L'HISTOIRE I>E JOSEPH
Joseph accusa ses frères devant son père d'avoir commis un crime énorme ; car Jacob aimait Joseph plus que tous ses autres (1) Hambourg, xv vol.
THÉOLOGTE PASTORALE. 49 7
enfants, parce qu'il l'avait eu étant vieux; et il lui avait fait faire une robe de plusieurs couleurs. Ses frères voyant donc que leur père l' aimait plus que tous ses autres enfants, ils le haïssaient et ne pouvaient lui parler avec douceur (Gènes., xxxvii, 2-5).
< . Que Joseph ait été frappé de la mauvaise action de ses frères, et qu'il Tait rapportée à son père, qui pouvait et devait la réprimer, c'est là une preuve de la délicatesse de sa vertu et de la pureté de son innocence. Ce détail appartient à l'histoire de la morale. Chaque homme est obligé d'empêcher tout le mal qu'il peut, obligé, par conséquent, de révéler le mal d'autrui à ceux qui ont pouvoir et devoir de le punir et de l'empêcher. Celui-là favorise le mal, qui, pouvant l'empêcher, ne le fait pas. Si votre voisin ne fait pas son devoir, faites, vous, le vôtre; sans cela, au lieu d'un partisan, le péché en aura deux.
2. Que dans une grande famille il y ait beaucoup d'enfants mauvais et peu de bons, et que celui qui est bon accuse auprès de son père ceux qui sont mauvais, c'est là un de ces traits caractéristiques que l'on rencontre dans l'histoire des familles et dans celle de l'humanité. Partout le bien est mêlé au mal, — et jamais sans qu'il y ait conflit entre l'un et l'autre.
3. L'un des motifs pour lesquels Jacob aimait Joseph plus que tous ses autres frères, c'était sans doute parce qu'il était plus vertueux qu'eux. Cependant la prééminence de la vertu n'était pas l'unique cause de cette prédilection paternelle. Jacob l'avait eu dans sa vieillesse, et celle qui lui avait donné ce fils, c'était Rachel : deux raisons puissantes, qui étaient d'un grand poids dans la balance du cœur. — Ce détail appartient à l'histoire de l'humanité ; car qu'y a-t-il de plus humain, de plus naturel, que les enfants engendrés dans la vieillesse, et par une femme tendrement aimée, soient les plus chers à un cœur de père? C'est là une nouvelle preuve de la crédibilité du récit biblique : les hommes, malgré tout ce qu'on en raconte d'extraordinaire, s'y montrent toujours hommes.
4. Que Jacob ait témoigné sa préférence envers Joseph en lui faisant confectionner un plus bel habit, et que l'amour de ce
($5 THEOLOGIE T.VSTORALE.
vieux père se soit renouvelé tous les jours à la vue de cette robe bigarrée, c'est là un de ces traits de famille peint d'après nature. Le père veut faire sentir au fils le penchant qu'il a pour lui : l'amour veut être actif et connu; il se mêle à tout. Peut-être le père aurait-il du supposer que ce vêtement éclatant sur le corps de Joseph ne ferait qu'exciter davantage l'ardeur de l'envie qui dévorait ses frères; mais tel est le caractère de l'homme, telle est la nature de l'amour, qu'il ne saurait être aussi froid et aussi clairvoyant que l'est la froide raison des critiques, à mille années d'intervalle (1).
5. Que l'aspect de ce beau vêtement ait excité l'envie des frères de Joseph, en cela se révèle, sous sa forme réelle, la moralité du cœur humain. Quand le cœur n'est pas entièrement bon, il suffit d'une bagatelle pour le tourner au mal ou l'y affermir, quoique les choses extérieures aient moins pour effet de porter le cœur au mal que de manifester celui qui déjà s'y trouve.
6. Il semble étonnant que même des frères ne soient pas exempts d'envie, et qu'ils en soient les premiers atteints. Ils oublient qu'ils sont nés d'un même père, et ils se laissent entraîner à la désunion par la couleur d'un habit plus brillant que le leur. Comme il est donc faible , le cœur humain ! — C'est ainsi que souvent les hommes se croient suffisamment bons, et s'imaginent qu'ils exécuteraient des œuvres gigantesques, si l'occasion s'en présentait. Mais voilà que tout à coup se présente à eux un Joseph au vêtement bigarré, et ces héros de vertu sont terrassés. 0 hommes ! vous portez en vous-mêmes le siège du péché : ne vous fiez pas à votre vertu : — nouvel appendice à l'histoire du cœur humain.
