DIXIÈME ENTRETIEN
Les superstitions. — La chouette. — Spirite. — Collaboration avec Henri Rochefort. — La politique. — Du rôle des cafés et estaminets dans la vie publique. — Histoire d'an célèbre pilier, de café.
J'ai dit que Théophile Gautier était très-superstitieux; il n'était pas superstitieux, il était la superstition même. L'idée qu'il avait de la Divinité, idée tout orientale et presque indienne, selon laquelle Dieu est malfaisant et ne se manifeste que par des événements fatals à l'homme, son ennemi, avait établi en lui une croyance inébranlable aux influences occultes. La vie lui paraissait semée des embûches les plus noires par le monde supérieur.
Il croyait aux sortilèges, aux enchantements, aux envoûtements, à la magie, aux sens des songes, à la divination des moindres accidents, couteaux en croix, salière renversée, trois bougies allumées, que sais-je encore? Ce qu'il a écrit de la jettatura n'était que la faible expression de ce qu'il en pensait; et il ne faudrait pas s'imaginer qu'il jouât en cela la plus petite comédie par amour de l'originalité ou haine du philistinisme : c'était chez lui conviction sincère, intime et profonde. Malgré toute
|*estime qu'il avait pour le talent du maestro Offenbach et même, je crois, malgré des relations
antérieures, il était impossible de prononcer le nom de cet artiste devant lui, depuis que celui-ci passait pour doué de la puissance involontairement fatal du mauvais œil, sans que Théophile Gauti r fît paratonnerre dans le rite voulu et jetât par la fenêtre le lluide fascinateur. 11 n'y a pas d'exemple qu'il ail écrit en quelque endroit le nom du musicien ; il évitait même de le désigner par une périphrase , et quand les nécessités de la critique l'exposaient à rendre compte dans le Moniteur d'une production nouvelle de l'auteur d'Orphée aux Enfers, c'était un autre qui écrivait le feuilleton.
Toute action entreprise le vendredi devait aboutir à une catastrophe, et cette croyance s'était d'autant plus enracinée dans son esprit que, pour avoir voulu en transgresser la loi une seule fois, disaitil, il en avait été puni douloureusement. Rien n'a jamais pu lui arracher de l'idée que s'il s'était cassé le bras à son voyage en Egypte, ce n'était que pour être parti un vendredi et avoir voulu faire de l'esprit fort, à la moderne.
11 fallait l'entendre encore parler de l'escarbot rencontré par Gérard de Nerval sur la route d'Alep, en Syrie, et de ce corbeau sinistre et fatidique qui, de ses yeux fixes, du haut d'une vergue, avait jeté
le fascino à son ami. Ce corbeau-là, il assurait en avoir ouï le croassement rue de la Yieille-Lanteme et l'avoir reconnu! Terrible crédulité, contre laquelle il n'y avait pas à lutter, et qui contribua trop, pendant les derniers jours, à assombrir cette âme frappée, et visitée des fantômes de la mort. Quand, pour le rasséréner, on se risquait à parler librement de ces choses et à opposer des contrepreuves à ses exemples, le maître se contentait de vous regarder avec dédain, sans répondre, ou il vous traitait d'imbécile ou de fils de Voltaire, ce qui pour lui était absolument synonyme. Je dois ajouter, malgré mon scepticisme absolu à l'égard de ces préjugés, que pendant la dernière année de la vie du poëte, le jardin de sa petite maison fut hanté par une chouette, ce qui jusque-là était resté sans exemple, et que, la nuit, nous fûmes souvent réveillés par les croassements de cet oiseau de malheur, lequel, hélas! n'avait plus rien à nous présager. Je ne crois pas qu'il l'ait entendue, à cause de sa dureté d'oreille toujours croissante, mais je l'aurais volontiers étranglée, elle et ses petits, pour l'angoisse qu'elle me causait, la malheureuse.
