‹ Théophile GautierChapitre 15 sur 64 · NEUVIEME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

NEUVIEME ENTRETIEN

Le reportage et les reporters. — Le mal que peut faire un renseignement. — La fourmi prétentieuse. — Histoire du marchand de boutons de guêtre.

Malgré l'universelle sympathie que la bienveillance sereine de sa critique lui avait acquise et qu'il inspirait même à des ennemis politiques, Théophile Gautier n'a jamais pu voir son nom imprimé dans un journal sans être pris d'un tremblement. « De quelle abomination va-t-on m'accuser? » telle était sa première pensée, et telle son irrésistible sensation, et il lui fallait s'y reprendre à plusieurs fois, pour se décider à lire ce qu'on avait écrit de lui, l'article fût-il signé du nom le plus rassurant ! Je n'ai jamais connu à personne une pareille épouvante de la presse ; c'était vraiment à en dégoûter, non pas que le maître s'inquiétât en rien pour ses ouvrages de ce qu'on appelle l'opinion de la critique ; peu lui importait le jugement, favorable ou non , de ce groupe élu d'impuissants dont la compétence n'est établie que sur leur impuissance même dûment constatée et armée pour la vengeance. Depuis la préface de Mademoiselle de Maupin, son goût pour ce métier d'eunuques ne s'était pas sensiblement

modifié, et le poëte qui avait écrit ces lignes : « Le critique qui n'a rien produit est un lâche; c'est comme un abbé qui courtise la femme d'un laïque; celui-ci ne peut lui rendre la pareille ni se battre avec lui » ; ce poëte, dis-je, n'était pas fait pour s'émouvoir des prétendues exécutions de nos gardiens du sérail littéraire. Ce qui le terrifiait, c'était le reportage.

Cette police secrète de la littérature qui ne respecte aucune intimité, aucun abandon, aucune douleur même, qui viole les portes et les serrures, et par laquelle la célébrité devient un supplice de toute heure, lui était odieuse autant qu'elle semble chère à la plupart de nos auteurs à la mode. La crainte qu'il en avait lui a arrêté plus d'une fois aux lèvres les plus doux épanchements du cœur ou de l'esprit. Une soirée parisienne était devenue pour lui, si mondain pourtant, une réunion inquisitoriale où la presse figurait un conseil des Dix, sous l'œil duquel il fallait s'observer, se tenir et mesurer les mots. Certes! on peut dire que ce grand écrivain qui était en Théophile Gautier s'est manifesté tout entier à nous dans ses œuvres; mais de cet admirable causeur, dont toute une génération plus heureuse avait gardé le souvenir, qui sait ce que nous a pris cette terreur des reporters et de combien de perles nous a frustrés ce --rouillant troupeau devant lequel sa bouche ne voulait plus les semer?

Les jeunes gens, dénués de toute vocation, qui se livrent à ce métier indéfinissable du reportage ne connaissent assurément pas eux-mêmes la puissance de l'arme à deux tranchants que la badauderie leur a mise entre les mains. Il est du moins consolant de le supposer.

Quoi qu'on puisse penser de notre presse actuelle et de ses mœurs, il est impossible d'admettre qu'il existe en ce moment un journaliste capable de rester froid si on lui disait : « Vous avez avancé d'une heure la mort de Théophile Gautier!... »

Eh bien, les reporters l'ont avancée d'un moisi Et quand je dis d'un mois, c'est probablement de davantage encore ; car dans ces terribles maladies, où la vie et la mort se livrent un combat sans repos, il suffit quelquefois d'atteindre un jour de soleil pour que la vie l'emporte et prolonge ensuite sa victoire. Toujours est-il que voici le fait; je l'avais depuis trop longtemps sur le cœur, et je le signale aux méditations des nouvellistes.

