‹ Théophile GautierChapitre 12 sur 64 · SIXIEME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

SIXIEME ENTRETIEN

Histoire de la Belle Jenny. — Défi d'Emile de Girardin. — Rêve de roman -feuilleton. — Le Vieux de la Montagne.

Nous causions un soir avec le maître de ce fameux roman, la Belle Jenny y dans lequel il s'est plu à accumuler les péripéties les plus extraordinaires et, notamment, si l'on s'en souvient, cette bizarre expédition à Sainte-Hélène, entreprise par quatre jeunes gens pour arracher Napoléon des griffes de Hudson Lowe ; — et comme je lui signalais l'effet d'étrangeté produit par ce livre, au milieu de tous ceux qui composent son œuvre, et l'étonnement où j'étais d'y voir sa signature, voici comme il s'en expliqua avec moi :

« On ne sait pas assez, me dit-il le plus sérieusement du monde, à quel point j'ai toujours été jaloux de Paul Févalet mêmedePonsonclu Terrail! Je suis né pour écrire des romans-feuilletons, et l'on s'est obstiné à faire de moi un critique, je ne sais pourquoi. C'est la fatalité de ma vie d'avoir été perpétuellement dévoyé par les circonstances. Toutes mes vocations ont été contrariées, oui, toutes! A l'heure qu'il est, j'aurais écrit quelque

chose comme trois cents romans, et j'aurais cinquante mille livres de rente et six chevaux clans mes écuries! Mais on n'est jamais compris de son temps, mets-toi bien cela en tète, pour ta gouverne. Si tu es né pour faire des bottes, la vie te forcera à confectionner des chapeaux. C'est ainsi! Vois RI. Ingres : il est évident que la nature le destinait à jouer du violon : c'était son goût, à cet homme, sa passion et sa spécialité. Les événements en ont fait un peintre. Il s'en est tiré parce que c'était un homme de génie, voilà tout. Mais moi qui l'ai entendu, l'archet à la main, je puis l'assurer qu'il avait raison quand il disait : « Je suis avant tout un violoniste ! » Car, quoi qu'on en ait écrit, il était de première force sur le stradivarius.

« La seule fois que j'aie été admis en présence de M. de Lamartine (je t'ai peut-être déjà raconté cela?), il était occupé, quand j'entrai, à régler des comptes avec un de ses fermiers. « Monsieur Gau- « lier, lit-il en souriant, vous m'avez toujours cru « un poète ; mais, vous voyez, je suis surtout agro- « nome et viticulteur. » Moi, je lui répondis avec respect: « Évidemment!... »

A ce trait si malicieux, mis en pointe au paradoxe, je ne pus retenir mon envie de rire.

« Tu ris, ah! tu ris! cria le maître, tout souriant lui-même, et tu veux que je m'occupe de ton in-

struction? Tu ne seras toute ta vie qu'un boulevardier! Donne-moi une allumette pour rallumer mon cigare.

— Ainsi, repris-je, c'est afin d'obéir à une vocation contrariée pour le roman-feuilleton que vous avez, sous le titre de les deux Étoiles, publié la Belle Jenny dans la Presse?

— Voici comment cela s'est passé. La Presse donnait alors chaque matin, par tranches, je ne sais plus quel macaroni littéraire dont tous les abonnés, prétendait Girardin, se pourléchaient les babines. Il nous embêtait, Girardin, avec ce feuilleton! « Pensez-en ce que vous voudrez, nous disait-il, il « n'en est pas moins vrai que voilà un succès (i énorme. Vous êtes tous de grands écrivains, c'est « entendu, mais il n'y en a pas un parmi vous qui « soit fichu de m'amener dix abonnés avec sa prose. « Ce n'est pas ma faute si le public préfère les <( histoires d'assassinats dans les égouts à Lélia « ou à la Nouvelle Héloîse! Le garçon qui me « ficelle ce roman sait son métier, et quand il aura (( fini, je serai diablement embarrassé. »

« Moi, superlativement .agacé, je dis à Girardin : « Vous voyez bien qu'il ne le sait pas, son « métier ! car s'il le savait, il ne finirait pas ! Le « génie en ce genre est d'être interminable. Si « jamais on me demande un roman-feuilleton, à « moi, j'exigerai qu'on me garantisse dix ans de

« trois cent soixante-cinq jours, sans interruption « et à douze colonnes par numéro, afin de ne pas « être gêné dans les dialogues. »

