THÉOL. PAST. I. M
§ III. — Direction immédiate pour celui qui étudie l'Écriture.
63. Il est incontestable : premièrement, que les ouvrages des saints Pères renferment de puissants témoignages en faveur des vérités de la religion; deuxièmement, que certaines vérités morales y sont traitées de main de maître ; troisièmement, qu'en de certains endroits ils renferment des enseignements, des avertissements, des exhortations, des encouragements d'un grand prix et qui révèlent une grande connaissance des hommes et de FÉcriture.
On peut donc se figurer une lecture des Pères véritablement pratique, avantageuse à la connaissance de la Bible; c'est celle qui ne s'occuperait que de trouver des témoignages à l'appui des vérités de la religion, de magnifiques expositions des préceptes de la morale, des exhortations et des encouragements, dont on pourrait se servir comme de commentaires pour les différents passages de la Bible.
Cette lecture pratique des saints Pères se distingue d'une autre, plus scolastique que pratique, qui, le plus souvent, ne cherche dans les Pères que des arguments à l'appui des systèmes et des opinions en vogue dans les écoles, et qui torture et manipule les textes jusqu'à ce qu'ils semblent se prêter aux hypothèses d'une école , ou se plier aux exigences d'une passion que l'on nourrit contre telle personne ou tel parti.
64. Une première condition requise pour la lecture des Pères, et l'on ne pourrait guère demander moins, c'est de les lire soimême. Cette exigence n'est nullement superflue; est premièrement, les citations sont souvent complètement inexactes, et font qu'on leur attribue fréquemment ce qui ne se trouve nullement dans leurs ouvrages; deuxièmement, les citations sont souvent à moitié fausses, c'est-à-dire que le passage en question, tout en se trouvant dans les ouvrages des Pères, s'y trouve dans un autre ordre d'idées et dans un sens différent; troisièmement, les citations sont souvent imparfaites, de sorte qu'on omet souvent ce qu'il y a de plus beau, et qu'on cite ce qu'il y a de moins bon.
Une seconde condition nécessaire pour l'étude pratique des Pères , c'est de les lire avec un œil scrutateur; car ou les passages sont obscurs, ou ils se rapportent à un point, même dogmatique (1 ), qui n'était pas encore établi d'une manière précise à l'époque des saints Pères; ou ils ont un caractère si individuel, et s'adaptent si exclusivement à la situation de l'écrivain et à l'époque où il écrivait, qu'il est besoin d'une prudence plus qu'ordinaire pour pouvoir les appliquer de nos jours et dans notre situation actuelle; ou ils ont trait à une proposition de philosophie spéculative (2), que les Pères ne pouvaient formuler qu'avec le langage philosophique usité à cette époque ; ou ils ne sont rien moins qu'erronés. Ainsi saint Jérôme [Epist, ad
Paulinwn) dit de Lactance : Utinam tam nostra confirmare
potuisset, quam facile aliéna destruere. Ailleurs le même saint Jérôme dit encore en parlant de Lactance [Epist ad Pammach.): Errore judaïco in libris suis, maxime in epistolis ad Demetrianum,, negare divinitatem Spiritus scmcti; mais il l'excuse en ajoutant : errasse per imper itiam Scripturarum ; ou enfin, ce sont des passages qui ne sont pas précisément à imiter. Il ne manque pas d'hommes qui, lorsqu'ils s'emportent dans une polémique ou dans une discussion, et qu'il leur échappe des expressions vives et qui sentent la passion, excusent les éclats de leur colère en disant : Saint Jérôme s'est répandu contre ses adversaires en invectives bien plus amères encore. Or, vous n'ignorez pas que telle expression peut être condamnable dans notre bouche sans qu'elle l'ait été dans celle d'un autre, qui se' trouvait dans des circonstances différentes. Ensuite, si vous tenez absolument à faire de l'imitation, vous trouverez dans saint Jérône une foule d'autres choses d'une valeur irréprochable. J'ajoute qu'il ne saurait y avoir pour vous grand mérite à imiter les expressions
(1) C'est ainsi qu'un certain Weitenauer parcourut plusieurs fois tout saint Augustin pour trouver un sou! passage qu'on lui attribuait sur la prédestination, passage qu'il ne trouva pas. J'imagine qu'il serait aisé de trouver en corc un grand nombre de pareils enfants para tifs.
(2) 11 n'y a pas encore longtemps que quelqu'un a réfuté par le témoignage de saint Thomas le système de la gravitation universelle par l'attraction.
