SCÈNE VIII
Il se laisse fléchir; toutes les jeunes filles sautées dans le Puits se groupent. Le Preneur de rats joue un de ses airs magiques, le théâtre s'abîme, la petite ville gothique qu'on apercevait près des frises sur une ligne du ciel se développe et descend, reconstituant la place telle qu'on l'a vue au lever de la toile. Noces, réjouissances, marche nuptiale, ballabile et fête. Les habits fantastiques du Preneur de rats disparaissent; un costume splendide de prince les remplace et on reconnaît le prince Udolpu, jadis banni, et qui a conquis le Pays vert et s'est fait roi des Robolds. C'est lui qui avait envoyé les rats, qui s'est vengé de ses sujets rebelles par cette espièglerie. Il bénit le couple et son ancien peuple.
FIN DU l'RENlilT. DE RATS.
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L'un des projets de théâtre le plus caressé par Théophile Gautier a longtemps été celui d'une féerie. La féerie lui semblait revenir de droit aux poètes, et non pas aux émoucheurs de chandelles dramatiques, et il s'étonna toujours de voir le public se contenter du peu qu'on lui donnait sous ce nom de féerie, le plus fécond de tous ceux qui livrent les clefs du théâtre.
« Il n'y a, disait-il, pour manier la baguette magique, que les poètes : le jour où on se décidera à la leur mettre en main, on verra merveille et l'art dramatique sortira de l'ornière. »
C'est dans ces idées qu'il songea à approprier aux trucs de la féerie les Trois Oranges, de Gozzi. Mais de ce qu'il voulait en faire, je ne dirai rien, par la raison que je l'ignore : jamais il n'exposason projet en ma présence. Je me rappelle cependant qu'il fut question pour le Châtelet, il y a quelques années, d'une féerie de Théophile Gautier; peutêtre étaient-ce les Trois Oranges? M. Hostein seul pourrait le dire. Je me borne donc à signaler cette tentative trop vite abandonnée (par la direction sans doute), dans le but de provoquer les souvenirs de ceux qui auraient été initiés à sa pensée.
L'angoisse de la première est le plus souvent la
cause de l'horreur que les grands écrivains ressentent pour le théâtre. Tout les froisse dans le jugement de la masse, et aussi bien la spontanéité des applaudissements que la brutalité des silllcts. Ktre exécuté, sans débats ni discussion, dans le tumulte, d'après un critérium indécis; èi rejoué, mais, pour ainsi parler, à pile ou face, voilà qui épouvante les fiers esprits conscients de la valeur de leur œuvre. Ajoutez à cela que, loin d'amortir le coup, la critique moderne semble se plaire à enfoncer le coin planté par le public. Théophile Gautier redoutait extrêmement ces soirées d'abattoir, et l'on peut attribuer à cette terreur la rareté des œuvres théâtrales de cet artiste, doué universellement comme Goethe, et apte à tout exercice littéraire, quel qu'il fût.
Il m'avoua un jour qu'il rêvait d'écrire incognito, dans une de mes pièces, deux ou trois scènes qu'il choisirait et qu'il serait libre de traiter à sa guise. On pense si je me prêtai à ce désir! Il fut convenu que le secret serait gardé, même au directeur du théâtre, et que j'endosserais la responsabilité entière de tout ce qui serait écrit par ce collaborateur glorieusement anonyme. De cette façon le poëte s'entendrait juger sans crainte, et, pareil à quelque Haroun-al-Raschid déguisé, parcourrait ainsi le pays de la critique dont il était le prince depuis trente ans.
Malheureusement, la maladie qui devait l'emporter entrava toujours la réalisation de ce rêve dont il m'entretenait sans cesse ; à ce point que, malgré tout mon amour-propre, j'avais bien fini par comprendre que son amitié paternelle pour moi lui avait suggéré ce moyen de me faire signer enfin une œuvre durable, et digne, par quelques endroits du moins, de la protection qu'il m'avait publiquement accordée.
