‹ Théophile GautierChapitre 14 sur 64 · HUITIEME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

HUITIEME ENTRETIEN

La musique. — Son passé et son avenir.

« Il n'y a qu'un petit nombre de musiciens capables de refaire les vers de leur libretto quand ils ne leur conviennent pas; il n'y a pas de poëte que je sache, qui soit en état de chanter même l'ariette la plus facile. Victor Hugo hait principalement l'opéra et même les orgues de Barbarie ; Lamartine s'enfuit à toutes jambes quand il voit ouvrir un piano; Alexandre Dumas chante à peu près aussi bien que Mlle Mars, ou feu Louis XV, d'harmonieuse mémoire; et moi-même, s'il est permis de parler de l'hysope après avoir parlé du cèdre, je dois avouer que le grincement d'une scie ou celui de la quatrième corde du plus habile violoniste me font exactement le même effet. »

Cette page des Grotesques me remet en mémoire une de ces conservations que j'eus avec Théophile Gautier, à propos de cette sempiternelle musique pour laquelle il ne professait point du tout la haine qu'on lui a attribuée. Mais avec son grand bon sens divinateur, il prévoyait bien que tôt ou tard, cet

art, essentiellement démocratique, triompherait eut la terre au préjudice dés autres arts qu'il pré- Rrait, et sa prétendue répulsion n'était qu'une protestation anticipée. Combien de t'ois s'est-il expliqué là-dessus avec moi, fort passionné pour l'harmonie, et quelle surprise comique ne manifestait-il point que quelqu'un de sa famille se permit de chanter juste! Mais cela n'avait guère qu'un but de divertissement. Au fond, ce grand esprit se rendait parfaitement compte de l'avenir de la musique, et quand il en voulait raisonner, il en parlait en critique admirable.

« Il peut te paraître singulier, me dit-il un jour, de m entendre avancer que, même après Beethoven et Wagner, la musique est encore un art tout neuf, presque inexploré, et que ce qui en est découvert ne pèse rien auprès de ce qui reste à en découvrir.

— De quel temps, objectai-je, pensez-vous donc qu'elle date pour nous? n'est-elle pas aussi vieille que la poésie?

(( — Oui et non. Mais on ne peut la compter que du xvie siècle. Les Grecs, il est vrai, peuple choisi, en qui l'homme a réalisé sa perfection, ont laissé sur leur musique plusieurs légendes merveilleuses desquelles il résulte que, dans cet art comme dans tous les autres, leur génie avait atteint l'extrême limite de la puissance humaine.

Ainsi cet Orphée, dont la lyre descellait les rochers; cet Àmphion qui, aux sons de la sienne, édifiait des remparts à Thèbes ; cet Arion dont le talent mélodique soumettait les monstres marins ; ce Tyrtée qui, d'un air de flûte, rendait les Spartiates invincibles, n'étaient point, restriction faite de la poésie qui les divinise, des artistes ordinaires. Même dépouillés de leur transfiguration mythologique, je les trouve encore des phénomènes inquiétants, des explorateurs prodigieux du monde sonore. D'ailleurs, par quelques lambeaux conservés, paraît-il, dans les chants grégoriens, tu peux juger du pouvoir de la musique grecque comme tu reconstruis sa statuaire d'après les fragments, vainqueurs du temps, qui nous en restent.

— Quel est le caractère de ces fragments? demandai-je.

« — L'harmonie qui se dégage de ces ruines musicales, enchâssées dans le grand édifice des hymnes catholiques, est assurément fascinatrice. Elle étreint l'âme, l'exalte ou la terrifie, la pousse à l'action et l'enlève sans qu'il lui soit possible de se reconnaître. La voix du vieux Destin parle véritablement dans ces mélopées magistrales, et Jéhovah n'a rien perdu à emprunter cette langue à Jupiter. Aucune trace de nos rêveries modernes dans ces terribles phrases rhythmées qui sonnent

l'enthousiasme et le combat; c'est nettement faiouche et cela appelle la trompette et les cymbales. Mais aussi dans les déroulements de cet le harmonie on sent passer encore les frissons des hautains sentiments qu'elle faisait chanter, et les vers inséparables qu'elle mettait en œuvre ont laissé leurs empreintes immortelles dans sa magnifique et naïve tertissure.

— Mais comment a-t-il pu arriver que cette musique admirable soit le seul art qui n'ait point laissé au moins un monument complet, et que les Romains, si jaloux de leur origine grecque, n'aient point eu à cœur de perpétuer l'une des traditions par où cette origine se fût le mieux attestée ?

« — C'est qu'avec la Grèce disparut non-seulement la race des génies musicaux, mais aussi le goût et le sentiment de la musique. Les fils d'Enée ne chantaient point : pour eux, un gladiateur était un artiste autrement intéressant qu'un méchant cadet d'Apollon. La société romaine n'avait point d'oreilles à l'âme.

« Le musicien, à Rome, était facilement tenu pour un grœculus, épithète souverainement méprisante à laquelle équivaut à peu près celle de juif dans la chrétienté, ce qui prouve, entre parenthèses, que, malgré Virgile et Y Enéide, les Romains n'étaient pas aussi jaloux, qu'on en a inféré de leurs poèmes, des légendes qui les rattachaient à la Grèce. Même

après leur fusion avec les Étrusques, peuple bien plus intelligent que la tribu de brigands conduite par les enfants de la Louve, les Romains ne se montrèrent jamais artistes, et quoique la musique soit surtout l'art des sens, on peut dire qu'ils ne la sentaient pas. Tu ne liras guère dans Tite-Live que le cœur des belles patriciennes se soit laissé prendre aux sérénades des joueurs de flûte, et s'il en est question plus tard dans Juvénal, c'est que ces joueurs de flûte étaient avant tout des bellâtres beaucoup moins versés dans la science musicale que dans celle de la volupté dont les Romaines ont toujours été très-friandes.

