‹ Théophile GautierChapitre 6 sur 64 · Il aimait à conter à ce propos une anecdote que voici · texte numérisé non relu

Il aimait à conter à ce propos une anecdote que voici

C'était à la campagne, dans un château hospitalier, qui, chaque été, réunissait un groupe choisi d'artistes et de savants. Le parc est traversé d'un étang poissonneux où vivent, l'annulaire aux ouïes, des carpes séculaires, vénérables fiancées du temps. Il prit un jour fantaisie à l'un des hôtes d'en manger une à son déjeu-

Vers ou prose, tout ce qui était à portée de sa main servait de pâture à son énorme curiosité de connaître. Et une ibis le livre lu, il le savait à tout jamais et s'en souvenait encore dix ans après. S'il était contraint de sortir, sa promenade ne lui laissait pas une minute de repos ou d'oisiveté :1e moindre tableau, le paysage le plus ordinaire, l'aspect des choses banales s'incrustaient dans cette mémoire avec une fixité d'airain. 11 ne savait peut-être pas les noms changeants des rues de Paris, mais il con-

ner. Désaccoutumée depuis cent ans de la crainte des pièges, presque aveugle d'ailleurs, l'aïeule se laissa prendre, et fut incontinent portée à la cuisine.

Mais voilà qu'au bout de quelques instants la cour du château s'emplit de marmitons criant, effarés, et donnant des signes de la terreur la plus grande. Le maître-queux lui-même apparaît comme un mort, le visage décomposé, les mains tremblantes, et, comme dans Riquet à la Houppe, une agitation extraordinaire se manifeste dans le sous-sol où brillent les grands fourneaux. Tout le monde accourt et se groupe autour du chef, qui raconte que la carpe, aussitôt mise dans le court-bouillon, a poussé des cris à fendre l'âme, et que jamais il n'a entendu plaintes plus déchirantes. Les gâte-sauces, groupés autour de leur maître, confirment le récit, et tous déclarent qu'ils aiment mieux rendre leurs tabliers que de continuer à faire cuire un poisson aussi extraordinaire.

« Extraordinaire, fait alors Théophile Gautier. Mais non, tous les poissons crient quand on les fait cuire; la carpe avait une voix plus forte que les autres, voilà tout. »

A cette remarque du poète, tous les savants de s'exclamer disant que c'est une mystification ou que quelque illusion d'acoustique a trompé les cuisiniers ; mais qu'il est bien connu et bien établi que les poissons sont affectés d'aphonie.

« Le fait, concluent-ils, est enseigné dens les parties les

naissait tellement la plus petite, la plus obscure et la plus délaissée par son aspect, qu'en y retournant vingt ans après, il aurait pu dire si on en avait changé un tuyau de cheminée.

Il y a sur cette prodigieuse mémoire et sur cette sûreté de vision des nistoires presque fabuleuses et cependant scrupuleusement vraies. Théophile Gautier m'a conté lui-même que le Voyage en Russie n'a été écrit que quatre ans après le séjour qu'il y lit, sans aucune espèce ae notes et sans

plus élémentaires des moindres traités d'histoire naturelle.

— Savantissimi doctores, dit Gautier, ce sont les naturalistes qui font les Histoires naturelles!

— Comment les poissons crieraient-ils, puisqu'ils n'ont pas d'organes vocaux?

— Ils en ont, reprend-il, et c'est là ce qui vous trompe. » Et là-dessus, le voilà donnant à l'assemblée une telle leçon d'ichthyologie, avec cette puissance de réalisation qui le caractérisait, qu'il semblait que tous les poissons des rivières et des océans protestassent avec lui contre l'ignorance et la malveillance des savants. Il détaillait, disséquait, anatomisait les moindres fibres de leur organe vocal. Il les faisait vibrer, chanter, crier, hurler, murmurer, selon les passions qui les animent, colère, joie, désespoir, douleur ou plaisir. Il dévoilait leur vie mystérieuse, leurs amours, leurs guerres, et, arrivant enfin à l'abominable supplice que l'homme leur inflige de les faire cuire vivants, il le dépeignait en des termes tels que les pauvres marmitons fondirent en larmes, et que. dos savants eux-mêmes, pas un ne put toucher au poisson pendant huit jours, et qu'on n'en servit plus sur la table.