7. Que le vêtement bigarré de Joseph (considéré en tant qu'il était un aliment à l'envie, et que cette envie conduisit le noble Joseph sur le trône d'Egypte), concorde si exactement avec la destinée de Joseph, ce détail appartient à l'histoire de la Pro-
[1) Que celui qui serait tenté de blâmer Jacob réfléchisse qu'il y a beaucoup mieux a faire pour lui : c'est de regarder dans son propre cœur.
vidence, qui sait faire entrer adroitement les événements les plus insignifiants clans le vaste plan de son gouvernement.
8. Ses frères ne pouvaient lui parler avec douceur. — Toilà la marque de l'envie. Chatouilleuse comme elle Test et incapable de se contenir , elle refuse aux hommes les plus vertueux jusqu'aux témoignages d'une bienveillance vulgaire, et ne fait plus entendre aucune parole amicale. Que celui qui éprouve de la difficulté à adresser de bonnes paroles à son voisin examine si quelque envie secrète n'est pas cause de cette répugnance. Tout cœur humain comprendra facilement combien le cœur de Joseph dut souffrir dans la société de ses frères ; tous l'auront sans doute regardé avec des yeux d'envie, et à son approche se seront détournés de lui. Tel est le sort des meilleurs hommes; leur crime unique, mais impardonnable, aux yeux des méchants, c'est d'être meilleurs qu'eux, et de réprimer sans bruit le mal qu'ils font.
C'est là aussi une preuve que les ténèbres haïssent la lumière, ou, ce qui revient au même, que l'accusation des frères de Joseph auprès de leur père a transformé l'envie en une véritable fureur. Le vice veut rester impuni, il veut faire son œuvre dans les ténèbres, et considère comme son ennemi quiconque veut le produire à la lumière; il veut se venger, il veut payer de retour, en considérant une accusation juste comme une injustice, et en persécutant l'accusateur.
Telle est l'histoire du début et des progrès de l'envie. Joseph et ses frères sont en particulier ce qu'est en général le genre humain. Les bons sont méconnus, jalousés, méprisés des méchants.
9. De cette histoire ressort, en outre, une règle de prudence pour les parents : cette règle, c'est de faire en sorte que les témoignages d'estime qu'ils donnent à ceux de leurs enfants qui se distinguent davantage par leur vertu, soient pour ceux-ci un nouveau stimulant au bien, sans être un aliment à l'envie des méchants.
200 TTIÉOI.OfUE PASTOR\T,F.
Joseph raconta à ses frères le songe qu'il avait eu. Il me semblait, leur dit-il, que je liais avec vous des gerbes dans un champ ; que ma gerbe se leva et se tint debout, et que les vôtres, étant autour de la mienne, Y adoraient . Il eut encore un autre songe. J'ai cru voir, continua-t-il , que le soleil et la lune, et onze étoiles m'adoraient. — Ses frères lui répondirent : Est-ce que vous serez notre roi, et serons-nous soumis à votre puissance ? Ces songes et ces entretiens allumèrent donc encorde davantage l'envie et la haine qu'ils avaient contre lui (Gènes., xxxvii, 7-9).
10. Ce fut en toute simplicité et sans aucune espèce de prétention que Joseph raconta ses songes ; et ce fut contre son intention et sans qu'il le sût, qu'il augmenta encore la haine de ses frères. C'est ainsi que la sagesse de Dieu permet souvent que ses enfants et ses amis fassent des actions innocentes et inspirées par l'amour du bien, lesquelles, après avoir été l'occasion d'un grand mal, réaliseront le but salutaire que le Seigneur avait en vue.
\ \ . Comme ses songes se réalisèrent, Joseph dut reconnaître clairement que toutes choses, les plus petites comme les plus grandes, sont placées sous la Providence divine.
42. Cet accomplissement des songes dut aussi faire comprendre aux frères de Joseph que c'était Dieu qui, dans sa bonté, avait prédestiné leur frère pour être leur protecteur et leur maître.
i 3. Ces songes durent faire naître dans Joseph la pensée que Dieu se servirait de lui pour opérer de grandes choses.
14. Ces songes durent être pour Joseph une occasion qui le fît réfléchir sur les songes et sur leur signification, et ils furent en même temps le point de départ de son bonheur; car ayant pins tard expliqué dans la prison leurs songes aux deux Égyptiens, cette circonstance le fit connaître à la cour.
