‹ Théophile GautierChapitre 13 sur 64 · SEPTIEME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

SEPTIEME ENTRETIEN

Venise au xviu' siècle. — Le roman de restitution historique. — Gustave Flaubert. — Croquis de Venise. — Le régime du lait. — Le livre sur le goût. — Ceux qui seront célèbres! — Livre sur Victor Hugo. — Le recueil posthume de pensées.

« Que penses-tu, me dit une fois le maître, de ce titre : Venise au dix-huitième siècle? Il me semble que sur une couverture beurre-frais, dans le format Charpentier, cela ne manquerait pas d'attraction et produirait un certain effet !

— Certes! repris-je, et un effet certain. Si, en France, on ne dévorait plus un ouvrage intitulé de la sorte, c'est qu'on ne saurait plus lire. Venise est un nom magique, qui n'a rien perdu de son prestige, depuis le romantisme. Quant au xvnie siècle, vous savez mieux que moi que tout ce qui en traite a le privilège de nous passionner. Ce titre seul réunit donc deux séductions irrésistibles et suffirait à faire enlever le volume en un jour, servît-]] d'ailleurs de pavillon à la pire marchandise littéraire.

— Mais, fit-il, que dirais-tu de : Venise au dixhuitième siècle l par Tiieopiitll Gautier?

— Oh! alors, répliquai-je, je ne dirais plus rien du tout; mais, silencieux et recueilli, je me préparerais à jouir du million, avec vous et en famille, à l'ombre de vos cent éditions. Quand commencezvous, sans être indiscret? »

« C'est une vieille idée à moi, dit le maître, et je me promets toujours de la réaliser. Nous partirons tous les trois et nous irons passer un automne à Venise. Je louerai un palais sur le grand canal; ils sont pour rien là-bas, et j'ai failli, à mon dernier voyage avec ce pauvre Gormenin, en acheter un pour dix ou quinze mille francs. Gomme je ne les avais pas sur moi, j'ai hésité et je le regrette. Nous aurons à la journée une gondole amarrée aux marches de notre porte, avec un gondolier à nous, comme ce brave Antonio, qui avait les manières d'un grand seigneur et qui chantait toujours son : biondînett' in gondolettal... et nous passerons la saison à ramasser des matériaux. Toi, comme il sied à ton âge, tu fouilleras les bibliothèques, déchiffreras les manuscrits et furèteras dans les savantes poussières, et cela aidera à ton instruction considérablement.

« Ma fille et moi, nous nous promènerons, ce qui est le plus dur de la besogne, croquant les aspects

ENTRETIENS. Ili

caractéristiques, et prenant des points de vue, et nous nous ferons présenter aux familles patrieiennes, dépositaires des traditions. Le livre que îii^ii- rapporterons de là, mon cher enfant, ne sera pas piqué des vers, même dans cent ans! Ce sera un rude morceau, à faire tressaillir dans leurs tombes Casanova de Seingalt et son cardinal de Bernis. Et, je te le prédis, ta gloire la plus nette eu ce monde te viendra d'avoir collaboré à cette reconstitution de Venise au dix-huitième siècle. »

« Quelle forme aflectera-t-elle? dis-je, légèrement ému par l'idée d'une telle collaboration, celle du roman, ou simplement celle de l'étude historique?

— Celle du roman, sans nul doute. Ne pas la traiter ainsi serait perdre, trop volontiers pour des poètes, une magnifique occasion d'user de notre imagination. D'ailleurs la science, étant par ellemême ennuyeuse et pédantesque, ne peut que gagner à être revêtue des riches atours de la fantaisie et à se présenter dans ses équipages; c'est ainsi qu'elle se fait accueillir. Dans la Momie, j'ai rendu l'Egypte amusante sans rien sacrifier de l'exactitude la plus rigoureuse des détails historiques, topographiques et archéologiques.