Le lendemain de l'aventure, l'un de ces savants, qui était retourné à Paris, lui écrivit :

« Mon cher ami, j'ai passé la nuit à vérifier vos assertions; elles sont toutes d'une exactitude admirable. C'est vous qui êtes le savant, c'est nous qui sommes les poètes. »

l'ombre d'une rature. Et ce voyage, comme tous ceux qu'il a signés, passe pour une merveille d'exactitude. Le Capitaine Fracasse, qui, tout du long de ses deux volumes, semble écrit par un poëte du xvie siècle, sans que la langue défaille un seul instant et se modernise entre trois siècles d'intervalle, a été fait sur un comptoir de la librairie Charpentier, au cours des besoins de la Revue nationale, dans laquelle le roman paraissait tous les quinze jours, et d'une manière absolument conforme, nul lexique aidant, pas même un ouvrage du temps, au milieu de quatre ou cinq commis occupés à des emballages.

Qu'on juge après cela de la puissance critique que pouvait déployer un tel esprit sur lequel tout se gravait ineffaçablement, jusqu'à la forme de l'aile d'une mouche qui vole !

Mais si vous ajoutez que cet homme avait depuis quarante-cinq ans vu et connu non-seulement les livres et les tableaux, mais tous les hommes célèbres et toutes les femmes fameuses de l'univers, qu'il avait été leur ami, leur juge, leur commensal ou leur hôte, que sa célébrité était si grande que les princes étrangers tenaient à honneur de venir lui rendre hommage dans sa petite maison de Neuilly et que les ambassadeurs de la Chine sollicitaient la faveur d'être admis à sa table, vous comprendrez de quel prix ont été pour moi les

quelques conversations, trop rares, que j'ai eues avec lui et combien j'ai le droit de regretter que ce Goethe français ne se soit pas plus souvent penché vers son humble Eckermann.

La gloire de Théophile Gautier est peut-être, de toutes les contemporaines, celle qui est appelée à grandir le plus dans l'avenir. J'écrirai pour ses admirateurs et pour ses amis, mais, je l'avoue, un peu aussi pour moi, qui ne veux rien perdre des dernières paroles qu'il a semées dans mon esprit.

PREMIER ENTREriEN

La rue de Longchamps. — La maison de Théophile Gautier. — Projets de belle vieillesse littéraire. — Electre. — Phèdre.

La célèbre petite maison occupée par Théophile Gautier et les siens était située, comme chacun sait, à Neuilly, rue de Longchamps, 32. Je reviendrai sur cette habitation et sur les motifs qui le déterminèrent à s'y installer définitivement. Je ne veux aujourd'hui parler que de cette rue même, lieu principal de nos entretiens avec le poëte, et à ce titre digne d'être décrite.

De l'avenue de Neuilly, sur laquelle elle débouche, on descend dans la rue de Longchamps par une pente courte et roide, dure aux chevaux et le plus souvent boueuse. Cette entrée, bordée de cabarets, de garnis, de , fruiteries et de menuiseries, est la seule partie un peu animée de la rue : on y sent le voisinage de la Seine et de la vie marinière. Quand je dis animée, c'est par compa-

raison avec le reste, car rien n'est plus calme à la vérité, et le passage d'une voiture y met les gens aux fenêtres. Mais au bout de quelques pas, la succession commence des maisons bourgeoises, des villas, des chalets et des propriétés diverses dont l'enfilade n'est bornée que par les grands arbres de Saint-James, avant-garde du bois de Boulogne. C'est la campagne de Paris, avec son caractère si particulier de petite poésie pratique et d'épicerie champêtre. Que de fortunes et de goûts 'multiples ont réalisé là leur Hoc crut in votis!

Depuis le chalet suisse jusqu'au castel féodal, du cottage anglais au pavillon du garde rêvé par l'artiste pauvre, toutes les fantaisies d'une architecture qui n'a pas de génie propre et que nos mœurs n'inspirent point, triomphent sur ces bords fleuris qu'arrose un bras de la Seine. Grilles, serres, pelouses, plates-bandes, berceaux, remises, hangars, kiosques de concierge, niches à chien, grottes en coquillages, gymnastiques et terrasses à l'italienne se suivent dans une diversité pour ainsi dire uniforme. Comment expliquer cela? La promenade y est charmante, mais sans surprise. C'est vu et connu. 11 y a du square dans cette libre nature. C'est le paysage, à mon avis surfait, des environs de Paris. L'habit y est de rigueur, on y échenille les arbres avec des gants, et les repas y arrivent de chez Chevet.