15. Ces songes servent aussi à nous faire mieux connaître la conduite de la divine Providence, en nous montrant que des
choses en apparence si insignifiantes , telles qu'une robe de diverses couleurs, des songes et le récit de ces songes, sont autant de moyens dont elle s'est servie pour opérer de grandes œuvres ; que les souffrances et les joies de Joseph ont été pour son père, pour ses frères et pour l'Egypte, une cause d'abondantes bénédictions.
16. Ces songes étaient des symboles très-significatifs et qui indiquaient parfaitement la grandeur future de Joseph : les gerbes adoratrices annonçaient la grandeur du futur intendant de l'Egypte et du nourricier d'Israël ; le soleil, la lune et les étoiles qui s'inclinaient devant lui , présageaient la grandeur princière du roi d'Egypte : « Joseph, a dit un écrivain, était le favori du Seigneur, à qui les enfants de la terre, les gerbes, et les fils du ciel, les étoiles, rendaient hommage. » «
17. Les songes étaient des symboles très-intelligibles et trèsclairs; car dès qu'ils entendirent le récit du premier songe, les frères de Joseph s'écrièrent aussitôt : « Serez-vous notre roi ? » Et dès que le père et les fils entendirent le second, ils dirent : « Est-ce que votre père, votre mère et vos frères vous adoreront sur la terre? » Aux yeux de la Providence ces songes étaient plus que des symboles, c'étaient des instruments qui préparaient d'avance la future grandeur de Joseph; car la haine de ses frères se développant de plus en plus contribua à élever Joseph en l'abaissant. Ici se révèlent et la sagesse divine, et le fond du cœur humain.
1 8. La suite immédiate du récit est ainsi conçue : «Ses frères étaient pleins d'envie contre lui; mais le père considérait tout ceci avec attention et dans le silence. » L'homme ressemble parfaitement à sa pensée dominante, et telle sa pensée dominante, tel l'usage qu'il fait des occasions qui s'offrent à lui. Le même récit fait naître les réflexions joyeuses et paisibles d'un père plein d'espérances, et excite l'envie et la passion de frères haineux. Partout la nature humaine, si égale et si inégale à elle-même.
Jacob dit à Joseph : Allez, et voyez si vos frères se portent
-j02 théot.ogte pastoraït..
bien, et si les troupeaux sont en bon état. — Joseph apprit que ses frères étaient près de Dothaïm. — Lorsqu'ils l'eurent aperçu de loin, avant qu'il se fut approché d'eux, ils résolurent de le tuer. Et ils se dirent l'un à l'autre : Voici notre songeur qui rient. Allons, tuons-le, et le jetons dans cette citerne : nous dirons qu'une bête sauvage l'a dévoré ; et après cela, on verra à quoi ses songes lui auront servi. Alors Ruben s'avança au milieu d'eux et leur dit : Ne répandez point son sang — mais jetez-le dans cette citerne. Il disait cela dans le dessein de le tirer de leurs mains (Gènes., xxxyii, 11-23).
19. Gomme les hommes qui ont le cœur agité par quelque mauvaise passion sont vite disposés à commettre quelque grand crime, quand ils ont l'espoir de pouvoir le faire en secret! Joseph n'est pas encore arrivé auprès de ses frères que déjà la résolution est prise. Rien ne peut les retenir, pas même l'idée qu'ils vont abreuver de chagrin l'âme de leur père. Tuons-le !
20. Comme les pensées de haine se tournent rapidement en pensées de meurtre, et môme en pensées de fratricide ! Telle est la nature de l'envie, que quand elle trouve l'occasion de faire le mal et qu'elle peut compter sur l'impunité, elle ne recule devant aucun forfait. Ahel l'a expérimenté dans Caïn, Joseph dans ses frères, Jésus dans les Pharisiens.
21 . L'envie se distingue tout particulièrement par ses propos sarcastiques et railleurs. Les actions les plus innocentes inspirent aux envieux les paroles les plus mordantes et les plus injurieuses, les sorties les plus grossières. Voici notre songeur qui vient ! L'envieux a l'esprit très-inventif quand il s'agit de trouver des expressions de mépris et des qualificatifs blessants. C'est ainsi que de nos jours encore plus d'un homme de mérite, faisant le bien en silence, calme comme la sagesse et pacifique comme la charité, s'est attiré les expressions de bigot et d'hypocrite : Voici venir le bigot, voici venir l'hypocrite !