« De même Flaubert, dans Salammbô! Tu ne

sais peut-être pas que ce grand... « vaisseau du désert » , avec ses yeux bleus, bordés de longs cils blonds, comme ceux d'un enfant, est l'un des hommes les plus prodigieusement érudits de ce siècle, et qu'il en remontrerait à tous les professeurs de l'Allemagne crasseuse! Mais si Flaubert est un grand savant, il est aussi un grand génie; de là vient que tous ses livres sont des chefsd'œuvre. La forme roman qu'il a toujours prise, et que nous adopterons aussi pour la Venise, est la plus propre à la fois à développer les facultés littéraires que l'auteur a en lui, et à vivifier cette autre vieille momie qu'on appelle l'Histoire. »

« Et puis, je te le répète, ce serait un crime de lèse-imagination que de ne pas trouver un roman divertissant et original dans l'étude de cette population de carnaval, grouillante et bariolée, courtisanes, joueurs et croupiers, spadassins, abbés mignons, entremetteurs, parfumeurs et comédiens, qui vont, viennent, intriguent, escaladent, pirouettent, volent, trichent, et assassinent sous les mille yeux inquisitoriaux du Conseil des Dix, dans ces palais féeriques ou sur la place Saint-Marc, menacés par les Plombs et les Puits, le long de ce canal Orfano étincelant de reflets, sillonné de

gondoles pavoisées, enchanté par les sérénades, et dans les eaux noires duquel on entendait, la nuit, tomber avec un seul cri sourd, de vagues sacs aux formes confuses, noués et ficelés pour l'éternité.

« C'est le temps des coups de bâton et des coups d'épée; la ville des enlèvements, des murs franchis, des grilles forcées, des geôliers corrompus et des orgies fabuleuses dans les petites maisons galantes, voisines des couvents et y communiquant par des voies secrètes.

« C'est Watteau et Boucher à Venise; en un mot, c'est le xvme siècle avec ses mille corruptions, ses élégances, son esprit et son insouciance des lendemains, dans le cadre le plus luxueux, sur le fond le plus féerique qui se soit jamais présenté à l'imagination d'un poëte, qui ait défié la palette d'un coloriste. Voilà le sujet; mais encore une fois, il importe de le dramatiser, quand cela ne serait que pour rattacher entre eux, par une action, les tableaux multiples que ce sujet fournit. La moindre affabulation, prise dans les mœurs du temps, caractérisée par les usages, et donnant prétex e à la mise en scène des personnages typiques, suffirait amplement à intéresser les femmes,

ijui passent les descriptions; l'art des contrastes ferait le reste. Mais nous trouverons cela sur place; l'important... »

« L'important, interrompit l'une de ses sœurs, c'est de te guérir d'abord. On trouvera bien les dix mille francs pour acheter le palais Dario que tu as laissé échapper. En attendant, mon pauvre Théo, avale cette tasse de lait, et laisse ce maudit cigare qui te fait tant de mal. »

Et le maître, prenant la tasse et laissant le cigare :

u Cela fera deux litres depuis ce matin! dit-il avec un sourire résigné. Moi aussi je bois du lait, mais je voudrais bien voir Yillemessant à ce régime! Son royalisme n'y tiendrait pas. »

Expliquons ici que sur une lettre de M. Hetzel, confirmée par les avis du docteur Worms, envoyé au poëte par la famille de Rothschild, Théophile Gautier suivait depuis quelque temps une cure de iait et qu'il s'en trouvait à merveille. C'est au point (nous le croyons tous fermement) que si, par une imprudence fatale, il n'en avait pas discontinué la pratique, il serait peut-être encore de ce monde. Cet effet salutaire du lait sur les maladies du cœur, pour être inexplicable, n'en est pas moins évi-

dent; les médecins déclarent en avoir obtenu dans les hôpitaux des résultats surprenants; mais il y faut la ténacité, et la moindre interruption dans le régime annihile toute la médication. Le maître s'était astreint à en boire quatre litres par jour, quoiqu'il eût horreur du laitage; à la fin le goût lui en était venu avec l'usage.

« C'est singulier, nous disait-il, mais j'ai fini par trouver cela potable; autrefois, je serais mort de soif à côté d'une jarre pleine. Quelle drôle de chose que le goût! A propos, continuat-il en se tournant vers moi, t'ai-je parlé du livre que je veux faire sur ce sujet, le goût? A la vérité, ce n'est pas le goût qu'il faudrait dire, mais la dégustation ; car l'acception métaphysique du mot appliqué aux choses de l'esprit en a dénaturé le sens tout physique, et quand on dit le goût aujourd'hui, les classiques dressent l'oreille et répondent : Plaît-il? se figurant qu'on parle d'eux.

