SENS DE CETTE PARABOLE
Cette parabole nous montre dans les hommes vivant sur la terre deux états et deux caractères opposés. Ici c'est un riche vêtu de pourpre et d'habits précieux, qui passe tous ses jours dans les
délices et la bonne chère ; là un pauvre couvert d'ulcères, qui se tient à sa porte du riche, soupirant après les miettes qui tombent de sa table, et dont les plaies sont léchées par les chiens.
Le caractère du riche fait naître des sentiments d'horreur. Il était si généreux pour lui, et si dur envers les autres ! Trois circonstances surtout aggravent sa conduite cruelle envers ce pauvre : \ ° Lazare était journellement devant ses yeux ; par conséquent il fallait que le riche fermât tous les jours ses yeux et ses oreilles, afin de n'être pas ému de la misère d'autrui, et pour n'entendre point les soupirs de la pauvreté, — ou plutôt il lui fallait endurcir son cœur, afin qu'il n'y pénétrât nul sentiment de compassion. 2° Lazare se serait contenté de la plus faible assistance : il ne demandait que les miettes qui tombaient de la table. 3° Le mauvais riche surabondait de richesses, et faisait pour lui des dépenses immenses.
D'autre part, le caractère de ce pauvre, sa patience à supporter tant de souffrances, le sentiment de compassion qu'éveille son dénûment mettent une grande différence entre ce pauvre et les pauvres ordinaires.
Cette parabole nous montre les deux manières de vivre de ces deux hommes opposées l'une à l'autre jusqu'au moment où leur destinée devient commune : ((Tous deux moururent. » La mort, tel est le sort commun à tous les mortels. Elle met fin et à la puissance des riches, et aux souffrances des pauvres. L'homme vêtu de pourpre ne saurait un instant regarder la mort en face, et le pauvre chargé d'ulcères la voit venir avec une joie qui met fin à toutes ses souffrances. Bien différents sont les rôles de ceux qui jouent sur le théâtre de la vie ; mais la scène de la mort est la même pour tous : tous dorment dans la poussière.
Cette parabole nous montre, en troisième lieu, le changement de leur sort aussitôt après la mort. « Les anges emportèrent le pauvre dans le sein d'Abraham, et le riche s'en alla dans la région des tourments.» L'expression « sein d'Abraham, » signifie un état de repos permanent dans la société des Patriarches, dans
le commerce familier des justes. Les anges accompagnent l'âme du juste dans les demeures du Saint des saints. Quel changement ! Celui dont les chiens léchaient les plaies,, les anges le servent; celui qui soupirait après les miettes de pain, il lui est donné d'être admis au même festin qu'Abraham, Isaac et Jacob. Cette parabole nous montre, quatrièmement, la différence des situations dans l'autre vie.
1. Le riche voit Abraham, et Lazare dans son sein. Ce spectacle ajoute aux souffrances de ce malheureux ; car il est dit en saint Luc : « C'est alors qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents, quand vous verrez qu'Abraham, Isaac et Jacob, et tous les Prophètes seront dans le royaume de Dieu, et que vous serez jetés dehors » (Luc, xm, 28).
2. Le riche s'écria à cette vue : « Père Abraham, ayez pitié de moi, et envoyez-moi Lazare afin qu'il trempe le bout de son doigt dans Feau pour me rafraîchir la langue; car je souffre cruellement dans cette flamme ! » — Cette supplication dépeint dans toute leur étendue les souffrances de cet infortuné. De même que Lazare eût été satisfait, pendant qu'il vivait, si le riche lui eût envoyé les miettes de sa table ; de même le riche serait maintenant content s'il recevait une seule goutte d'eau du bout du doigt de Lazare. Le superflu du riche se change en dénûment, et ses voluptés en tortures.
3. Abraham répondit: « Souvenez-vous, mon fils, que vous avez reçu vos biens pendant votre vie, et que Lazare n'y a eu que des maux : c'est pourquoi il est maintenant dans la consolation, et vous dans les tourments. » Cette réponse indique et la certitude de la compensation, et la justice qui règne dans l'administration de la maison du Seigneur, et l'intervertissement des situations. La compensation : au pécheur le châtiment, au juste la récompense. La justice : le riche a déjà goûté sa part de jouissances, il a déjà anticipé son paradis, il n'y a donc plus de joies pour lui. Le pauvre, au contraire, vient avec toutes les conditions requises pour jouir, il est digne d'être heureux ; il entre dans le pays de la joie, parce qu'il a enduré patiem-
ment ses souffrances. L'intervertissement des situations : Pour le riche, ici la joie, là les souffrances ; pour le pauvre, ici les souffrances, là la joie.
Nous voyons encore ici que la justice ne rend pas heureux le pauvre, parce qu'il est pauvre, et qu'elle ne condamne pas le riche, parce qu'il est riche. Le riche n'est pas voué aux supplices parce qu'il était riche, mais parce qu'avec ses richesses il était voluptueux, dissipateur, cruel. Le pauvre n'est pas appelé à la joie parce qu'il était pauvre, mais parce qu'il supportait en patience les souffrances de la pauvreté et mettait son espoir en Dieu.