22. Comme l'envie se trahit elle-même : Voici le songeur qui vient; on verra . à quoi lui auront servi ses songes ! Ce qui blesse le plus profondément les frères de Joseph est précisément
TIÏÉOf.OGIE PASTORALE. 503
ce qu'ils avouent, mais sans savoir qu'ils l'avouent. Chacune de leurs paroles montre leur physionomie; chaque souffle qui sort de leur bouche trahit le fond de leur cœur.
23. L'envie contribue à la réalisation de ce qu'elle cherche à empêcher, et elle y contribue par les moyens mêmes qu'elle emploie pour l'empêcher. Ils voulaient tuer leur frère pour prouver que ses songes étaient faux, et c'est précisément par là qu'ils favorisèrent eux-mêmes l'accomplissement de ses songes : Alors on verra à quoi lui auront servi ses songes.
24. Comme l'envieux a peine à oublier l'objet de son envie ! Quelle activité et quel zèle dans l'envieux ! L'impression que fait sur lui l'objet de sa passion affaiblit toutes les autres impressions, tandis que cette fureur s'enracine de plus en plus profondément. Dès que les frères de Joseph ont aperçu ce dernier, ils ne sont plus frappés de la beauté et de l'innocence peintes sur les traits de sa figure, de son extérieur franc et aimable, et de la joie qu'il éprouve à les revoir; ce n'est plus ni leur frère, ni le messager de leur père : c'est un songeur. Point de passion qui soit aussi injuste envers les autres que l'envie ; point de passion qui soit plus fausse et plus cruelle : plus fausse dans l'appréciation de ce qui est bon, plus cruelle dans le supplice que lui font éprouver les avantages que les autres possèdent ou sont censés posséder.
25. Comme l'envie est habile à inventer des mensonges propres à dissimuler ses odieux forfaits ! Une bête féroce Va dévoré ! Cette dissimulation avait déjà été prévue d'avance et entrait dans l'économie générale de leur détestable projet : Nous dirons qu'une bête sauvage l'a dévoré !
26. Comme le projet de tuer un innocent est anéanti à propos ! Ruben éprouve encore un certain sentiment d'horreur à la pensée de souiller ses mains du sang de son frère; il a encore quelque sentiment d'amour pour son père : tout cela lui donne le courage de détourner ses frères de tuer Joseph.
27. Comme dans la compagnie des méchants il y a souvent des âmes honnêtes, ainsi la société des bons recèle souvent quel-
que âme perverse. Ruben est tin ange entouré de démons.
28. Souvent aussi les bons tolèrent un moindre mal pour en empêcher un plus grand. Ils proposent de jeter un frère dans une citerne, aiin de lui épargner la mort.
Ces détails, qui appartiennent à l'histoire de l'homme et à celle de sa moralité, figurent entre le n° 19 et le n° 28.
J'interromps ici l'histoire de Joseph pour la reprendre immédiatement et la présenter sous un autre point de vue, qui offrira beaucoup plus d'intérêt.
Ce point de vue est celui-ci :
§ VI. — 90. L'Écriture ne contient pas seulement des faits, elle contient aussi des événements d'un haut intérêt.
Elle ne nous montre pas seulement la Providence agissant sur la terre, elle nous l'y fait voir en qualité de dramaturge, dans la plus noble signification de ce mot, que la Bible a elle-même employé. Il y a une magnifique peinture de la Sagesse dans ce passage : « Je joue dans le monde, et je trouve mes délices à être avec les enfants des hommes (Prav., vin, 31). » Je ne suis jamais plus touché de ce passage que lorsque les événements bibliques me montrent ce jeu de la Sagesse. Or, parmi les faits de l'ancien Testament qui nous représentent la Sagesse jouant avec les enfants des hommes, se distingue l'histoire de Joseph ; la Providence s'y révèle à tout observateur, attentif ou non, le premier, le plus sublime et le plus étonnant des dramaturges.
Pour communiquer à cette méditation la lumière qui lui est nécessaire, nous avons besoin de développer le sens que nous attribuons aux expressions, drame, dramaturge (comme l'a fait un auteur connu d'un livre méconnu, J. L. Ponce-Pilote, K vol., vu).