Plusieurs personnes m'ont demandé si Théophile Gautier, qui a écrit Spi?'ite, croyait au spiritisme. Le maître s'amusait beaucoup de cette question, souvent adressée par moi aussi ; il aimait à racon-
ter qu'à l'apparition de ce livre, où se trouvent, de son aveu, les dix plus belles pages qu'il ait écrites, il avait reçu une innombrable quantité de lettres d'adeptes, lui parlant comme à un initié et à un prêtre de cette bizarre religion. Un correspondant lui avoua même qu'il avait, lui aussi, sa spirite, dont il était visité et avec laquelle il entretenait un commerce quotidien. Le maître lui répondit qu'il était bien heureux!
« Mais enfin, lui dis-je, vous qui croyez à tout et qui avez trente-sept religions, avez-vous aussi celle-là?
« — Non, je n'y crois plus, fit-il; mais j'y ai cru en écrivant le livre. »
Si, lassé quelque jour de la politique et de ses déboires, M. Henri Rochefort manifestait la résolution d'en revenir à ses études dramatiques d'autrefois, je tiens à sa disposition un scénario de drame oublié par lui dans la paisible habitation de Théophile Gautier, au temps où il visitait le poëte.
Ce scénario, intitulé le Jettatorei est pris d'une très-célébre nouvelle du maître , dans laquelle celui-ci a dramatisé sa plus vive superstition de fataliste. Sur la première page du manuscrit, le iemps ironique a laissé cet autographe d'une écriture aristocratique et courante : « M. Rochefort, au Chu rira ri, 16, rue du Croissant. » Je ne m'appesantirai pas à raconter ici le sujet de ce drame, que
tout le monde connaît d'après le roman même. L'écrivain du Charivari ne me semble pas, à dire le vrai, en avoir tiré tout le parti désirable pour la scène, et peut-être ne faut-il chercher que dans cette insuffisance la cause qui fit avorter la collaboration. Si le pauvre Chilly, alors directeur de l'Ambigu, qui avait présenté M. Rochefort à Théophile Gautier comme un charpentier de première force, n'appuyait son jugement que sur ce scénario, il faut avouer que son autorité était imméritée ou qu'il tendait là au poëte un mauvais piège.
Je l'ai lu attentivement, ce plan en huit tableaux, et je déclare n'y avoir rien rencontré qui rappelât en quelque façon non-seulement le génie du maître, mais encore l'esprit, très-réputé déjà, de M. Henri Rochefort. La seule trouvaille où l'on reconnaisse la main parisienne de l'auteur de V Homme du Sud est formulée en ces termes : « Manigot est avec sa femme, il est furieux contre elle... Il croit à une intrigue entre elle et M. d'Aspremont (le jettalore). Il est sorti le matin avec lui (dans Naples) et il a vu nombre de personnes qui lui faisaient des gestes significatifs (les cornes), il n'osera plus se promener dans Naples. » — L'idée de cette méprise est assurément comique et il n'est point douteux que l'honneur en revienne à M. Rochefort.
Quoi qu'il en soit, cette collaboration, que je consigne en historien fidèle, en demeura à ce
seul scénario. M. Rochefort ne revint plus à Neuilly. A propos de M. Rochefort, je dirai que Théophile <;.Miii<u- n'avait pour la politique et les politiqueurs que des mépris et encore des mépris ; il les tenait pour les derniers des derniers des êtres pensants; je n'oserais point écrire ce qu'il en disait publiquement, dans la crainte de paraître exagérer. Toutes violences lui semblaient justifiées par cet abominable métier, même celles du couperet, sa conséquence logique et naturelle. C'était sa seule haine.
Sans excepter M. Rochefort de ses exécrations, il ne pouvait revenir cependant de l'étonnement que lui avait causé l'avènement de ce garçon d'esprit à la popularité. Très-sensible à la gentilhommerie et aux belles manières, le maître, à ce nom de Rochefort, se représentait toujours ce jeune homme maigre, élancé, au teint verdàtre, au front surplombant des yeux caves, rappelant Mérimée jeune, qui lui avait été présenté comme marquis et comme poëte, et qui pendant quelques jours l'avait enchanté par ses façons nobles, son excellente éducation et la recherche de sa tenue.