Théophile Gautier était un être extraordinairement impressionnable. Tous ceux qui l'ont connu savent quelle horreur il avait de la maladie et même des malades. Avec cela superstitieux comme un Oriental, il voyait partout des causes de mort, et la Divinité ne lui apparaissait qu'acharnée à la perte de l'homme, éternellement malveillante et travaillant à notre suppression. La moindre indisposition

ENTRETIENS. 1Ci

prenait pour lui les proportions d'une catastrophe domestique et l'affectait jusqu'il la prostration. Le jour où il tomba malade, il se crut perdu, et l'on eut toutes les peines du monde à le faire revenir sur cette impression mortelle. La première des précautions avait été de ne plus laisser entrer un journal à la maison sans le parcourir d'abord d'un bout à l'autiv. el de supprimer ceux qui annonçaient la maladie. Hélas! c'était surtout le nom de cette maladie qu'il importait de lui cacher, car elle ressemblait trop à un pseudonyme de la mort.

Tous les reporters qui venaient à Neuilly prendre des nouvelles du maître étaient par nous suppliés de ne les point donner au public, et tant que nous pûmes mentir et annoncer le mieux, toutes nos ruses réussirent. Ne sachant pas ce qu'il avait,. et toujours trompé par nos gaietés feintes, notre grand méfiant conservait l'espérance. Nous sentions bien parfois son puissant regard noir nous entrer jusqu'à L'âme et y poursuivre notre secret; mais nul encore ne s'était trahi. De vastes projets d'études et de voyages, toujours entretenus, nous aidaient à notre œuvre d'illusion ; nous le détournions du présent en agitant les voiles roses de l'avenir. Mais qui pouvait lutter avec la sagacité d'un tel homme doublée de la terreur incessante qui le tenait toujours en éveil? Un jour il ne demanda plus ses journaux ; même il les déclara vides et sans intérêt. On se laissa pren-

lî.

dre au piège ; la surveillance se ralentit. Puis un matin, au déjeuner, il nous dit : « J'ai donc une maladie de cœur? — Quelle idée! fîmes-nous tous en pâlissant. — D'ailleurs je m'en doutais! »ajoutat— il, et il nous quitta avec un affreux sourire.

Nous nous précipitâmes sur les journaux; dans le salon, au pied d'un fauteuil, nous en ramassâmes un, qui contenait cette information. Il l'avait lue! C'est de ce jour que le maître s'est laissé mourir !... Je n'aime pas les reporters.

Je n'ai pas cité ce lamentable exemple des effets du reportage pour en conclure à la suppression de l'institution, quoique, à la vérité, je n'estime pas les services qu'elle peut rendre à l'égal du mal qu'elle cause, même le plus involontairement du monde. D'ailleurs le courant de la mode est un de ceux que l'on ne remonte point. Les entrepreneurs de journaux me semblent en cela assurément bien moins coupables que le public lui-même dont les curiosités oisives ont besoin de ce commérage quotidien. Le reportage est un produit de la vanité parisienne, la fleur morbide et empoisonnée de cette plante de serre chaude ; et tant qu'il y aura des gens pour désirer connaître les jolis scandales du grand et du petit monde, il y en aura aussi qui feront métier de les leur dépister pour de l'argent. Le jour où une aimable maîtresse de maison a dit à un journaliste, dans l'embrasure d'une fenêtre: «Sivoustrouvezmon