« Mais les harmoniques enchevêtrements des instruments et des voix humaines ne trouvaient guère place dans les réjouissances publiques par exemple, et je ne crois pas qu'aucune des victoires de la République ait été entonnée par d'autres unissons que ceux des armes frappant sur les boucliers. Les chansons bachiques même étaient inconnues, ou à peu près, à leurs banquets, dont les vers, au contraire, faisaient la moitié des frais, et tu remarqueras que c'est de Rome que date l'habitude nouvelle de déclamer les vers, tandis que les Grecs chantaient tout naturellement et comme il convient. Depuis ce temps la terre d'Italie semble avoir pris sa revanche, car c'est d'elle que la musique nous est revenue.

« 11 est même assez singulier, conlinua-t-il, que la musique, art de don suprême et d'inspiration, ait reparu par sa technique et que nous en de> ions la résurrection aux mathématiques. Avais-tu jamais réfléchi à cela? Les signes dont les Grecs se servaient pour l'écriture musicale n'étaient autres que les lettres mêmes de leur alphabet, et si le moine d'Arezzo fut amené à inventer les notes aujourd'hui encore en usage, c'est sans doute par l'ignorance générale où l'on était de la langue grecque et parce que l'indifférence musicale des Latins avait négligé de douer les caractères romains d'une expression harmonique. Ainsi tout était perdu de la musique depuis les Grecs, et ce phénomène se présenta d'une langue universelle que tout le monde portait en soi, voulait et pouvait parler, écrire et répandre, et qui n'avait plus de signes ni pour l'écriture ni pour la parole, toutes les traditions en étant oubliées et tous les monuments anéantis.

« C'est en cela, n'en déplaise à Jean-Jacques, que Gui d'Arezzo rendit un service inappréciable. La gamme qu'il créa en la prenant des premières syllabes de chaque vers de l'hymne à saint Jean- Baptiste : Ut queant Iaxis, ne témoigne pas sans doute d'une imagination bien fertile, mais elle a rendu à l'univers muet sinon le chant, du moins la communion du chant, la composition et en résumé la musique même : c'est pourquoi je te disais tout

à l'heure que, quoique vieille comme la création, la musique ne date guère pour nous que du xvie siècle.

— Vous pensez donc, repris-je, que ces sept notes de la gamme de Gui d'Arezzon'ontpas, après trois siècles écoulés, rendu tout ce qu'elles peuvent donner de combinaisons sonores, et qu'il reste encore quelque chose de nouveau à dire en cet art après Mozart et Beethoven? J'imagine plutôt que, pareils à Raphaël et à Michel-Ange, ces deux génies ne laissent à leurs successeurs que la gloire de les imiter et de s'inspirer d'eux; beaucoup de musiciens sont aussi de cet avis, que le dernier mot de la science des sons est prononcé depuis longtemps et que la voie est fermée aux créateurs.

« — Mon cher enfant, fit-il en souriant, ne te laisse jamais dire qu'un art quelconque est épuisé par le génie d'un homme, quel qu'il soit. Après Shakespeare, on a encore écrit des drames et des pièces de théâtre; après Iîugo, on a lait des vers français, et après Beethoven on a inventé de la musique. Dans quarante ans d'ici, Richard Wagner, que tu admires et que j'ai le premier signalé en France, sera accusé d'être dépassé en hardiesse, et tes enfants l'appelleront poncif! L'esprit humain est lent et rebelle : nous sommes encore delà race des Sicambres, qui tôt ou tard adorent ce qu'ils avaient brisé, et la vie se passe à faire des palinodies. Le jour viendra où l'on enseignera couramment dans les collèges des choses

qui passent aujourd'hui pour des types de mauvais goût; les plus grands ennemis de la science et les plus grands retardataires de l'Art, ce sont les professeurs. Regarde avec respect une peinture réputée insensée; écoute jusqu'au bout la musique sifflée; lis jusqu'à la dernière ligne le livre ridicule dont on fait des gorges chaudes, et souviens-toi ! Tu seras tout étonné, au bout de quelques années, de voir ce livre, cette musique ou ce tableau être admis au rang de modèles et servir à écraser les productions nouvelles. Tout le secret de ce qu'on a appelé mon génie de critique est là, et je te donne ce conseil pour l'avenir : lis tout, écoute tout et retiens tout. « L'homme seul est stationnaire, mais l'humanité marche. Le public ne se compose que de vanités blessées ; trouver quelque chose de neuf et le produire, c'est déclarer la guerre à l'ignorance et c'est lui jeter un défi à la face, mais c'est aussi s'assu:. r la victoire. Artiste, parle toujours selon ta conscience et garde ton àme ouverte à toutes les manifestations imprévues de l'art; quelle que soit l'absurdité que tu sembleras avoir émise, si tes yeux ou tes oreilles te l'ont dictée, ne crains rien et laisse passer les huées : c'est à toi que l'on reviendra. Beethoven a été conspué, Schumann passait pour un barbare ivre, Wagner n'est venu à Paris qu'au risque de sa vie; mais la musique est immortelle, et ils ne sont encore que les précurseurs. »

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