« Le drame est le développement d'un fait se dégageant des difficultés qui l'embarrassent, luttant contre des traverses et des résistances, jusqu'à ce qu'il arrive à son dénouement. Un fait est dramatique, quand, insignifiant à son début, il se développe sans interruption, emprunte à chaque accident un intérêt nouveau, surmonte tous les obstacles, et arrive enfin à un dé-
THÉOLOGIE TASTORALE. 205
nouement inattendu et merveilleux. Le dramaturge est celui qui fait le nœud, entremêle la lutte à la résistance, relie ensemble le milieu et la fin, et fait converger vers un but unique et grandiose toutes les circonstances ; de telle sorte qu'à chaque scène on approche davantage du dénouement, bien qu'il paraisse être éloigné, jusqu'à ce qu'enfin la dernière scène découvre l'énigme d'une manière habile et inattendue. »
Le drame a d'autant plus de valeur que le début est plus mince et plus insignifiant, que les obstacles sont plus puissants, que le triomphe final de la vérité et de l'innocence est plus éclatant, que la formation du nœud est plus inattendue et plus imprévue, que le dénouement est plus satisfaisant, qu'il contraste davantage avec le début, qu'il révèle plus parfaitement les erreurs, que les souffrances y reçoivent une plus grande compensation, et enfin que les ressorts secrets y sont plus complètement mis à nu.
C'est d'après ces principes que nous allons examiner de nouveau et en entier l'histoire de Joseph.
Formation du noeud. — La préférence du vieux Jacob pour Joseph, parce qu'il l'a enfanté dans sa vieillesse et que c'est Rachel qui le lui a donné ; la robe éclatante, l'accusation portée contre les frères à cause d'un crime énorme; les songes, l'explication des songes.
Remarques. 1 . Le premier songe avait pour objet la vie pastorace, et le second la contemplation du ciel, qui rentre dans les mœurs des bergers. Rien, par conséquent, de plus naturel. 2. Comme tout cela est significatif et prépare bien le dénouement de l'histoire ! 3. Comme la Providence sait bien choisir et utiliser les détails les plus petits et les plus insignifiants ! La haine des frères a sa source, d'une part, dans la prédilection bien connue du père; de l'autre, dans l'explication des songes. Ici commence le développement du drame. Maintenant nous avons notre héros , ce héros a ses ennemis et il ne tardera pas à avoir son champ de bataille. 4. Les songes sur la gloire future de Joseph aident à former le nœud, et portent à son comble la
206 THEOLOGIE l'ASTORÀLE.
haine de ses frères ; et les songes s'accomplissent précisément en ce qu'ils réduisent le songeur à la dernière extrémité , puisque ce fut là la cause de son bonheur.
Nœud. — a. Le dessein des frères : Nous voulons le tuer, V jeter dans une citerne, et dire à notre père : Une hôte l'a dévore. Si ce projet eût été réalisé, le drame aurait été fini avant d'avoir bien commencé. Il fallait donc empêcher de tuer Joseph : c'est ce qui eut lieu.
b. L'amour fraternel de Ruben s'interpose : Ne le tuez pas ; jetez-le dans la citerne... Il se disait en lui-même qu'il saurait bien le remettre entre les mains de son père. — Voilà donc Joseph dans la citerne ! Si l'intention qu'avait Ruben de le sauver avait réussi, le drame aurait de nouveau été fini avant d'avoir bien commencé. Ce projet fut donc déjoué; voici comment :
c. Avant que Ruben pût mettre son dessein à exécution, et pendant que ses autres frères mangeaient leur pain, survinrent des marchands. Judas, qui, lui aussi, avait conservé un reste d'amour fraternel , proposa à ses autres frères de ne poiiit tuer Joseph , mais de le vendre ; « car, ajouta-t-il , Joseph est notre frère, il est du même sang que nous. » Joseph est donc vendu pour vingt pièces d'argent ; nouvelle complication du nœud.
d> Maintenant se développent les conséquences naturelles et immédiates de cette vente. Ruben, ne trouvant plus Joseph dans la citerne, est dans la désolation... Le père reçoit la robe de Joseph, teinte du sang d'un chevreau, et il en est inconsolable. Joseph est vendu à Putiphar.
Remarques, i. Les frères de Joseph s'imaginaient que désormais leurs gerbes ne s'inclineraient plus devant celle de leur frère ; et voilà qu'en le vendant à des marchands, ils posèrent le premier fondement de son élévation : erreur des frères de Joseph qui attend son développement du talent du dramaturge. 2. Ils s'imaginaient que leur crime resterait éternellement impuni , attendu qu'ils avaient trompé si adroitement leur vieux père et avaient si parfaitement réussi ; nouvelle erreur qui attend sou
THEOLOGIE rASTORALE. 207
éclaircissement. 3. Le père ne se promit plus d'antre consolation que celle de suivre bientôt son fils. Sa douleur était à son comble ; par conséquent elle attend du dramaturge une baute récompense. 4. Déjà Joseph est dans la terre promise; mais il ne s'en doute pas , et il ne doit pas s'en douter. Il doit marcher audevant de sa destinée par des voies à lui inconnues, et que personne ne peut présumer, sinon le Dramaturge par excellence.