« Cet animal-là, s'écriait le maître, assez flatté des timidités respectueuses qu'il inspirait, cet animal-là était ellement troublé quand il venait ici qu'il se cachait dans les coins sans prononcer une parole ; à ce point que, malgré sa réputation d'es-
prit, tout le monde le croyait bête. Si on m'avait dit, par exemple, que celui-là serait le chef des sansculottes!... Il faut qu'on lui ait jeté le mauvais œil. »
Fart curieux! dans la pensée du maître, l'opinion qu'il avait sur la politique n'était point séparée de celle qu'il professait à l'égard des cafés, auxquels il attribuait toute la responsabilité de nos désastres et un rôle considérable dans les mœurs du second empire. Un jour que je l'avais lancé sur ce terrain, voici comme il s'en expliqua avec moi:
« Ceux qui plus tard écriront l'histoire de cette époque si prodigieusement tourmentée, n'auront point à chercher loin la cause de nos révolutions diverses, s'il existe encore des cafés à Paris. Le grand désorganisateur de la société moderne, c'est le café, ou, si tu veux, l'estaminet, quelle que soit d'ailleurs la forme qu'il affecte au gré d'une mode toujours capricieuse. Nous ne succombons qu'à la violence des vices que le café groupe, favorise et développe.
« L'attrait du café est triple: il satisfait d'abord à
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ce besoin de vie publique dont les nations sont dévorées depuis notre Révolutioh de 89, il se sub- Stitue ensuite à la vie de famille dont nous sommes manifestement fatigués; il flatte enfin un certain goût de l'avilissement, qui est le propre du mâle, et cette sorte de vertige de la débauche que la nature a mis en nous et que le meilleur législateur ne pourra jamais que refréner. Car, à bien observer, le café est par lui-même ennuyeux, comme tout ce qui n'est point naturel, et le plaisir qu'il donne ne peut pas être formulé.
« Dire que le café a pris en politique une énorme importance, n'est-ce point résumer d'un mot notre histoire pendant les dix dernières années de l'empire? L'empire, ce sont les estaminets qui l'ont renversé! As-tu vu, par exemple, l'aspect du boulevard Montmartre le jour du meurtre de Victor Noir? Si tu l'as vu, tu as dû comprendre la puissance nouvelle du café politique. Dans cette vaste rumeur qui sortait de là, grandissante , entre l'écume de la bière et la fumée de tabac, insaisissable à la police, mais entendue déjà de tout Taris, il était trop facile de reconnaître les premiers grondements de l'orage dans lequel l'empire a sombré. La colère publique trouva dans les cafés une immense armée de conspirateurs tout prêts, ■massés là et groupés en communion politique par les lois répressives contre le droit de réunion.
Lois absurdes, si jamais il en fut, car on ne retire pas impunément à un peuple, même moins susceptible que le nôtre, son droit à la vie de forum. De toutes les libertés, celle de brailler fut de tout temps la plus chère au peuple français, et, dans le métier de prince, il est élémentaire d'accorder celle-là tout de suite et comme don de joyeux avènement; car mieux vauj pour la sécurité publique cent meetings, entends-tu bien, à assourdir une tempête, qu'un de ces petits caboulots, sombres et silencieux, où sur des tables grasses, entre deux journaux déchirés et souillés, le bock sous la main et la pipe aux dents, deux ouvriers disputent des intérêts publics et ne semblent au premier abord causer que de la pluie et du beau temps. »
« Parbleu, fis-je, je vous y prends en flagrant délit de libéralisme !