Parmi toutes ces constructions bizarres et plus ou moins prétentieuses, la maison de Théophile Gautier n'était reconnaissable qu'à son extrême simplicité. Deux signes seulement la décelaient : d'abord un buste magnifique de la Victoire du Parthènon, incrusté dans la muraille et qui y est resté, et ensuite ceci que la porte en était toujours ouverte.

Comme le bourgeois le plus casanier d'une petite ville, Théophile Gautier aimait sa rue : il se plaisait à y descendre, et il la préférait à son jardin. Les moindres coins familiers, les encoignures, les aspects, les bruits, les odeurs spéciales venues des jardins d'alentour, haleines d'acacias ou de foins remués, chants des basses-cours, cris des marchands ambulants, silhouettes des arbres, et tant de souvenirs entassés là depuis quinze ans, tout ce qui constituait pour lui ce microcosme adopté, lui était cher et l'enchaînait des mille liens de l'habitude. Dès que le temps le permettait, il descendait en pantoufles sur le pas de sa porte, la calotte à gland sur les cheveux, et il se chauffait à ce soleil qu'il avait vu, lui, le voyageur infatigable, sous toutes les latitudes, en Espagne comme en Turquie, en Egypte comme à Saint-Pétersbourg, sur les monts, les mers et les neiges, et qu'il trouvait un peu pâle dans le carré de verdure scintillante dont était borné son horizon familial.

Heureux alors qui arrivait en visiteur et le trouvait dispos à conter, prêt à se souvenir, dans une de ces rêveries où toute une vie se déroulait en quelques secondes, avec ses trésors d'études ; d'expérience, de goût et de génie. Le poète le prenait sous le bras et se mettait à kilométrer, c'était son mot, le long du trottoir abrité d'une haie verte et dont tant de beaux esprits ont foulé le sable fin et bruissant. Il marchait lentement, à petits pas, boitillant, la tète droite, les yeux noyés dans l'horizon, s'arrêtant pour rallumer son cigare qui s'éteignait toujours, et parfois s'adossant au revers d'un mur bas pour traiter une question ardue d'esthétique, ou narrer une de ces anecdotes caractéristiques d'où un homme sortait défini et dépeint pour l'éternité.

Il arrivait souvent que famille et amis formaient cercle autour de lui pour l'écouter. Alors il s'asseyait sur un pliant, qu'on avait toujours soin d'apporter quand on l'accompagnait, et la journée entière se passait à l'entendre sans qu'on s'aperçût de la fuite du temps. Les rares passants qui traversaient la chaussée s'étaient accoutumés à voir au milieu des siens cet Oriental aux longs cheveux bouclés, vêtu de bleu, la jambe repliée au bout de

laquelle se balançait une babouche, et loin encore ils se retournaient pour voir Théophile Gautier, qu'ils s'étaient nommé à l'oreille, tout bas et respectueusement *.

1. \ l'intérieur, la maison de Théophile Gautier était aussi petite et étroite que Socrate eût pu le désirer. Longtemps elle fut pleine d'amis et de clients!

Au rez-de-chaussée elle se composait d'un vestibule d'entrée assez large, ouvrant sur la rue de plain-pied, chauffé par un grand poêle de tôle et décoré de plats en cuivre repoussé et d'une série d'eaux-fortes sur Othello, par Théodore Chassériau. A gauche le salon s'étendait sur toute la profondeur de la maison : du côté du jardin il recevait le jour par une glace sans tain placée sur la cheminée. Cette cheminée était assez richement ornée : on y admirait une superbe pendule Louis XIV, deux grands vases de Sèvres, cadeau de Napoléon III, des bronzes de Barye, de Clésinger, de Frémiet, de Christophe et de Rosa Bonheur; sous verre une cire de Frémiet. représentant le cheval mort du capitaine Fracasse et dont Gautier disait « qu'il était l'image de son âme! » Ce salon servait de galerie, et c'était Là que le maître avait accroché les meilleures pièces de sa collection, les Trois Tragiques d'Ingres, la Lady Macbeth et le Combat du Giaour de Delacroix, la Diane de Paul Baudry, les Pifferari d'Hébert, la Clairière de Théodore Rousseau, la Panthère noire de Gérôme, la Pasqua-Maria de Bonnat, le Christ et Madeleine de Puvis de Chavannes, la Vue d'Orient de Diaz, la Tourmente de Schreyer, la Tête de femme de Ricard, la Léda de Ziegler, le Moine de Robert-Fleury, le Tir arabe de Fromentin, la Toison d'or de Jalabert, le Jardin Boboli de Lapierre et Baron, les Muletiers espagnols d'Adolphe Leleux, etc., etc. Parmi ces divers tableaux de maîtres, Théophile Gautier, par un touchant sentiment de regret pour son « premier métier », comme il l'appelait, avait placé une étude dont il était l'auteur : c'était une allégorie de la Mélancolie que sa fille cadette lui avait posée.