Le célèbre tableau de M. Fortuny, exposé en 1870 chez Goupil, place de l'Opéra, sous le titre de : Mariage dans la Vicaria de Madrid, est peut-être, de toutes les œuvres d'art contemporaines celle qui avait frappé le plus vivement Théophile Gautier. Lorsque nos entretiens roulaient sur la peinture, c'était toujours à cette toile, ou à l'œuvre d'Henri Regnault, qu'il en revenait : il la tenait non-seulement pour un chef-d'œuvre, mais il lui attribuait une portée immense sur les destinées de l'art. Elle datait, selon lui, une révolution équivalente à celle dont Delacroix avait jadis planté l'étendard romantique; il en faisait dériver une esthétique nouvelle, à laquelle il promettait un prochain triomphe, et il nous prédisait que tous les jeunes peintres allaient se jeter à la suite du jeune maître es-pagnol, dont le fougueux
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Regnault lui-même n'avait été que le premier et le plus grand élève.
Ajoutons tout de suite que — les plus vifs enthousiasmes du maître ne se départant jamais des formes tranquilles et dédaigneuses dont sa parole révélait toutes choses — cette admiration pour Fortuny prenait de la majesté de son expression un caractère augurai d'infaillibilité critique.
Cette infaillibilité — vraiment extraordinaire — était d'ailleurs sa seule coquetterie, pour ne pas dire sa seule vanité littéraire. 11 aimait à s'en targuer. Une de ses joies était de nous prouver, texte et pièces en main, qu'aucun des jugements signés de son nom, en trente ans de critique universelle, n'avait encore été cassé par le public connaisseur : que tous ceux, littérateurs ou peintres, auxquels il avait prédit la gloire ou le succès, étaient parvenus au succès et cà la gloire, et que son œil enfin ne l'avait pas trompé une fois.
« Mon premier article à la Presse, répétait-il souvent, a été écrit sur Delacroix, pour crier aux philistins que c'était un homme de génie et l'un des plus grands peintres de la France. Il y a de cela trente ans et plus : je ne modifierais pas l'article d'un mot. Lorsque après ma mort on réunira en livres mes Salons et mes critiques d'art, vous resterez tout stupéfaits de leur actualité, je dis : de leur actualité. À l'inspection du premier tableau d'un
inconnu, je sais ce qu'il peut faire et ce qu'il fera, presque toujours mieux que l'artiste lui-même. Lis ce que j'ai écrit de Gérôme, par exemple, dès sa première exposition du Combat de Coqs, et essaye maintenant de formuler de son œuvre un jugement plus complet que mes simples présages sur le débutant. J'ai, le premier, reconnu et signalé le génie de Regnault, éreinté parla grande et la petite critique, et même par Saint-Victor, si je ne me trompe ; et lorsque Fortuny est venu à Paris, je lui ai signé dans le Moniteur son passe-port pour la postérité.
<( J'ai déjà proposé à Marc (le directeur de l' Illustration), qui me demande de la copie, une série intitulée : Ceux qui seront célèbres. Dès que je pourrai me remettre au travail, c'est par là que je commencerai. Ce sera un Salon dans le Salon, mais un Salon des jeunes, de ceux dont personne ne s'avise, qui ne sont pas sur la cimaise, mais qui ont l'étoile au front. Ceux dont je parlerai là et qui s'y verront nommés n'ont rien à craindre de l'avenir. Si je peux les aider à se débrouiller, ce sera tant mieux; je veux seulement me donner le dernier plaisir d'en baptiser quelques-uns pour leur célébrité que je ne verrai point. Ne trouves-tu pas qu'il serait beau de terminer ma vie de critique par ce tour de force?»