« — Le jour, reprit le maître sans répondre, où les Parisiens, les Lyonnais, les Marseillais, les Lillois, les Bordelais, tous les Français des grandes villes, pourront librement s'assembler sur leurs places et traiter à pleine voix de la chose publique, la politique évacuera les cafés où elle est acculée bêtement, et 1 estaminet redeviendra oe qu'il était
d'abord, un lieu de rendez-vous pour la pa: la littérature et l'envie. Et celui-là serait peut-être le gouvernemenl .stable chez nous qui, connaissant mieux l'esprit théâtral de ce peuple, I< serait manifester, hurler, divaguer, et se jeter des pomme- cuites en plein air, sans y mettre sergents de ville ni mouchards, et satisferait ainsi à notre manie nationale de tout savoir sans avoir rien appris et d'exercer sur le premier sujet venu notre inéloquence naturelle.
« Mais si le café est d'abord un essai de vie publique, une sorte de transformation moderne du forum, il est aussi un démenti à la vie de famille, comme le cercle auquel il a donné naissance. Autour du grand homme politique, et tout estaminet aie sien, pivote une clientèle d'habitués qui, chaque jour, à la même heure, à la même place, reviennent comme des chiens à l'attache. D'abord te représcnles-tu bien la chose?
< Régulièrement à l'heure dite ils arrivent. Ils vont s'asseoir à leur table, elle est retenue, à côté des mêmes habitués, devant le même jeu de cartes grasses, ou de dominos noirs, gluants et cariés comme de vieilles dents, en face de la même sempiternelle glace piquée des mouches; ils accroche, t
leurs chapeaux à la même patère, et le même garçon, nommé Joseph, leur sert invariablement le même moka au jus de réglisse dans d'horribles tasses-blocs pareilles à des cornets de trictrac. Pour horizon une forêt de queues de billard, et derrière, au comptoir, à demi masquée par une haie de carafons, une poupée de cire aux grâces hottentotes, au sourire éternel comme ses quarante printemps, fraîchement émoulue des mains de l'artiste capillaire et pouvant lui servir de réclame, si elle tournait! Pour atmosphère, de la vapeur d'alcool sous un nuage de fumée opaque à couper, comme on dit, au fil à beurre, mais fondue dans un goût de cuir, culottée et cuite, et où se retrouve la pipe éteinte, l'eau grasse des cuisines et la sueur des abonnés. Pour musique, le froissement des dominos sur le marbre, les disputes aigres des joueurs et des politiqueurs, les cris exaspérés des josephs qu'on surmène, les courants d'air, et parfois les trios passagers des petits Italiens de Barbarie. Pour société, des fainéants, braillards, vantards, envieux, tueurs de temps, forts au carambolage, réformateurs de société, connaisseurs en bières et artistes en calembours. Tu les reconnais, hein! eh bien, tous ces gens-là sont des pères de famille.
— Oh ! m'écriai-je, sentant venir le paradoxe.
« — Je te dis, reprit-il, que les trois quarts au
moins sont des gens mariés et très-parfaitement pères de famille. Note qu'ils adorent leurs femmes et leurs enfants, et qu'ils sont les plus enragés d'estaminet, et que pas un ne manque, à l'heure accoutumée, de venir y perdre son temps et dépenser son argent! Tu ne te doutes pas de ce que c'est que l'attrait du café. 11 y a des gens qui meurent d'en être sevrés, et j'ai vu dans les maisons de fous des êtres qui en révent comme on rêve du paradis.
— Comment expliquez-vous cette habitude? »
« D'abord, continua le maître, par le tabac, dieu jaloux qui veut son temple! Le vrai fumeur qui, les pieds dans ses pantoullles, culotte tranquillement sa pipe au coin du feu, chez lui, tandis que sa femme tricote et que ses marmots piaillent, n'a qu'un rêve, c'est celui d'aller fumer au café, car c'est là qu'on fume et non ailleurs. C'est au café que le dieu se manifeste, parmi les nuages d'encens. Les raffinés, les dévots ont même pour la circonstance une pipe spéciale dont ils n'usent que là et qu'ils laissent dans l'établissement, pendue à une planchette numérotée, aux soins du garçon. Cellelà est la bonne, la vraie, celle à laquelle ils pensent, dont ils parlent, et dont le culottage leur est plus cher que la prunelle même des yeux. Pourquoi cette
première manie, vas-tu me dire? C'est que le plaisir du tabac est égoïste, sale et grossier; il est l'onanisme de l'esprit, et le fumeur n'ayant plus l'énergie dernière de cacher son impudeur, il l'étalé cyniquement devant la complaisance de ses complices et se pare de leur complicité. Remarque qu'un fumeur ne fume tranquillement que si d'autres fument avec lui.