On y voyait aussi le portrait du poëte par M. Bonnegrace, aujourd'hui en la possession de M. Théophile Gautier fils.

Cette collection était non-seulement toute sa fortune, mais elle était aussi toute s» joie; il aimait à en faire les honneurs aux

C'est un dimanche, sur ce trottoir ensoleillé, derrière ce jardin des fous du docteur Pinel, dans les treilles duquel piaillaient mille oiseaux réjouis, que

visiteurs. Personne n'osa jamais prendre sur soi, même aux heures les plus dures, de lui conseiller de s'en défaire : c'eût été lui porter un coup mortel. Quant au salon en lui-même, il avait fort belle tournure avec son mobilier Louis XIV en damas rouge. Une charmante console Louis XVI, surmontée d'un miroir encadre de vieux bois sculpté, occupait le centre du panneau, et, devant elle, posé à tene, le superbe bronze de Préault, la Comédie humaine, dessinait sa silhouette dramatique. L'artiste avait fait couler pour Théophile Gautier cet exemplaire unique d'un projet de tombeau pour Honoré de Balzac.

De l'autre côté du vestibule, c'est-à-dire sur la droite, s'ouvrait, propre et luisante, la cuisine, avec ses grappes de casseroles de cuivre, son vaste fourneau et ses tables. Théophile Gautier y descendait assez souvent, pour y apprêter des mets dosa façon. Il avait la prétention, d'ailleurs parfaitement justifiée, de réussir le risotto, par exemple, comme personne au monde. 11 devait à ce talent d'avoir conquis la protection particulière du cuisinier de l'empereur de Russie, auquel il avait dévoilé sa triomphante recette. Ce maître-queux, d'ailleurs, professait pour le poëte une admiration particulière dont l'origine est plaisante. Ayant un jour servi sur la table impériale un mets très-apprécié du tsar et dans la composition duquel il entrait des amandes pilées, il en avait reçu des compliments unanimes. Seul Théophile Gautier s'était montré froid pour l'artiste. 11 voulut connaître la raison de cette réserve.

« Mon ami, Ini dit gravement le maître, je m'attendais à des amandes, et je n'ai trouvé que des macarons piles. Vous trompez la confiance du tsar ! ■

Le chef rougit et avoua sa supercherie innocente, mais, à partir de ce jour, il ne travailla plus que pour Théophile Gautier, qui lui apprit le risotto!

La seconde porte de droite, dans le vestibule, donnait l'accès de la salle à manger. Cette salle à manger, où il y a eu longtemps table ouverte pour tout ce que Paris compte de poètes et d'artistes, était fort simple. "Un revêtement de chêne à hauteur

le père de famille nous fit part de la résolution qu'il avait prise.

a J'ai beaucoup réfléchi, ces derniers temps, me dit-il, je me décide à vieillir. »

Ceux qui l'ont un peu connu comprendront tout

d'homme la préservait de l'humidité ordinaire aux rez-dechaussée. Elle ouvrait de plain-pied sur une terrasse assez large d'où l'on dominait le jardin. Son principal ornement consistait encore en tableaux de prix. La cheminée, placée dans une encoignure, était surmontée d'une fontaine en vieux Rouen, qui avait appartenu à Gérard de Nerval. Des plaques de cuivre repoussé semaient leurs taches de lumière dans la pénombre des rideaux bruns et des tentures. Un haut buffet de chêne laissait apercevoir dans la transparence bleuâtre de sa vitrine diverses pièces d'orfèvrerie, de céramique et de verrerie de Bohême. A droite de la porte ouvrant sur la terrasse et encadrée d'un beau rosier grimpant, un cadre de M'ne Escalier représen tant des pétunias; à gauche, un oiseau mort de Laverdet. Sur le panneau opposé, de superbes lévriers russes de Jadin, de grandeur naturelle, étaient entourés d'autres études du même maître et de deux toiles de Saint-Jean, l'une représentant des prunes et l'autre des roses de la Malmaison. Un bouquet de pivoines par Appert complétait la décoration de la pièce.