Suite de la formation du noeud. — Destinée de Joseph dans la maison de Putiphar. Il ne tarda pas à devenir intendant de la cour, grâce à son habileté et à sa fidélité; il enrichit la cour, et tout fut subordonné à son pouvoir ; la maison d'Egypte lut bénie du ciel à cause de lui ; Joseph eut autant de crédit auprès de Putipbar que puisse en avoir l'homme d'affaires le plus noble, le plus fidèle et le plus habile.
Sous ce rapport , la destinée de Joseph semble suivre le chemin le plus direct. Mais,^si sa fidélité, son habileté et son application lui attirent toute la considération de son maître, sa beauté et sa pureté lui deviennent un piège. Comme il est assez vertueux pour céder aux réclamations de sa conscience plutôt qu'aux exigences d'une femme impudique ; comme il s'arrache avec violence aux embrassements d'une séductrice éperdue , et laisse son manteau entre ses mains, l'amour dédaigné se change en fureur, et accuse l'innocence d'un crime déjà commis dans le cœur de cette femme. Putiphar est assez crédule pour ajouter foi au mensonge de sa femme : et voilà Joseph en prison.
Remarques. I. C'est maintenant que la position de Joseph semble le plus critique ; car son maitre le prend pour un criminel, et la femme de ce dernier est trop irritée contre lui pour qu'il puisse concevoir quelque espérance. Aussi bien la prison n'est pas la voie de la fortune. Cependant, c'est la prison qui va lui frayer les voies au trône. Comment cela? — Nul mortel ne peut le deviner : seule la Providence, en sa qualité de dramaturge, sait profiter de cet événement, de cet obstacle si puissant, comme d'un moyen énergique pour réaliser ses grands desseins. 2. Si Joseph eût accédé aux désirs de la femme de Putiphar, il eut
208 THÉOLOGIE TASIORALE.
rompu le fil de la Providence. — Ainsi donc : voulez-vous être destiné à de grandes choses, soyez un Joseph, et, dans quelque tentation que vous vous trouviez, n'oubliez jamais votre Dieu!... Comment oserais-je faire cela et pécher contre mon Seigneur?
Suite de la formation du nœud. — So?*t de Joseph dans la prison. Surveillance des prisonniers; songes de réchanson et du panetier; explication de ces songes, et prières; ingratitude de réchanson.
Remarques. \. Quelques rayons d'espérance brillent aux yeux de Joseph lorsqu'il voit la délivrance de réchanson. 2. Mais cette espérance Vévanouit déplus en plus; car ce dernier oublie celui qui lui a interprété ses songes. Et pourquoi cet échanson à la cour? — Voilà donc Joseph en prison, sans espoir d'en sortir ; le voilà dans la plus profonde obscurité. Mais peut-être que le grand dramaturge saura profiter du talent qu'a son héros d'interpréter les songes et le faire tourner à son avantage.
Nouveau et puissant moyen de développement. -- Songes de Pharaon ; insuffisance de la science égyptienne ; réchanson se souvient de Joseph en temps opportun ; Joseph sort de sa prison ; explication des songes. Ici s'opère le revirement des destinées de Joseph. Ne sentez-vous pas comme le dénouement se prépare naturellement ? Ne sentez-vous comme tout se hâte vers le but (semper ad eventum festina) ? Toute remarque est donc inutile.
Dénouement insensible. — Joseph devient vice-roi d'Egypte ; il reçoit le nom de libérateur ; Pharaon lui donne une épouse digne de lui; deux fils lui naissent, dont l'un s'appelle Manassés : Dieu m'a fait oublier toutes mes tribulations; l'autre Éphaïm : Dieu m'a fait croitre dans le pays de mon infortune. Joseph remplit réellement la mission d'un sauveur, en recueillant dans des magasins le superflu des années fécondes pour les années stériles, et en venant au secours des indigènes comme des étrangers. L'énigme s'éclaircit.