De ces noms obscurs encore que le maître voulait produire prématurément à la lumière, j'en ai recueilli quelques-uns ; peut-être l'occasion se pré-
sentera-t-elle à moi, un jour ou l'autre, d'exécuter pour eux, comme une dernière volonté, ce bienveillant caprice de Théophile Gautier. Mais revenons à Fortuny et au Mariage dans la Vicaria de Madrid. « Fortuny, a écrit le maître dans son feuilleton du 19 mai 1870, au Moniteur, Fortuny est un artiste complet; toutes les fées delà peinture étaient à son baptême et lui ont fait chacune un don, et la mauvaise fée qui rend les qualités inutiles ne s'est pas trouvée là. »
Mais cette fée de la chance, il faut bien l'avouef encore, ce fut, pour Fortuny, Théophile Gautier qui en dirigea la baguette. A ce seul feuilleton, l'ar- __ tiste a dû peut-être cette consécration parisienne sans laquelle la célébrité la plus européenne ne semble qu'une gloire de clocher. Fortuny ne l'ignora assurément pas; mais ce qu'il ne sut point, c'est que, non content d'avoir établi sa jeune gloire sur douze colonnes officielles, inscrutées et semées de tous les diamants du plus riche style qui fut jamais, Théophile Gautier résolut de populariser encore ce fameux Mariage dans la Vicaria de Madrid, en en tirant, pour notre Opéra, un ballet de caractère. L'émotion du critique avait réveillé le génie du poète. Et, fait que je constate trop rarement dans ses souvenirs sur notre maître, il mit cette fois son projet à exécution. Le ballet existe; il a été écrit entièrement, comme le Preneur de
rats, dont bien décidément M. Halanzier ne veut point, et que, de sa propre autorité, il déclare inexécutable *.
Le Mariage à Séviîîe — c'est le titre de ce ballet inédit de l'auteur de Giselle — a été composé pour servir de cadre à tous les airs espagnols, de danse ou de chant, séguedilles ou boléros, qu'il serait possible de recueillir. Car, dans l'idée du poëte, c'est un ballet chanté aussi bien que dansé. L'adaptation pour le théâtre en avait été confiée à M. Morphy, musicien-amateur, l'ancien précepteur du prince des Asturies. L'une des deux copies est demeurée entre ses mains, l'autre appartient à M. Théophile Gautier fils; il n'est donc point perdu. Yoici d'ailleurs comment le poëme était conçu et quelle en était l'ordonnance pour la chorégraphie :
Les divers personnages sont représentés à la scène à ce moment du mariage où tous les invités sont forcément réunis. Ceux du marié, riches, de
1. Et quand je dis « de sa propre autorité», j'oublie celle de M. Mérante, le maître de ballets de notre Opéra national. M. Halanzier, en effet, désireux de faire décider par un juge compétent et expert entre son opinion sur le Preneur de Rats et la mienne, fit venir M. Mérante. Celui-ci me déclara que le rat lui semblait un animal immonde et que les abonnés n'en supporteraient point la vue, sous quelque forme qu'on la leur présentât. Et prenant la pose d'un sylphe dont les ailes s'entr'ouvrent au zéphyr :
« Encore, monsieur, me dit-il, si c'était une abeille! »
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noble condition, hautains et persifleurs, formant bande à part et évitant tout contact avec les invites de la mariée ; ceux-là, pauvres, de caste inférieure, lourds et ridicules sous leurs habits de fêtes surchargés de clinquant, sonores comme des chapeauxchinois, scintillants comme des lustres.
Les groupes pour meubler les fonds sont pris de divers types espagnols bien caractéristiques, de tous les rangs et de toutes les origines de la race hispano-arabe; munis des instruments nationaux, ils servent à intercaler dans le ballet les sérénades et fandangos populaires, et leur masse fait chœur. La diversité de leurs costumes pailletés enchante les yeux des spectateurs par des combinaisons harmoniques de colorations, et complète l'illusion.
Au lever du rideau, sur une place publique, près de la cour des orangers, à Séville, à l'ombre de la grande cathédrale profilée sur le fond, le torrero Paco rôde autour de la maison de la sefiora Carmen. Paco aime Carmen qui, elle-même, ne le voit pas de trop mauvais œil, et l'accepterait volontiers pour époux, n'était la tia Aldonza, sa mère et sa duègue. C'est sur celle-ci que se bute l'amoureux torrero, et, comme on pense, il en est bien vite éconduit, cela au grand contentement de don Torribio, son vieux rival, qui a assisté à la scène du haut de son mirador et s'empresse de descendre complimenter la vieille commère. Don Torribio, galantin
ridicule, mais riche fabuleusement, emploie pour lever les scrupules, à la vérité bien légers, de la jeune fille espagnole, un argument toujours irréfutable.