A l'état ordinaire de bonne santé, Théophile Gautier était doué d'un appétit gargantuesque et hyperbolique ; il ne pouvait se rassasier, et, deux heures après son repas, on le voyait, repris de faim, demander timidement si on ne pouvait pas lui procurer quelque nourriture un peu substantielle. Qu'on juge, d'après cela, ce qu'il dut souffrir pendant le siège!

Sa discipline gastronomique était d'ailleurs singulière et peu occidentale, car il ne mangeait pas de pain avec les mets et jamais il ne buvait pendant ou entre les services. A la fin du repas, il approchait la bouteille et sablait coup sur coup deux ou trois verres. Puis il allumait son cigare, s'accoudait sur la table, et il commençait à causer. Il y a dans le Midi une expression charmante pour désigner cette heure transitoire des repas prolongés, c'est celle-ci : « Rester sur le bleu. » Théophile Gautier

ce qu'il y avait de courage dans cette simple phrase, au premier abord naïve, mais profondément résignée et philosophique dans la bouche d'un homme qui n'admettait au monde que l'amour, la force et la jeunesse, et qui eût volontiers

aimait à rester sur le bleu, et c'était à ce moment-là que, reposé et sentant le bien-être, il s'abandonnait le plus volontiers aux longues causeries. Souvent aussi les premières vapeurs engourdissantes du tabac l'assoupissaient sur son fauteuil, mais on respectait ce sommeil, heureux et bien gagné, d'un homme qui, ayant travaillé jusqu'à une heure du matin, était debout à cinq heures, et qui avait déjà écrit son article ou son chapitre de roman lorsque sa maisonnée s'éveillait.

Du rez-de-chaussée au premier étage, on montait par un escalier tournant, tapissé de dessins et d'aquarelles, et l'on arrivait à un palier sur lequel s'ouvraient deux portes à droite et une à gauche. La première des deux chambres de droite était celle de sa fille, Mlle Estelle Gautier, aujourd'hui Mm* Emile Bergerat. Le père de famille l'avait fait décorer avec un soin particulier qui attestait sa tendresse. Contiguë à celle-ci, la chambre des sœurs du poète avait vue sur la rue : elle était meublée de vieux meubles de famille, en bois sculpté, d'un riche travail. Le lit à baldaquin était celui de la mère de Théophile. Un très-beau bahut à cariatides de bois ciselé, et d'une conservation remarquable, faisait l'admiration des connaisseurs et des artistes. 11 servait de gîte à dos familles de chats demi-sauvages qui naissaient là, y faisaient leurs petits et y mouraient obscurément. Ces chats vivaient en paix avec deux griffons à longs poil*, lavés, pomponnés, bichonnés chaque matin, et devenus obèses à force de soins, qui étaient l'unique passiou de ces respectables demoiselles et le désespoir de Théophile Gautier. Le maître, en effet, ne pouvait souffrir le contact du chien, ayant une peur très-évidente de la rage, et des morsures qui l'inoculent. Il fallait preudre toutes les précautions du monde pour lui épargner l'approche de ces deux manchons à roulettes. Mais pour en finir ave cette chambre m bizarrement hantée, je signale, entre les diverses pièces d'art dont elle était décorée, le buste en marbre

professé pour la caducité, l'opinion des peuples barbares et guerriers.

« Oui, je veux, reprit-il, vieillir superbement. Gomme Gœthe à Weimar, je veux donner à ce pays

du maître par Clésinger, un pastel de Carlotta Grisi et un portrait de Mme Gautier la mère, tous deux exécutés par Théophile Gautier lui-même.