Remarques. \. Quelle série d'événements depuis l'époque où ce jeune berger, envoyé par son père, se dirige vers Dothaim,
jusqu'à celle où il devint l'intendant de Pharaon ! 2. Et cependant nul fait accessoire qui n'ait son importance. 3. Tous sont naturels et dirigés par la Providence vers un seul et même but.
4. H y a des esprits faits pour régner : Joseph en était un. Il régnait dans la maison de Jacob, parce qu'il avait su s'emparer du cœur de son vieux père ; il régnait dans la maison de Putiphar ; il régnait dans la prison ; il régnait à la cour de Pharaon.
5. Nous voici arrivés à cette partie du drame qui excite le plus d'intérêt : Joseph sauvé est honoré, — mais non encore manifesté à ses frères et à son père ; toutefois, la Providence saura de nouveau y pourvoir.
Dénouement complet. — Famine dans la maison de Jacob ; premier voyage des frères de Joseph en Egypte; deuxième voyage des frères de Joseph accompagnés de Benjamin ; Joseph est reconnu de ses frères ; le vieux Jacob dans les bras de Joseph.
La famine augmente l'anxiété du père, et cette anxiété est précisément l'avant- coureur de la vraie joie. Le voyage de Benjamin en Egypte porte à son comble l'inquiétude de Jacob , et ce voyage est précisément la dernière cause de l'allégresse sans bornes de ce vieux père.
Maintenant , cher lecteur , déposez ce livre et lisez le récit dans la Bible. Et cette seule lecture, qui hait les commentaires, suffira pour faire naître en vous la conviction que l'histoire de Joseph est le plus beau drame de la Providence.
Or, si la Providence joue avec tant de bonté, de sagesse et de puissance, combien la confiance que m'inspire cette histoire ne doit-elle pas m'incliner à croire que la Providence saura aussi trancher a ma plus grande satisfaction le nœud dont la complication m'inquiète aujourd'hui, si, comme Joseph, je ne me soustrais pas à sa direction? Et si je suis animé de cette confiance , pourrai-je jamais manquer de courage dans mes nobles entreprises, et de consolation dans les conjonctures les plus pénibles ? 0 hommes , approfondissez de telles histoires ; c'est ainsi que vous deviendrez sages ! 0 hommes, formez-vous d'après de tels drames , et vous deviendrez grands comme le digne fils Théol. past. I. 44
de Jacob. Sans doute que tous les événements bibliques ne sont pas aussi riches en péripéties émouvantes , en scènes merveilleuses que l'histoire de Joseph; mais cela ne devait pas être non plus. Le plus et le moins conviennent aussi bien à la marche de la Providence qu'à celle du genre humain et du progrès historique. Si j'ai choisi un fait si plein de difficultés, c'est pour rendre attentif à cette Sagesse qui dirige nos destinées, et à cette Bonté qui triomphe de tous les obstacles pour élever et récompenser à son heure l'homme sage et vertueux.
Si, par la méditation de ces récits bibliques, nous apprenions à connaître dans ses effets cette sagesse et cette bonté invisibles, surtout dans la conduite des destinées humaines , oh ! alors , nous aurions fait de grands, de très-grands progrès. Si la vie humaine, à ne la considérer qu'avec les yeux du corps, n'est rien autre chose qu'un drame de la Providence, comment, lorsque la réflexion sur les récits bibliques aura développé le regard de notre intelligence, et que nous scruterons la marche de notre vie avec ce regard exercé, pourrons-nous ne pas découvrir dans les événements de notre vie qui paraissent à peine mériter notre attention, les traces de la sagesse et de la bonté divines, et ne pas éprouver un redoublement de reconnaissance envers celui qui préside à notre sort? Car, mes amis, nous n'étudions pas la Bible uniquement pour l'étudier ; nous n'y cherchons pas seulement pour la vaine satisfaction de chercher, mais pour y trouver, pour faire aussitôt sur notre âme l'épreuve de ce que nous aurons découvert, pour en montrer aux autres la valeur et l'application en le reproduisant dans nos actes, et, si l'occasion s'en présente, pour enseigner plus tard, par nos paroles, ce que nousmêmes aurons déjà appris et mis en pratique.
Aussi longtemps que tout ce qui est à notre disposition : connaissances, doctrines, exercices, quel que soit le nom qu'on leur donne , n'est pas pour nous un moyen d'arriver à un but , un instrument destiné à améliorer, fortifier, ennoblir tout ce qui est susceptible de l'être en nous et dans autrui , notre pensée n'est pas la vraie pensée , notre méditation de l'Écriture n'est
pas la véritable ; tout ce qu'on nomme talent, science, érudition, n'est ni le talent, ni la science, ni l'érudition véritables.
