‹ Théophile GautierChapitre 17 sur 64 · ET PROJETS · texte numérisé non relu

ET PROJETS

Le Preneur de rats. — Le. Roi des aulnes. — Les Trois oranges. — Un projet de collaboration anonyme. — Joli mot de danseur. — Mariano Fortuny et le ballet du mariage espagnol.

On m'a bien souvent demandé, après sa mort, si Théophile Gautier laissait des ouvrages inédits.

Le seul écrit, à proprement parler inédit, qui nous reste de cette plume magique, c'est un ballet. On sait que le poëte a été et demeurera le maître du genre dont Giselle, Sacoantala et la Péri passent pour les inimitables modèles. Cette forme du poëme dansé plaisait singulièrement à cet esprit objectif sur lequel le théâtre n'avait de prise réelle que par ses manifestations de couleurs, de lignes et de groupements. D'ailleurs, l'admiration qu'il ressentait pour la grande danseuse Carlotta Grisi tenait constamment en éveil le génie spécial qu'il avait pour ces sortes de compositions.

L'une des dernières fois qu'il descendit dans son jardin, c'était une après-midi de dimanche, par un temps radieux, un ami vint lui présenter le jeune compositeur, déjà célèbre, M. Jules Massenet. Il

s'agissait d'obtenir de Théophile Gautier un ballet nouveau pour la musique duquel l'auteur du Poëme d*avril avail une commande de l'Opéra. La joie naïve et nerveuse que le jeune artiste témoignait de cette commande, l'anxiété admirative qui le faisait balbutier devant l'arbitre, hélas! si bienveillant, de sa destinée, eurent vite raison des derniers scrupules du malade. Ajoutez à cela que M. Massenet s'était mis à caresser un ravissant petit chat roux, nouvelle recrue de la ménagerie intime, qui ne quittait pas le maître d'une semelle et jouait en ce moment sur le sable avec la pointe de ses pantoufles. C'était prendre le poëtepar un de ses côtés faibles. Ce jeune chat nous a valu le Preneur de rats.

Théophile Gautier soumit donc au compositeur deux idées de ballet dont il improvisa immédiatement les développements principaux avec cette puissance de réalisation qui faisait de lui le prince des causeurs. M. Massenet peut se vanter d'avoir entendu ce jour-Là parler un poëte, et un grand !

Le premier de ces ballets était le Roi des aulnes-, le second, le Preneur de ruts de Hameln.

Dans le Roi des aulnes, le poëte, mettant en œuvre la légende populaire doublement immortalisée par la ballade de Goethe et par le lied de Schubert, imaginait la Tille du roi éprise du fils du cavalier. Dans l'ombre des forêts, entre les reflets

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de lune, sur la nappe des étangs, parmi les ruines des burgs, et de quelque côté qu'il portât ses yeux fascinés, l'enfant voyait danser l'ondine amoureuse, qui lui tendait les bras et cherchait, par des pas décevants, à l'attirer dans le royaume de son père. Le vieux roi, pour satisfaire aux désirs de sa fille bien-aimée, déchaînait tour à tour tous les éléments soumis à son pouvoir. Tout le premier tableau devait être rempli par les développements de cette lutte dans laquelle un père défend son fils contre le vertige d'amour au milieu d'un déchaînement de phénomènes magiques ; développements chorégraphiques, décoratifs et musicaux, dont le secret demeure à tout jamais enseveli avec le cerveau qui les contenait et les avait conçus. Cette première partie se terminait par la disparition de l'enfant dans les aulnes à la suite et au moyen d'un pas de deux tournoyant et voluptueux, conclu par sa chute au fond des eaux.

La seconde partie devait transporter le spectateur clans le royaume fantasmagorique des ondines, au moment de la célébration des noces de l'enfant avec la fille du roi des Aulnes. On ne peut plus qu'imaginer ce qu'un tel poëte aurait trouvé sur cette donnée de noces aquatiques, bien faite pour exercer le génie de lakiste qu'il avait en lui. Mais quelle mise en scène pour l'opéra, et quel thème pour un compositeur ! Toutes les variétés de danses

entraient naturellement dans ce cadre magnifique, ei tous les divertissements y prenaient place C'eût été là quelque chose comme les immortelles noces de Psyché, sur un fond transparent et limpide, irisé de tous les reflets d'aurore, moiré par les soufiles du printemps et limité seulement par les floraisons inexplorées qui voilent les profondeurs mystérieuses des lacs.

A ce moment, et dans le plus fort de ces joies de l'hyménée, — par un phénomène d'optique emprunté aux expériences de M. Robin, le physicien, — se reflétait sur la surface du lac, le vieux Burg désolé, où, seul désormais et sans héritier, se lamentait le pauvre père de l'enfant disparu. Le spectacle de cette douleur attristait à tel point l'heureux couple que la jeune ondine, saisie de remords, courait se cacher dans les rus aux et suppliait son amant de la quitter pour toujours. Mais celui-ci s'y refusait, autant séduit par les grâces de sa belle fiancée que par l'heureuse vie qu'il menait dans ce palais de cristal et d'argent, jusqu'au moment où, apitoyé par tant d'amour, le bon roi des Aulnes finissait par attirer le chevalier inconsolable dans ses Etats nacrés et partageait avec lui le sceptre des lacs.

Le Preneur de rats de Hameln est aussi un ballet en deux parties, établi sur une légende populaire et fantastique, que d'ailleurs tout le monde cou-

naît. Mais, grâce au choix qu'en fit M. Massenet, il offre sur le Roi des aulnes cet avantage inappréciable d'avoir été d'un bout à l'autre dicté par Théophile Gautier. Il ne m'appartient plus d'en parler ici, puisque l'œuvre existe et puisqu'elle verra le jour dès qu'il plaira au ministère des beaux-arts de ne plus en priver le public.

Qu'on me permette seulement de rappeler à M. Halanzier la visite qu'il fit à Neuilly pour remercier le poëte de Giselle de vouloir bien honorer d'un ballet nouveau sa direction alors si contestée. Il était, comme on dit, tout feu, tout flamme, pour ce Preneur de rats dont Gautier lui conta le projet et lui soumit le plan, et la presse entière retentit de ce mot de chef-d'œuvre échappé aux lèvres d'un juge aussi compétent et aussi intéressé. Hélas! les poètes meurent et les directeurs restent. Le pauvre Preneur de rats de Hameln attend encore le premier coup d'archet du violon magique qui doit le tirer de ses limbes, — et du carton.

Comme il m'est trop prouvé désormais que le Preneur de rats ne verra jamais le jour de la rampe, et comme je n'ai point de recours contre le sot arrêt qui le condamne, je prends sur moi de porter la question de sa viabilité théâtrale devant le public, et je transcris à cette place le scénario de ce poëme à danser tel que mon maître me l'avait dicté pour être livré au chorégraphe.

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