4. Ahraham ajouta : « Au reste, il y a pour toujours un abîme entre vous et nous ; de sorte que ceux qui voudraient passer d'ici vers vous ne le peuvent, comme on ne peut passer ici du lieu où vous êtes. » Il y a donc une limite entre les régions du bonheur et celles de la souffrance; le bien et le mal sont sépaués par une ligne de démarcation qu'ils ne sauraient jamais franchir.
Cette parabole montre, cinquièmement , l'impossibilité de convertir ceux qui n'ont point voulu écouter les Prophètes, Jésus- Christ et ses Apôtres.
A la demande que le riche fait à Abraham d'envoyer Lazare ou un autre mort dans la maison de son père, afin qu'il avertisse ses cinq frères, Abraham lui répond qu'ils ont Moïse et les Prophètes, que s'ils ne les écoutent pas, ils n'écouteraient pas davantage quelqu'un des morts qui ressusciterait. La vérité de cette réponse d'Abraham est confirmée par l'histoire. Jésus - Christ ressuscita Lazare : or, qu'arriva-t-il? Voici ce qu'en dit saint Jean : « Plusieurs d'entre les Juifs qui étaient venus voir Marie et Marthe, et qui avaient vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui ; mais quelques-uns d'entre eux s'en allèrent trouver les Pharisiens, et leur rapportèrent ce que Jésus avait fait, — et dès ce jour ils ne songèrent plus qu'à le faire mourir » [Luc, xi, 45, 47-53). Il y a plus : Jésus-Christ lui-même ressuscita d'entre les morts; les Apôtres l'ont attesté par leurs paroles Théol. past. I. 49
et par leurs actions, et pourtant que d'incrédules restèrent ce qu'ils étaient auparavant!
SUJETS DE RÉFLEXIONS QUE CETTE PARABOLE OFFRE A TOUTE ESPÈCE DE LECTEURS.
\ . Les circonstances extérieures dans lesquelles se trouvent les hommes ne sont pas un sûr moyen de juger de leur bienêtre ou de leur misère. Personne n'était plus éloigné du vrai bien-être que le riche, et personne n'en était plus proche que le pauvre. Et cependant la situation extérieure du riche était des plus brillantes, et celle du pauvre, des plus lamentables.
2. Il ne faudrait pas être si prompt à proclamer un homme heureux ou malheureux avant sa mort, ni le faire passer pour tel : cette situation, bonne ou mauvaise, dépendra uniquement de ses mérites.
3. La consolation et les délices des justes qui ont vécu dans l'oppression et le besoin viennent du sort qui les attend par delà le tombeau. — Aussitôt après la mort, la scène changera ; ils entreront dans le séjour du repos ; ils seront portés par les anges dans leur véritable patrie, et trouveront leur bonheur dans la société des hommes vertueux.
4. La crainte et la frayeur qu'éprouveront tous les riches à cause de leurs péchés. — Immédiatement après la mort, la scène changera ; ils seront précipités dans la région des tourments ; nul adoucissement à leurs souffrances; un abîme séparera la demeure des pécheurs de celle des justes.
5. Invitation solennelle aux riches et aux grands de la terre de ne point dissiper leurs richesses dans le faste et les plaisirs, et de ne pas oublier les devoirs de la bienfaisance envers les pauvres. . — Les motifs en sont : a, que la mort mettra fin à leur magnificence et à leurs voluptés ; b, qu'immédiatement après la mort, des supplices et des tortures sont réservés aux riches voluptueux et opiniâtres ; c, que ces tourments seront sans adoucissements et sans terme.
6. Le voile de l'avenir a été soulevé par Jésus- Christ. — Car
il est certain (d'après le sens même de cette parabole) : a, que les âmes des justes entreront dans le séjour du repos et de la paix immédiatement après leur mort; b, que les âmes des impies entreront dans le lieu de leur supplice aussitôt après leur mort ; c, que la demeure des impies est séparée de celle des justes, et qu'il est impossible de passer de Tune à l'autre; d, que les desseins de Dieu sur le sort des âmes après leur mort sont réglés sur la conduite de ces âmes pendant leur vie; f, qu'il ne saurait passer du séjour du bonheur aucun adoucissement dans le séjour des tourments.
7. C'est un devoir impérieux d'écouter Moïse et les Prophètes, Jésus-Christ et les Apôtres, et d'immenses avantages découlent de l'accomplissement de ce devoir. — Moïse et les Prophètes annoncent Jésus-Christ ; et Jésus-Christ renvoie à Moïse et aux Prophètes. Jésus-Christ nous ordonne d'écouter ses Apôtres comme lui-même ; les Apôtres renvoient leurs disciples à Jésus- Christ. Il importe donc d'écouter Moïse, les Prophètes, Jésus- Christ et les Apôtres.
La légèreté des hommes se révèle en ce qu'ayant Moïse et les Prophètes, Jésus-Christ et les Apôtres, ils ne les écoutent pas. La vérité est devant leurs yeux, mais ils ferment les yeux, afin de ne la point voir.