Si nous ne considérions plus la marche de notre vie avec le seul regard de notre corps ; si le Logos, qui est la lumière du monde, et celui de qui vient tout don parfait, laissait tomber sur notre vie et sur la route de notre vie, une lumière nouvelle ; s'il nous était donné de scruter notre existence avec le regard du Logos, comment pourrions-nous ne pas adorer, et, transformés en de nouvelles créatures , n'être pas propres à toute espèce de bien?
« Utere lectione divina vice speculo, fœda corrigendo, pulchra » conservando, et pulcbriora faciendo : Scriptura enim specu- » lum est , fœda ostendens , et corrigi docens. — Soient et viri » et monachi et mulierculae hoc inter se habere certamen, ut » qui plus ediscunt Scripturas , in eis se putent esse meiiores. » Ille plus didicit qui plus facit. Caeterum , si quod tu ediscis » ego facio , magis mea opéra Scripturas tenent , quam tuus » sermo, qui vane resonat [S. Hier on.). »
ARTICLE V
L'Ecriture sainte considérée comme une collection de grands caractères.
91 . Celui qui considérera la sainte Écriture au point de vue historique, y trouvera des caractères dignes de fixer son attention .
Parmi les exercices préparatoires propres à nous familiariser avec l'esprit de l'Écriture, surtout avec celui du nouveau Testament, il faut placer ceux qui ont pour objet d'apprécier, dans un sens large : \ ° le caractère des personnes dont il est parlé ; 2° le caractère des écrivains et des auteurs ; 3° le caractère des doctrines fondamentales qui y sont contenues ; 4° le caractère des faits qui sont racontés et la manière dont ils le sont. Par caractère, nous entendons la marque distinctive des personnes, des choses, des doctrines, des actes, des événements.
L'art de déterminer les caractères consiste : 1° à grouper les principaux passages relatifs à un même sujet; 2° à en extraire la substance, le fond, tout ce qui a une valeur permanente et décisive, et 3°, à savoir y distinguer le caractère de la personne et de la chose.
La détermination du caractère est d'autant plus facile, que le nombre des documents qui nous sont parvenus à cet égard est plus considérable. C'est pourquoi les commençants ne doivent s'exercer que sur des caractères sur lesquels nous possédons de nombreuses et de grandes données.
Pour plus de brièveté, donnons seulement le commencement d'un essai.
CARACTÈRE DE L'UN DES PERSONNAGES BIBLIQUES LES PLUS REMAR- QUABLES, DE SAINT PAUL, ET CARACTÈRE DE SA DOCTRINE.
92. Pour déterminer le caractère de sa personne et de sa doctrine, nous nous contenterons pour le moment : i° d'apprécier ses vues , ses principes et ses idées les plus intimes sur Dieu , sur Y humanité y sur Jésus-Christ , sur la charité , sur Y éternité , sur Y Église ; 2° sa piété et sa fidélité à sa vocation. — Dès que nous connaîtrons les vues, les principes, les idées fondamentales du maître, nous connaîtrons le caractère de sa doctrine; et dès que nous saisirons les pensées intimes de l'homme, nous comprendrons le caractère de sa personne et le fond de son âme.
§ I. — Vues, idées et principes de saint Paul sur Dieu, ou : Théologie de saint Paul.
Aux yeux de saint Paul Dieu est : a. le Dieu unique et le Père de tous; il est au-dessus de tous, sur tous et en tous; b. il a fait le monde, et tout ce qui est dans le monde ; c. il est le Seigneur du ciel et de la terre, et n'habite point dans des temples bâtis par la main des hommes ; d. il n'est point honoré par les ouvrages faits de main d'homme, comme s'il avait besoin de quelque chose ; il n'a besoin d'aucune créature , et toutes les créa-
tures ont besoin de lui; e. il donne à tous la vie, la respiration et toutes choses; f. il est inaccessible aux sens ; il n'est pas loin de nous ; nous avons en lui le mouvement et Fêtre ; g. il est le seul Puissant, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs ; il possède seul Timmortalité ; il habite une lumière inaccessible que nul homme n'a vue ni ne peut voir [Éphés., rv, 6; Act., xvn, 24, 25, 26, 27; I Tira., vi, 15, 16). Donc, selon saint Paul, Dieu est :