, obéissance, aussi longtemps que l'autorité peut maintenir leur crédit. Ils crient : Liberté, liberté, dès que l'autorité est opprimée par la masse du peuple. Souvent un simple ragoût suffit pour mettre l'interprète de l'Écriture d'accord avec les goûts de son hôte.

Parmi les fautes préjudiciables, je compte, cinquièmement : l'urbanité des théologiens de journaux et de la mode, qui dans

leur procédé d'annihilation , enlèvent peu à peu à la Bible tout caractère surnaturel, et pour qui les applaudissements de savants spectateurs remplacent souvent les preuves intrinsèques qu'ils devraient fournir à l'appui de leurs nouvelles doctrines ; qui, par conséquent sacrifieraient à la vanité l'esprit et la lettre de l'Écriture, s'ils pouvaient se rendre maîtres de l'esprit et de la lettre.

Cette urbanité et ces applaudissements (qui sont la quintessence de l'histoire de la littérature théologique de notre époque) mettent tout esprit calme et impartial en état de juger comment tel ouvrage sera apprécié dans tel journal, à moins que des considérations humaines ne forcent à transgresser les lois du lieu, ce qui arrive rarement. A cela je n'ai rien autre chose à dire que ce que répéterait un savant du douzième siècle , s'il vivait de notre temps :

Utinam nostri Pharisœi, etsi non faciunt, saltem dicerent quod oportet.

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