— Il est des femmes qui autorisent chez elles le cigare et jusqu'à un certain point la pipe, si elle est jolie.
« — Oui, mais elles ne fument pas, elles.
— Quelques-unes cependant, sans doute pour retenir les hommes dans leur société, ont pris l'habitude d'allumer un cigare après le repas et d'en tirer quelques bouffées.
« — Tu dis vrai, mais vois-tu, il y a un axiome terrible en fumerie, et contre lequel rien ne prévaudra, c' 3st celui-ci : fumer avec des femmes ce n'est pas fumer.
« Une autre cause, en effet, reprit le maître, de l'attrait du café sur les plus honnêtes gens, c'est le besoin des conversations mâles. Ceci est affaire de physiologie. Il est très-certain que tous les hommes, et les artistes surtout, ont besoin de se soustraire
quelquefois à l'influence dissolvante do la femme. Le commerce de la femme, par sa douceur même, excite à l'improduction, ou tout au moins il débilite les facultés mères de l'esprit. Hercule aux pieds d'Omphale finit par filer la quenouille. Le café répond à cette nécessité véritable que le mâle éprouve de hanter le mâle et de sortir parfois du gynécée.
« Encore cette nécessité n'eût-elle point engendré une habitude universelle si la femme moderne avait un sens plus juste de son rôle et si les romanciers ne lui avaient point faussé l'idée de l'amour. Mais il faut bien le dire, soit résultat d'une éducation étroite, soit effet d'une vraie infériorité intellectuelle, la femme ne connaît plus la mesure de sa fonction; ou elle n'aime pas, ou elle aime trop. C'est entre ces deux exagérations que se classe le sentiment calme d'où naît la famille. Or, à Paris du moins, la famille se meurt. Le mariage moderne a fait de la femme tout excepté la compagne de l'homme. Ce qu'on appelle le foyer n'est qu'un tas de cendres où nul ne se réchauffe, ni le père, ni la mère, ni les enfants, et lorsque dans une union l'heure de la désillusion sensuelle a sonné, lorsque la femme a découvert qu'elle n'était pas tout, absolument tout, dans la vie de l'homme, lorsque l'homme aussi s'est aperçu que la femme l'absorbait trop, une scission trop fatale se produit et le
mâle se sent dégoûté de la femelle. C'est alors que le calé, le café où il n'y a pas de femmes, ouvre au malheureux son antre de consolations fumeuses, et qu'il se sent soulagé du cotillon.
« Quant à la troisième séduction de l'estaminet, elle n'est autre, si tu veux le savoir, que le goût de l'abrutissement par la boisson. Ceci t'étonnera peut-être, mais sache bien que le besoin de s'abêtir, de s'énerver et de se dégrader, sans être précisément le signe de cet âge, en est pourtant l'un des caractères particuliers, et que ce sont les plus intelligents qui l'éprouvent. La vie de café, l'odeur de café, le bruit de café, deviennent pour des êtres parfaitement équilibrés d'ailleurs, une nécessité que rien ne dompte, et ils n'ont point tout à fait tort, ces bonnes ganaches de parents de province, qui recommandent par-dessus toute chose à leurs enfants d'éviter ces lieux de perdition. Je plains, sans être prud'homme, celui qui s'est assis à une table dans la rue pour y prendre un verre de bière. Je plains celui qui a goûté par curiosité au verre d'absinthe de son ami, et l'imprudent qui a touché à la carte grasse ou à la queue de billard que dans un café lui a tendues son frère. Celui-là a déjà perdu sa liberté, l'amour du travail et la fierté. 11
s'est chargé d'une passion que rien ne soulage ; ni l'amour, ni l'amitié, ni le devoir, ne l'emporteront sur elle et il mourra inassouvi de son propre avilissement. Tu me trouves sévère, mais écoute cette histoire, qui est vraie, et qu'elle te serve d'enseignement, jeune disciple ! »
« Tu as entendu parler de D***, un dessinateur de génie, une des figures de ce temps, oui, le célèbre J) "' lui-même. Un jour, las de la vie de café qu'il menait depuis vingt ans, D*** se marie avec une femme qu'il aimait, espérant ainsi rompre avec un passé de paresse indigne de son grand nom.
