PREMIER TABLEAU
(Le théâtre représente» un jardin do quoique résidence princière en Allemagne; ombrages, vases de fleurs, fabriques, statues, parmi lesquelles une Vénus.)
Konrad, jeune artiste, est occupé à copier la Vénus. — Des jeunes filles, amies de sa fiancée, viennent le distraire de son travail et lui rappeler qu'il doit se marier ce jour-là même. — Elles tâchent de lui faire prendre part à leurs danses, mais après quelques pas, il retourne à son dessin. — Les jeunes filles dépitées le laissent seul. — Konrad jetant là son carton, s'approche de la statue : « Qu'elle est belle, se dit-il, et quel dommage que ce ne soit qu'un
ois THÉOPHILE GAUTIER.
marbre insensible ! D'abord elle m'a charmé comme peintre, et maintenant j'ai pour elle des sentiments plus vifs, je ne puis en détacher mes yeux. 11 me semble quelquefois voir sa bouche s'entr'ouvrir et son sein palpiter. — Adeline, ma fiancée, est bien jolie, mais près d'elle je n'éprouve pas ce trouble. C'est toi que j'aime, divin marbre grec, c'est toi qui es ma maîtresse, mon épouse. » — Et Konrad dans un accès de délire passe au doigt de la statue un anneau d'or. — Ce n'est pas sans quelque frayeur qu'il sent la main de pierre serrer la sienne. — Les jeunes filles et les parents d'Adeline reviennent et amènent Konrad à la cathédrale. — Konrad les suit en poussant un soupir et en lançant un regard de regret à la statue.
DEUXIÈME TABI.EA».
(La scène représente la chambre d'Adeline.)
Konrad et Adeline sont unis. — Les jeux et les danses terminés, tout le monde se retire. — Le jeune artiste ramené au sentiment de la réalité, ne paraît guère se soucier de ses fiançailles avec la statue. — Cependant, le temps est orageux, l'air étouffant et lourd, des éclairs brillent. — Adeline ouvre la fenêtre et Konrad la suit sur le balcon. — Quelle est sa frayeur en apercevant la statue de Vénus qui a quitté son piédestal et qui se dirige vers sa maison d'un pas lent et solennel! — En effet, la statue, qui a conservé son costume antique,
mais qui a repris les couleurs de la vie, ne tarde pas à entrer dans la chambre. — Depuis quinze cents ans la déesse n'avait pas eu d'adorateur-, aussi n'était-elle plus qu'une froide pierre. L'adoration et l'amour de Konrad lui ont rendu tous ses privilèges de déesse et de femme.
Adeline est aussi surprise qu'effrayée de l'apparition de cette femme pâle à un pareil moment, et elle lui demande ce qu'elle veut. — « Mon fiancé, mon époux, Konrad! voilà l'anneau qu'il m'a donné! — Voici le mien ! — Je l'avais avant toi d'ailleurs Konrad me suivra! — En disant ces mots, elle détache sa ceinture et la passe autour du jeune artiste, qu'elle entraîne malgré les pleurs d'Adeline et les cris des gens de la noce accourus au tumulte.