Il sort de sa poche un écrin renfermant une parure de diamants, et aux feux qu'ils jettent Carmen se sent tourner la tête, comme un papillon à la lumière des flambeaux. Sa pitié pour Paco est bientôt vaincue par cet artifice vieux comme le monde et bête comme lui ; elle se laisse arracher sa parole. Le Bartholo, tout sautillant de joie, s'en va hâter les préparatifs du mariage, dont la tia Aldonza se charge de rendre l'événement irrémissible en en colportant la nouvelle dans le quartier. On la voit aller de porte en porte, caquetant et gesticulant, folle des révérences qu'on lui adresse. Pendant ce temps Paco revient avec un bouquet et des cadeaux de mince importance, hélas! peu appréciés de la coquette Sévillane, déjà tout ensorcelée par les pierreries de sa parure. Le pauvre torrero maudit l'inconstance des femmes, compare leur cœur à l'une de ces pierreries, dures et brillantes, et définitivement déclare, devant Carmen, qu'à la première course de taureaux il se laissera embrocher par l'animal furieux, et mettra fin ainsi dans le suicide et la honte à une vie sans amour.
Une bande d'étudiants armés de guitares, de tambours de basques et de triangles, fait irruption sur la place, et chante les louanges de la jeune fiancée.
Ici des airs nationaux. Puis ils donnent à don Torribio un tel charivari que le bonhomme assourdi et sursautant se décide à leur jeter une bourse pour les apaiser, mais avec quelles crampes d'avarice ! Aldonza revient à ce moment accompagnée de ses parents et de ses amis. Les jeunes filles montent habiller Carmen, tandis que les invités de don Torribio débouchent à leur tour de l'autre côté. Les deux groupes, formant le contraste le plus réjouissant d'allures et de costumes, ne veulent point être présentés les uns aux autres. Ils se tiennent chacun d'un côté de la scène, les uns hàblant, les autres gouaillant les hobereaux et le peuple.
Carmen reparaît dans une toilette semblable à celle de la fiancée dans le tableau de Fortuny — « une robe de satin blanc recouverte de dentelles, dont les fleurs brillent comme des paillettes, et sur le coin de l'oreille, parmi des cheveux noirs ébouriffés, un petit bouquet de fleurs d'oranger! » — Le cortège entre dans l'église, poursuivi par des mendiants importuns et des pénitents masqués, aux torses nus, sillonnés de coups de discipline, aux jambes grêles, culottées de noir, qui colportent sur le bassin où ils « reçoivent les aumônes une petite âme en bois sculpté sortant d'une flamme rouge. » Ils quêtent pour les âmes du purgatoire et se flagellent à tour de bras pour obtenir quelque menue monnaie.
Des tables sont dressées devant la maison de Carmen et, la cérémonie terminée, le cortège sort de l'église. Fête populaire. Un aveugle vient réciter un romancero de circonstance. Les riches invités de don Torribio consentent à danser, après mille grimaces de gentillâtres ; mais en gens de qualité, le menuet seulement et des pas nobles, en opposition avec la danse nationale et vulgaire des invités de la tia Aldonza. Ballet général.
On conduit la mariée à la maison nuptiale. Marche aux flambeaux.
Les étudiants se groupent au fond. Paco, au milieu d'eux, chante sous les fenêtres de Torribio une sérénade ironique bien connue en Espagne, où sont contés les déceptions et les mécomptes d'une jeune fille pauvre, mariée à un vieillard riche. Torribio furieux descend avec des valets armés de bâtons, coiffés de bonnets de nuit comme leur maître, pour chasser Paco et ses amis. Mais Carmen se montre à la fenêtre, envoie un baiser à l'heureux torrero et lui jette son bouquet de mariée. Les valets de Torribio, et Torribio lui-même, rossés par les étudiants, rentrent précipitamment. Chœur charivarique. Paco, ivre de joie, baise amoureusement les fleurs qui lui promettent tant de bonh ur, et la toile tombe..
Voici, pour terminer, un autre ballet inédit de Théophile Gautier qui m'a été communiqué au dernier moment par M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul et dont l'authenticité n'est pas contestable. Je ne saurais dire à quelle époque ni pour qui il a été composé. Il a de grandes analogies avec la Venus cV Arles de Mérimée et quelques affinités avec le Tanhaùser. Par ce temps de pénurie de poèmes de ballet, il pourrait encore faiiv le bonheur d'un musicien.
Ballet pantomime en deux actes et quatre tableaux. PREMIER ACTE.