INTRODUCTION AUX ENTRETIENS
Goethe et Eckermann. — L'omniscience de mon maître. — Sa mémoire. — Sa notoriété européenne. — L'aDecdote de la carpe.
Dans les derniers temps de sa vie, lorsque les médecins lui eurent interdit tout travail et jusqu'à la lecture, Théophile Gautier résolut d'entreprendre avec moi une série d'entretiens à la façon d'Eckermann avec Goethe. Cette idée lui souriait autant qu'elle m'enthousiasmait, et certainement elle aurait donné de grands résultats si quelques accidents, tels que la perte momentanée des mots, et des hallucinations causées par la puissance vénéneuse des remèdes, ne l'eussent effrayé au point qu'il ne voulait même plus causer. Ces défaillances cependant ne furent que rares et passagères. Mais quand la maladie reprit son cours régulier, simple et lent, le coup était porté, et c'est à peine si quelquefois, lorsque lajoumée était belle, j'obtenais que le poëte sortit de sa somnolence désespérée et vînt avec moi, sur le pas de sa porte, converser des choses qu'il aimait. Les premiers mots étaient alors les plus difficiles à lui arracher, mais si l'on était
parvenu à les lui faire dire, on s'apercevait bien vite que jamais cet esprit n'avait été plus grand, plus ouvert à tous les spectacles, plus fertile en idées, plus en possession de son art, et l'on demeurait ébloui comme au sortir d'une mine de pierreries.
Lui-même alors ne voulait plus rentrer, et, malgré les conseils de la prudence, il s'obstinait à vouloir laisser tomber le soleil derrière les arbres déjà voilés de brume.
Il est doux et amer à la fois d'avoir vécu dans le commerce journalier d'un tel génie. La mort fait trop vite de ces joies des souvenirs. Si ces paroles vivifiantes laissent à l'âme une fraîcheur immortelle, il est malaisé de se persuader que la source en est à tout jamais tarie. L'oreille a tout gardé, mais elle attend encore, et l'essaim des mille questions indécises volette sur la lèvre inquiète à la recherche de celui qui, sachant tout, pouvait seul les délier. Hélas ! celui-là n'a plus de voix pour répondre.
C'est une erreur trop répandue que celle qui veut que les poètes soient et restent des ignorants, et c'est aussi une de celles contre lesquelles il s'élevait avec le plus de force. — On naît poëte, soit, disait-il, mais on ne le devient et on ne le reste
qu'à force d'apprendre, et d'alimenter son talent par l'étude! — Quant à lui, Théophile Gautier, sa famille n'a jamais su avant sa maladie à quelle heure il dormait. Il lisait toute la nuit, et, pour se reposer, la journée entière, quand il ne sortait point, se passait encore pour lui en lectures.
Aussi quand je dirai que Théophile Gautier savait tout, je n'apprendrai rien du moins à ceux qui l'ont connu. 11 pouvait à bon droit prétendre à refaire pour moi ce que Goethe avait fait pour Eckermann, car ses connaissances encyclopédiques ne le cédaient en rien à celles du poëte de Weimar. Les sciences et les arts n'avaient pas été creusés seulement par lui, comme on se l'est imaginé, jusqu'à la technique, mais bien jusqu'aux profondeurs presque mystérieuses de leurs découvertes et de leurs relations. Il n'est pas d'exemple, non pas même dans l'œuvre, mais dans la conversation de Théophile Gautier, que le plus spécialiste des savants l'ait jamais pris en défaut ou embarrassé. Trois minutes de réflexion suffisaient pour qu'il rapportât et mit dans la main du questionneur la clef d'or de son théorème l.