a Sa femme, bonne et douce, et sentant de quelle grave responsabilité son mariage l'avait chargée, commence par prier l'artiste de reprendre ses habitudes de fumeur. Celui-ci ne se le fait pas dire deux fois : il va chercher sa pipe. Au repas du soir, prévenance nouvelle, le mari se voit" servir une tasse du plus fin moka, brûlant et parfumé, et quand il l'a bue, on lui en sert une autre, suivie d'un petit verre de cognac de la plus respectable capacité. La première surprise passée avec la première effusion de reconnaissance, D*** prend machinalement son chapeau et s'esquive sous un prétexte.
« Une heure après, timide et gêné, il rentre avec
l'allure d'un homme qui vient de commettre une faute.
Vous venez du café, lui dit tristement sa jeune femme, c'est ma faute; je ne vous aurai point donné ce soir tout ce qu'il vous fallait; je chercherai. »
Le lendemain à la même heure, même scène. se lève pour sortir, u Mon ami, dit-elle, voulezvous m'y emmener avec vous? »
Arrivée à l'estaminet habituel de son mari, elle - ssied et observe, goûtant à toutes les consommations et les trouvant absolument détestables. Le jour suivant, après le diner. elle apporte à son mari toutes ces mêmes consommations. Celui-ci ne pousse qu'un cri de détresse : « Quelles sont ces drogues? — Mais, répond la pauvre femme toute confuse, c'est ce que je vous ai vu prendre hier à votre café : j'ai cru qu'il fallait vous servir ainsi pour \ ous plaire. — C'est ma foi vrai! dit D* : mais d'où vient qu'ici cela me semble si mauvais? Ce café est de la boue, cette eau-de-vie du poison pur, et ce sucre n'est que du plâtre. — Retournons donc làbas, dit la femme, je veux arriver à vous satisfaire et à vous retenir à la maison ; je trouverai ! »
« J'ai trouvé! » lui dit-elle radieuse, le soir en sortant de la tabagie. Et le lendemain elle sert ellemême à son mari le malheureux café dans une de ces tasses-blocs, massives, atroces, dont les esta-
minets ont le monopole: plateau, soucoupe, carafon, sucre < rec ngle, tout y était. « Qu'estce ceci! s'écrie 1»'** et quelle diable d'idée eue la, ma chère?
— Minus: soupire l'innocente, ce n'est poinl encore cela qui ?ous attire à votre café et qui vous iche. Peut-être est-ce le monde que vous y itrez. 11 faut me le dire, je vous en prie, nous inviterons vos amis. »
l s-ému et nvs-touché, l'artiste resta pensif quelques instants, puis, les larmes dans les yeux : —tu. petite, fit-il, ce n'est ni le moka à la chicorée, ni le trois-six, ni la tasse-bloc, ni la société, ni quoi que ce soit de ce que tu penses, qui m'ard'auprës de toi que j'aime plus que tout. Ce quec'e>t. je n'en sais rien, ou plutôt je n'ose pas me l'avouer à moi-même. Mais si tu veux que nous vivions heureux, laisse-moi aller passer là une ton- les soirs\ Je m'y ennuie, je m\ empoi- Bonne, je m'y abêtis, mais c'est mon café, el j'ai in d) aller comme on \a à 3on minis El la femw, jalouse de son bonheur, j sentit.