« Oui, j'ai rêvé d'expliquer cela, le goût, et de décrire les sensations diverses que produit le passage d'un mets >ur les papilles de la langue. Je crois qu'il n'y a que moi au monde capable d'exécuter un pareil tour de force. T'es-tu jamais demandé pourquoi ce qui te semble savoureux à toi est détestable pour ton voisin de table, et à quoi tient une telle différence puisque vos deux palais sont faits de même? T'expliques-tu l'habitude, de man-

ger du pain avec chaque mets et de mélanger une bouchée de cette colle fade et insipide à chaque portion nouvelle d'aliment que nous ingurgitons? Si le pain est un mets, pourquoi ne pas le manger seul? »

a Les enfants sont dans le vrai quand ils lèchent les confitures et laissent la tartine, car ils sont dans la nature. Le pain est une invention occidentale, bête et dangereuse. Il a été imaginé par les bourgeois avares et leur a valu des révolutions. Les philanthropes et les humanitaires se croient trèsforts quand ils ont crié au gouvernement : « Il faut du pain au pauvre peuple ! » Si on les prenait au mot, ils seraient bien attrappés. Le peuple n'aime pas le pain; il aime la viande saignante, en vrai carnassier que Dieu l'a fait. Le jour où on supprimerait le pain, la révolution n'aurait plus de prétexte, et les chansonniers populaires seraient forcés de se taire. D'ailleurs le pain a un autre inconvénient que celui de cette poésie qu'il donne à l'émeute : sa fadeur gâte les saveurs des fruits et des fines gourmandises dont la terre nous entretient; il a perverti le goût et nous a apporté l'usage impie des piments et de la moutarde, lamentables corruptions.

« Supprimez le pain, la moutarde s'évanouit, e$ l'homme reste seul devant la nature; sa langue, nette et épurée, s'épanouit et se dilate comme une fleur vermeille, au contact saporifique des nourritures vivifiantes : il jouit de leur diversité, de la tendreté de leurs chairs et de leurs parfums; le moelleux, le fondant, le croquant, le glacé se révèlent à lai dans leurs mystères gastronomiques, et il rentre enfin, après quatre mille ans d'épices corrosives, dans la pleine possession de celui-là même de ses sens pour lequel Dieu s'est le plus torturé sa cervelle de créateur. Ceci posé et dûment établi, à Bavoir, que le pain est le corrupteur suprême du goût, je réhabilite la gourmandise et je lui rends sa place parmi les vertus reconnaissantes ; je prends l'un après l'autre chacun de nos mets usuels et j'en explique clairement la saveur particulière; j'en décris l'entrée triomphale dans le palais, son séjour aux enchantements prolongés et son règne éphémère; je pose les règles de ce poëme de gueule qu'on nomme un menu, et je déduis toute une physiologie de la divergence des goûts qui séparent les hommes convives; je classe l'humanité en frugivores, carnivores, ichthyophages et anthropophages, ei par ce seul classement je donne la clef de toutes uerres, de l'histoire entière, de la haine et de l'amour. Ainsi tous les poëtessont ichthyophages et, en général, tous les artistes. Je te dirai pourquoi;

mais mettons-nous d'abord à table, car le potage est servi. Encore une erreur, le potage! »

Outre ce livre sur le goût, Théophile Gautier projetait quelques ouvrages dont il se borna à m'incliquer les sujets sans m'en préciser les développements primordiaux. Je sais qu'il voulait écrire dans V Illustration une série d'articles sur quelques jeunes peintres d'avenir dont les tableaux l'avaient frappé aux expositions. La série aurait eu ce titre : Ceux qui seront célèbres! La plupart de ceux qu'il avait choisis sont en effet devenus célèbres depuis sa mort, car son sens critique a toujours été infaillible et il avait la prescience de la divination.

Un autre livre, dont il m'entretint trop brièvement, devait traiter de la dernière manière littéraire de Victor Hugo, celle des Travailleurs de la mer, des Contemplations et de V Homme qui rit. Théophile Gautier voulait expliquer au public la transformation quasi apocalyptique de son maître. Il assurait qu'il en possédait la clef et que jamais Yictor Hugo n'avait été plus grand et plus clair que dans ces livres incompris du vulgum pet us. Jersey pour lui n'était rien moins que Pathmos, et il se sentait de taille à analyser ce sublime.

Je lui ai entendu encore parler à plusieurs re-

prises, mais assez mystérieusement, d'un recueil de pensées qu'on n'aurait publié qu'après sa mort. 11 aurait révélé là ce qu'il pensait réellement des hommes, des choses, de la vie et du monde. Son grand esprit rêvait de léguer un testament de vérité à l'humanité tout entière. « Ce sera terrible, diraitil, et les cheveux vous dresseront sur la tête! car je dirai ce qui est 1 »

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