La chambre de Théophile Gautier communiquait avec celle de ses sœurs par une sorte de couloir transformé en salle de bains. Il l'avait fait revêtir de plaques de marbre blanc encadrées de marbre rose : c'est le seul luxe qu'il se soit jamais permis pour lui-même. Un grand vitrail, à dessins ornementaux, et au milieu duquel son chiffre était tracé en caractères turcs, recevait le jour et le décomposait en tons harmonieux. Ce vitrail était pareil à celui que le sultan possédait dans son pavillon de repos : il avait servi d'essai et de modèle au fabricant qui l'avait offert au poëte en témoignage d'admiration pour ses écrits.

J'arrive à la chambre du maître. Construite entièrement en bois de chêne par un menuisier de Neuilly, elle occupait, à l'étage supérieur, le même emplacement que le salon ; elle avait jour, par conséquent, à l'est sur la rue de Longchamps, à l'ouest sur le jardin. Un grand rideau de reps brun, formant tenture, la divisait en deux parties, de telle sorte que lorsqu'il était tiré dans toute sa largeur, le visiteur pouvait croire qu'il entrait dans un cabinet de travail. Le rectangle, au milieu duquel s'ouvrait 'a cheminée surmontée d'une glace sans tain, développait sur ses trois côtés intérieurs un corps de bibliothèque divisé par des colonnes torses. C'est dans cette bibliothèque, exécutée sur ses indications et d'après ses dessins, que Théophile Gautier avait fait ménager une cachette. Dîus ce tiroir secret, dont l'idée jui avait été suggérée par l'une de ses filles, il devait dissimuler ses économies! L'invention de cette tire-lire le ravissait : il

a trouvait sublime de prudence et d'ingéniosité. Grâce à elle, il connaîtrait donc enfin le plaisir de la réserve. « Harpagon n'était pas si bête, après tout, et sa méthode avait du bon. » A force de glisser de temps à autre un louis ou deux dans le tiroir secret, on finirait bien par pouvoir acheter de la rente. Et comme le.

l'exemple d'unedeces vieillesses de poëte, sereines et fécondes, qui reflètent déjà la vie supérieure et semblent anticiper l'immortalité. Les vieillards de ce temps sont tous des Gérontes ou des Hulots; ils

troc était simple cependant ! Cette petite ficelle, entre la cheminée et la biijli thèque, cette petite ficelle qui n'avait l'air de rien, il suffisait de la tirer, comme cela, et, crac, la caverne d'Ali* Baba dévoilait ses lingots!...

Au bout de huit jours, toute la famille avait tiré la petite ficelle mystérieuse; au bout de quinze, tous les amis de la maison savaient le secret de la tirelire, et le Chinois Tin-tun-ling luimême était initie ! Quand j'entrai dans la famille à mon tour, le maître voulut paternellement me mettre au courant de la cachette : m Tu t'approches tout doucement de la cheminée, tu saisis cette ficelle... » Et il s'arrêta, ne la trouvant pas. La ficelle était cassée dans la serrure !

Entre la cheminée et la porte d'entrée, sur la gauche, s'allongeait, obstruant l'accès de la bibliothèque, un lit de repos sur lequel, trop souvent dans les derniers jours, on surprenait le maître assoupi, sa chatte Époniue sur l'épaule, et laissant tomber le volume de Shakespeare entamé. Les fauteuils étaient en chêne, très-clevés du dossier, et tendus de reps rougeàtre. A droite de la porte d'entrée, s'adossait au mur le pupitre-table de l'écrivain, meuble sans apparence et dont se fût à peine contente un clerc de notaire dans son étude. C'est cependant sur la pente de ce pupitre ultra-modeste que se sont alignées, les unes au bout des autres, tant de pages impérissables. Où est-il maintenant cet établi d'un grand ouvrier? Où est-elle la planchette de chêne qu'ont frappée du talon, en s'envolant, tant d'idées aux ailes éployces?

Au-dessus de ce pupitre un cadre détachait son carré de blancheur. Bai-rné dans la pénombre, discrètement attirant, c'était le seul qui fut dans la pièce : le portrait de sa fille Estelle, par M. Hébert, un admirable crayon, qui est peut-être le chefd'œuvre de l'artiste.