164 THÉOLOGIE TASTORALE.
violentes d'un homme dont l'esprit vous manque totalement, et qu'enfin si saint Augustin a confessé devant l'univers entier ses péchés et ses fautes d'écrivain, il est possible qu'un autre docteur ait confessé les siennes au moins devant Dieu, et qu'il déplorerait fort de voir la postérité s'empresser d'imiter ce dont il s'est repenti et corrigé.
Une troisième condition exigée pour la lecture pratique des PèreSj c'est de négliger ce qui est obscur, temporaire, individuel, pour choisir ce qui est bon, vrai, pratique, et s'efforcer d'en pénétrer l'esprit. Pour que la lecture des Pères puisse se faire sans préjudice, il importe de ne point se montrer ingrat envers son siècle, et de ne pas négliger la lecture des ouvrages véritablement bons qui paraissent de nos jours. Il est permis de supposer qu'un grand nombre n'élèvent si haut les saints Pères que pour pouvoir rabaisser d'autant plus leurs contemporains.
65. Pour étudier avec fruit les saints Pères, on pourrait peutêtre recommander les exercices suivants :
1° Recueillir les plus beaux passages qui se trouvent dans la plupart des Pères de l'Eglise, et les classer dans une seule catégorie et sous un seul titre ;
2° Traduire les passages les plus remarquables ;
3° Faire quelques observations sur ces passages ;
4° Augmenter ces observations sur les Pères, d'autres observations nouvelles, et réellement importantes ;
5° Recueillir surtout les passages qui manifestent l'esprit du christianisme, et qui établissent quel a été dans les différentes époques le sentiment des divers auteurs ecclésiastiques.
§ IV. — Passages classiques empruntés aux saints Pères sur l'Incarnation du Verbe éternel, et sur la naissance du Sauveur.
A. Origene. - « Si Filius Dei factus est homo, quod nemo eo- » rum, qui eum recipiunt, ambigit; quid mirum, si homo cre- » dens in Filium Dei, filius Dei futurus sit? Ad hoc siquidem y> Verbum in carnem descendit, ut in ipsum caro, id est, homo » creden>, par carnem in Verbum ascendat, ut per naturalem
» filium multi filii efficiantur adoptivi. Non propter se ipsum » Verbum caro factum est, sed propter nos, qui nonnisi per » Verbi carnem potuissemus in filios Dei transmutari. Solus » descendit, ut cum multis ascenderet : de hominibus facit » Deos, qui de Deo facit hominem. » (Hom., ii, in diversis, sub » fmem.) — Il est donc bien sublime, le but que se proposait Jésus-Christ : Le Fils de Dieu s'est fait homme, pour créer de nouveau les hommes et en faire des fils de Dieu. Il a enveloppé sa divinité sous l'humanité, pour diviniser et purifier ce qu'il y a d'humain en nous. Il n'a quitté sa patrie que pour y retourner avec plusieurs.
B. Saint Augustin. — « Itaque Filius Dei hominem assump- » sit, et in illo humana perpessus est. Hase medicina homi- » num tanta est, quanta non potest cogitari. Nam quae su- » perbia sanari potest, si humilitate Filii Dei non sanatur? » quae avaritia sanari potest, si paupertate Filii Dei non sana- » tur ? quae iracundia sanari potest, si patientia Filii Dei non » sanatur ?» (De Agone Christian., Cap. xi.)— La foi en Jésus- Christ est, de sa nature, une foi salutaire; elle guérit les maladies de l'âme, l'orgueil, l'avarice, la colère, etc., en nous montrant dans le Fils de Dieu le très-parfait modèle d'un esprit humble, doux, détaché des biens passagers, et en créant notre cœur d'après ce modèle.
« Erigat spem suam genus humanum, et recognoscat natu- » ram suam ; videat quantum locum habeat in operibus Dei . » Nolite vos ipsas contemnere, fœminae ! Filius Dei natus ex » fœmina est. Nolite tamen amare carnalia, quia in Filio Dei » nec masculus nec fœmina sumus.» (Eod. libr. et mp.)— Comprenez, ô hommes, votre excellence, votre dignité céleste î En Jésus-Christ, il n'y a ni homme ni femme, mais une nouvelle créature, propre à toute sorte de bien !
Et Verbum caro factum est, et habit avit in nobis. — « Tan- » quam diceret : O hommes, nolite desperare vos fieri posse » filios Dei, quia et ipse, hoc est, Verbum Dei caro factum est, » et habitavit in nobis. Reddite vicem, efficiamini spiritus, et
» habitate in illo qui caro factus est, et habitavitin vobis. Ne- » que enim jam desperandum est, participatione Verbi fîeri » posse bomines filios Dei, quando Filius Dei participatione car~ » nis factus est filius hominis. » (Ep. 120, ad Honorât, Cap. 4.) — Apprenez, ô hommes, quelles sont vos espérances, car vous êtes la race de Dieu. Le Verbe s'est fait cbair : devenez, vous, esprit ! Le but qu'avait en vue le Fils de Dieu ne sera atteint que lorsque l'homme sera par lui devenu fils de Dieu.