« C'est alors, continua gaiement le maître, que l'imprudent me défia de lui fournir seulement douze feuilletons en douze jours, sans intervalles ni relâche. Je relevai le gant, comme bien tu penses, au nom de la littérature outragée en ma personne, et voilà comment la Jcnny est venue au monde. Dn matin j'allai à la rédaction, je pris une plume et j'écrivis à tout hasard le premier mot qui me passa par la tête, soit les deux lùoiles. Il est probable que j'en avais une en vue pour le soir. Et ce fut tout. Quand le prote descendait me dire : « Mon- « sieur Gautier, il y en a assez pour aujourd'hui », je partais déjeuner. Au douzième feuilleton, Girardin me fit appeler :

« Eh bien, vous devez être éreinté? Mais vous avez gagné votre pari ; le roman est fini? »

« Fini? C'est comme il vous plaira, du reste. « Pour moi, il n'est pas encore entamé ; je puis aller « ainsi jusqu'à la consommation des siècles et la pro- « chaîne conjonction des astres. Cela m'amuse et « j'étais né pour ce métier. Est-ce que l'abonné ne <( trouve pas qu'il en ait pour son argent?

« — Mon cher, me dit Girardin, c'est ça et ce n'est « pas ça; l'abonné ne s'amuse pas franchement, u il est gêné par le style. »

Dans le cours de nos entretiens, le maître revint plusieurs fois sur ce projet favori de s'installer au rez-de-chaussée d'un journal populaire et d'y tendre cette grande toile d'araignée qu'on appelle un romanfeuilleton.

« Il me tarde, me dit-il un jour à sa fenêtre, que Nono revienne de Jérusalem. Dès qu'il sera ici, nous commencerons avec lui le Vieux de la Montagne. »

Nous appelions, à Neuilly, de ce diminutif familier de Nono le jeune savant M. Clermont-Ganneau, le même qui, récemment encore, vient d'occuper toute l'Europe savante de sa découverte d'une stèle du temple de Jérusalem. Pendant ses divers séjours en Orient, M. Clermont-Ganneau (dont, à la grande honte de notre France routinière, l'Académie a laissé longtemps les Anglais utiliser à leur profit l'érudition et l'activité) devait recueillir, sur les lieux mêmes, les traditions. et légendes relatives à ce fameux prince des Haschischins , terreur du moyen âge, sur le fond duquel se détache sa personnalité ténébreuse. Aidé de ces renseignements, Théophile Gautier s'était emparé, avec sa puissante imagination, de ce sujet romantique et rêvait d'en tirer une fable de cent volumes, inépuisable, à défrayer tous les cabinets de lecture, toutes les loges de concierges, tous les boudoirs, salons et wagons de chemins de fer. Cela devait être quelque

chose de colossal, le monument en quelque sorte de l'amusement au m\" Mècle.

« J'aurai autant de secrétaires que le vieux Scheik comptait lui-même de feidaoôi ou initiés, et nous vous taillerons, !\ono et moi, de la besogne à crier grâce. Mais nous vous ferons millionnaires! Partout ici on écrira, au grenier et à h cuisine, sur les escaliers, à la cave et près du calorifère, selon les tempéraments. L'été, je ferai dresser d'immenses tables dans le jardin, et des hamacs se balanceront aux arbres pour les quarts d'heure de repos. Des rafraîchissements, alternant avec des nourritures légères, circuleront autour de ces tables vertes, et, le soir venu, de tous les coins, les orchestres les plus enivrants murmureront avec des bruits de cascatelles. Il y aura des yachts, des périssoires et des gondoles amarrées a la grille, au clair de lune, pour ceux qui voudront fumer et prendre le frais au fil de l'eau ; et j'achèterai à Rothschild l'île qui est en face pour les voluptueux. Nono et moi, graves, nous nous tiendrons au centre à portée de la voix, comme on a son dictionnaire sous la main, lui pour les renseignements scientifiques, moi pour les inventions, les effets et les mots techniques, de telle seiie que les plus ignorants ne seront jamais embarrassés.

« Les jeudis et les dimanches on tirera des feux d'artifice, et la poudre de chanvre sera offerte dans

des cassolettes à ceux qui seront chargés de la description des visions, extases et hallucinations, et qui veulent travailler d'après nature. Toute la journée, l'avenue sera remplie d'estafettes de diverses couleurs portant la copie et rapportant les épreuves, s'entre-croisant et brandissant au vent des banderoles où sera annoncée l'aventure contée dans le feuilleton du jour. »

Quelque temps après, M. Clermont-Ganneau revint de Jérusalem, mais le maître était déjà bien malade, car il ne lui parla même pas de ce Vieux de la Montagne qui devait nous faire tous millionnaires et rester comme expression suprême du roman-feuilleton.

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