I.n face de l'entrée, il y avait encore une fenêtre, donnant sur uue cour, et dont le jour était gênant : on parait à son obli-

cherchent à se rattacher au temps qui s'enfuit, comme de vieilles courtisanes; ils se griment, se fardent, s'épilent et se corsettent; mais la vieillesse a aussi sa poésie ; les plus beaux vers d'Hugo sont sur les cheveux blancs. Les Grecs savaient vieillir; sur ce point encore, ils demeurent nos maîtres, et

quité en la tenant à demi masquée sous les rideaux. Devant elle une table en chêne animait et meublait de ses encombrements de journaux, de lettres et de papiers journaliers un coin an peu délaissé de l'habitacle.

L'autre moitié de la pièce, formant chambre à coucher, était occupée par le lit, un lit énorme à colonnes torses, dans le style de la bibliothèque, et par une armoire. On y remarquait encore une sorte de petit coffre bas, sans destination, que le maître s'était fait faire pc ur son usage et sur lequel il aimait à s'asseoir à l'orientale. A droite, entre la fenêtre et la porte de la salle de bain, se noyait dans l'ombre une lithographie anglaise n'ayant d'autre valeur que celle d'un aimable souvenir, et qui représentait il",e Carlotta Grisi dans le rôle de Ghelle, un ballet du poëte.

Quand Théophile Gautier ne travailla plus, il vécut dans sa chambre à peu près comme un lion vit dans sa cage, marchant à petits pas traînants de la cheminée à la fenêtre de la rue, s'asseyant dans un fauteuil, puis sur son petit coffre, usant aux angles des meubles sa nostalgie sans mesure. Parfois il ouvrait la fenêtre, s'accoudait à la balustrade, et son esprit prenait l'essor par-dessus les arbres du jardin voisin, par-dessus ceux du bois de Boulogne et par-dessus Paris. Nous savions tous où il allait. Il restait là, immobile, l'œil fixe, et si on tentait de l'arracher à son rêve, il avait un regard si plein de tristesse et de reproches que l'on en restait déconcerté. A cette fenêtre il a refait un à un tous ses chers voyages, il a revu les êtres aimés, il a revécu sa vie entière.

Les objets qui ornaient la cheminée de la chambre étaient ceux-ci : une pendule en marbre noir et les candélabres de cuivre ; une petite boîte ■i'or et de malachite ; un narghilé ; un

la beauté des ruines est plus auguste que celle des jeunes monuments.

« Je m'entourerai, continua-t-il, de jeunes gens et je les initierai aux secrets de la forme et aux mystères de l'art. Ces mystères existent, et vous vous imaginez trop, vous autres, que l'on naît avec

bloc d'améthyste brut; une plaque de verre traversée par un rayon électrique ; de petits bronzer et des écrans japonais. Les personnes qui désireraient savoir comment était composée sa bibliothèque n'ont qu'à consulter le i atalogue qui en a été dressé à sa mort par Ad<>lphe Labitte. Si les curieux ont été déçus qui espéraient la trouver riche en ouvrages romantiques, c'est que le livre est une valeur que l'on prête trop et que l'on ne rend pus assez, et aussi que les clefs restaient là, comme à toutes les portes, dans les serrures. Les ouvrages les plus curieux de sa collection étaient ceux qu'il tenait d'un legs de l'abbé de Montesquiou.

Le second étage, auquel on parvenait par l'escalier tournant qui prolongeait jusque-là sa haie de tableaux et d'esquisses, était composé primitivement des chambres de domestiques et d'un grenier; Théophile Gautier fit convertir ce grenier on atelier. J'en donne une description dans le chapitre sur «Gautier peintre». L'une des chambres renfermait le réservoir qui alimentait d'eau toute la maison ; mais elle servait aussi de retraite à des chats d'humeur farouche qui s'y multipliaient en liberté.

Beaucoup de gens ont dit et cru que la maison où habitait Théophile Gautier était sa propriété. C'est une erreur, et il n'en fut jamais que le locataire. Il ne put môme obtenir après la guerre et ses désastres aucune diminution sur ses loyers arriéré*, quoiqu'il eût dépensé là une trentaine de mille francs en réparations, agrandissements et embellissements qui sont restés au propriétaire et quoique ce propriétaire fût cinq ou six fois millionnaire. Quant au jardin, il en partageait la jouissance avec les locataires de la maison voisine. Il n'y descendait d'ailleurs [ne fort rarement, et il lui préférait la rue, où du moins il était chez lui, — et chez tout le monde.

la science infuse. Tout s'apprend en ce monde, et l'art comme le reste. En résumé, qu'est-ce que l'art? Une science aussi, la science du charme et de la beauté. Je convertirai mon salon en atelier de littérature et je formerai des élèves.