G. Saint Chrysologue. — «Sic ergo nasci voluit, quia amari » voluit, nontimeri (Serm. clviii). Ipse ad nos descendit, ad quem » nos non poteramus ascendere (Serm. \\\,de Nativit.) .Talis igitur, » dilectissimi, nativitas decuit Dei virtutem et Dei sapientiam, » Ghristum, qua nobis et humilitate congrueret, et divinitate » praecelleret. Nisi enim esset Deus, non afferret remedium : nisi » esset homo, non praeberet exemplum. » — Divin ami de notre race, vous avez voulu être aimé, et non pas être craint; voilà pourquoi , au lieu d'apparaître dans votre majesté , vous avez pris la forme de notre humanité. Et comme nous ne pouvions monter vers vous , vous avez voulu descendre jusqu'à nous. Un tel Sauveur convenait bien à de tels captifs. Si vous n'étiez pas au-dessus de nous , comment pourriez-vous nous secourir ? Si vous n'étiez pas un de nous, comment pourriez-vous être notre modèle dans la perfection ?
D. Saint Maxime de Turin. — « In nativitate ejus nostra omnium vita habet natalem. » (Hom. n, inNativ. Dom.) Le jour de la naissance du Sauveur est aussi le jour de la naissance de notre salut.
E. Saint Bernard. — « O suavitatem, o gratiam, o amoris » vim ! Itane summus omnium imus factus est omnium? Quishoc » fecit? Amor dignitatis nescius, dignatione dives, suasuefficax » (Serm. lxiv, in Cant.). Quid tantopere déclarât ejus misericor- » diam, quam quod ipsam suscepit miseriam (Serm. i, de Epiph . ) ? » Quanto minorem se fecit Deus in humilitate, tanto se majorera » exhibuit in bonitate ; et quanto pro me vilior, tanto mini carior » (Serm. xii, in Cantic). L'amour le revêt de l'enveloppe de l'hu-
THÉOLOGIE PASTORALE. If>7
manité. ïl a pris le vêtement de notre misère , pour nous offrir les dons de ses miséricordes. Qui n'aimerait celui qui, par l'amour le plus sublime, s'est abaissé jusqu'aux dernières profondeurs ? Plus il est abaissé, plus il est digne d'amour.
Vous voyez ce qu'est la lecture des Pères lorsqu'elle est bien faite. Si vous ne les lisez qu'à travers le nuage d'une opinion préconçue, ils n'y peuvent rien. Tout mon désir, cher penseur, serait d'affermir votre pensée et d'éveiller votre zèle.
§ V. — Traduction de quelques passages significatifs des Pères. SUR LES TRIBULATIONS ET SUR LES SOUFFRANCES,
4 . Le Sauveur nous adresse trois questions : il nous demande combien est grande notre patience dans les revers; combien grande est notre obéissance dans l'observation des commandements ; combien grande est notre humilité dans la manifestation des choses qui nous concernent , et dans la réticence de celles qui concernent les autres (Greg. Max.).
2. Les architectes taillent d'abord les pierres avant de les placer l'une sur l'autre , afin de ne plus faire entendre un seul coup de marteau lorsqu'ils les placeront. Ainsi fait le Père céleste avec ses pierres vivantes. Il les polit par les tribulations , afin de pouvoir les employer aussitôt , dans la cité céleste , à l'œuvre de son édifice (S. Chrysost) .
3. Les moissonneurs ne mettent pas le blé dans les greniers de leur maître avant de l'avoir battu. Ainsi fait Dieu avec son froment; il se sert du monde comme d'une van pour le purifier, avant de l'admettre dans ses greniers (Idem).
4. De tous les sentiments, l'envie est à la fois le plus injuste et le plus juste : Le plus injuste , parce qu'il persécute cruellement tout ce qu'il y a de bon et de juste dans les autres ; le plus juste , parce qu'il est le bourreau de ses propres péchés
(S. August.).
1C8 THÉOLOGIE TASTORALE.
5. L'envie a produit la chute du genre humain et la mort de Jésus-Christ : Per invidiam procuratus est lapsus mundi et mo?*s Christ i (S. August.).
6. Si la charité fait de l'homme un enfant de Dieu , l'envie en fait un enfant de Satan (Idem; .
7. L'envie est absolument l'opposé de Dieu; car Dieu est tellement bon qu'il tire le bien du mal , et l'envie est tellement méchante qu'elle tire le mal du bien (Idem).