bal à votre goût, ne vous gênez pas pour l'écrire», te reportage a été acclimaté à Paris, et Taris est h inhabitable aux hommes d'étude ou de famill ■. La rue est entrée dans la maison, et les plus belles gloires se sont vues violer par la foule, qui ne distingue pas entre la célébrité d'un assassin, celle d'une courtisane ou celle d'un grand poète, et les confond dans ses indécentes et avides curiosités. Je ne fais ici, comme il est aisé de le sentir, que reproduire sur ce sujet les idées mêmes de mon maître, justement terrifié, je l'ai dit, par l'envahissement du reportage, il disait encore : « Lorsque le Mirecourt m'a appelé fourmi prétentieusej tu penses si je me suis amusé! Prétentieux, c'était possible! mais fourmi, moi, avec ma corpulence! Cet homme évidemment ne m'avait jamais vu. Malheureusement pour moi, je n'ai jamais rien eu de la fourmi, et cigale eût été plus juste, au moins dans un sens. Fourmi prétentieuse est décidément improbable ; je crois qu'il n'aura eu aucun retentissement, et qu'il a manqué son effet sur le public. Mais maintenant c'est autre chose, et je suis mieux connu; tu avoueras qu'il est assommant dene pouvoir entier au water-closet, par exemple, sans que toute la presse publie le lendemain: ((Théophile Gautier a la colique ! » Outre que cela peut nuire à ma considération dans les salons, cela peut aussi avoir de funestes conséquences ; car enfin si on poste des repor-

iGi THÉOPHILE GAUTIER.

ters à la porte de pareils endroits, personne n'osera plus y entrer ouvertement, comme je l'ai fait jusqu'à présent, et voilà toute une branche de l'industrie dévastée, sans compter les culottes, ajouta-t-il en riant.

a Ce qu'on peut ruiner de gens avec un mot est inconcevable. Voilà pourquoi je te conseille la plus grande réserve dans ce que tu écris. Nous en sommes arrivés à ce point de liberté qu'il ne faut plus rien dire et que tout est de trop dans un article. On m'a souvent demandé la cause de mon indulgence dans la critique, et beaucoup l'ont attribuée à une indifférence implacable pour les productions du temps actuel. C'est une erreur. On oubliait toujours que j'écrivais dans le journal officiel du gouvernement et que les arrêts que j'y portais prenaient de cette officialité une portée toute particulière. Si j'avais condamné trop péremptoirement une œuvre d'art, tableau, statue ou comédie, j'aurais entravé la carrière de l'artiste et lui aurais souvent volé son pain. D'ailleurs, je savais ce que c'est que produire et n'en jugeais pas à la légère comme ton ami Sarcey et ceux de son école qui s'imaginent que le rôle de la critique consiste à trouver les défauts d'une œuvre et à les mettre en lumière, et qui avant quinze ans auront tari toutes les sources vives de la production à force de dire aux gens qu'ils n'y entendent rien et de décourager toutes les tentatives. Et puis, si l'en-

vie d'être méchant m'était venue, j'en aurais été suffisamment empêché par le souvenir démon marchand de boutons de guêtre.

— Quel marchand de boutons de guêtre?

« — Comment! tu ne connais pas mon histoire du marchand de boutons de guêtre? J'avais écrit un jour, je ne sais plus clans quel feuilleton du Moniteur, une phrase à peu près de ce genre : bête comme un marchand de boutons de guêtre ! Celait bien inoflensif, n'est-ce pas? Tu le crois, et je le croyais aussi. Mais pas du tout. Il se trouva que l'article fut lu par un marchand de boutons de guêtre susceptible qui, pour l'honneur de la corporation, se fâcha. Il résolut de se venger et y parvint, comme tu vas voir. Il acheta en sous-œuvre tous les billets que j 'avais faits à des créanciers et qui se prélassaient dans le commerce paisiblement en bons billets qu'ils étaient, et quand il les eut tous dans la main, il me fit avertir qu'il allait me faire vendre. Je lui offris de payer par à-compte échelonnés ; il s'y refusa. Je mis à sa disposition la somme tout entière ; il me répondit qu'il ne voulait pas de mon argent, qu'il m'en donnerait au besoin, mais qu'il s'était mis en tète de nie faire vendre et qu'il me ferait pendre. J'ai été oblige de recourir à un huissier pour le contraindre h accepter son dû; à un huissier. ■rtends-tu! Ah! mon cher enfant, pèse bien tes mots, quand tu écris! »

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