« Quand Saint-Yictor est venu à moi, je lui ai donné mes gaufriers. Maintenant, c'est Paul de Saint- Victor ! Est-ce que vous croyez qu'il y aurait en France une école de style comparable à celle que je tiendrais ici, chez moi, au milieu de mes Ingres, de mes Delacroix et de mes Rousseau ? En un an j'aurais fait le vide à la Sorbonne, et l'herbe pousserait au Collège de France. Les peintres mettent au bas de leur nom : élève de Gérome ou de Cabanel; pourquoi les poètes ne seraient-ils pas, eux aussi, élèves de Victor Hugo ou de Théophile Gautier? Je ne demande qu'une table et un tapis vert, quelques encriers et des plâtres, pour doter mon pays d'une génération de bons écrivains, romanciers, critiques, dramaturges et polémistes de premier ordre. Il me semble qu'au point de vue du patriotisme cela vaut bien l'invention d'un corset nouveau ou l'application de l'aluminium aux boutons de culotte !

— Mais dans ce plan, objecta l'un de nous, vous ré! ; rvez-vous une part de travail autre que la direction de ces jeunes esprits? Enseignerez-vous aussi par l'exemple ; en un mot, produirez-vous?

— Certainement, répondit le maître. Il y a un projet que je caresse depuis de longues années ef dont je gardais l'exécution pour mes vieux jours. Je veux refaire Phèdre.

— Une tragédie, vous !

— Non, un drame tragique, ce qui n'est pas la mèine chose. Remarquez que cette expression de drame tragique n'est pas un pléonasme, puisque drame veut dire action. J'avais aussi songe un Orestè ; mais il paraît que Leconte de Lisle vient d'en terminer un. Je suis même assez curieux de savoir si sa conception est la même que la mienne, et si nos deux esprits se sont rencontrés. Dans ma pensée, à moi, c'est Electre qui poussait son frère au meurtre de leur mère, et dirigeait son bras hésitant. Cette fatalité qui oppresse le parricide, je la personnifiais pour ainsi dire sous les traits charmants d'une femme, mais non pas une femme amoureuse, une sœur, ce qui est bien plus délicat et eût prêté à des effets tout neufs. Ainsi dans le coup qui la frappe, Clytemnestre reconnaissait à la fois le bras de son fils et celui de sa fille qu'elle croyait depuis longtemps domptée par la captivité et la terreur. C'était un beau type de femme à créer que cette Electre.

« Quant à Phèdre, voici mon idée. A la vérité ce n'est pas Phèdre que je voudrais refaire, c'est Ilippolyte. Racine n'a pas compris Hippolyte. Cet

amour qu'il lui prête pour Aride et qui sert d'excuse à sa froideur pour la fille de Pasiphaé, est une conception dramatique de l'ordre le plus banal : je ne t'aime pas parce que j'en aime une autre. De plus : je ne t'aime pas parce que cela est criminel, sentiment tout chrétien et dont aucun Grec ne se fût avisé. Cet Hippolyte-là est du xvne siècle, il porte perruque, et se confesse au père La Chaise. Le véritable Hippolyte, l'Hippolyte grec, n'aime pas Phèdre parce qu'il est chaste et cher à Diane, voilà tout. Il serait aussi insensible à toutes les Aricies de l'univers qu'il l'est aux fureurs amoureuses de Phèdre ; il est à Diane. C'est le type à la fois charmant et sacré du jeune homme beau et vierge, un rêve grec de perfection immaculée, couronné de roses blanches et blanc lui-même comme un lis. C'est aux nobles exercices dont Diane est la déesse et la protectrice qu'il emploie sa virilité sans souillure ; aussi Diane le couvre-t-elle de son amour divin et le réservet— elle pour l'immortalité. Phèdre ne sert là qu'à la vengeance de Vénus, irritée de cette chasteté qui l'offense, et tout le drame réside dans cette lutte entre Vénus et Diane dont Hippolyte et Phèdre sont les soldats mortels et les victimes fatales. Qui l'emportera des deux déesses? Tel est l'intérêt et telle doit être la mise en œuvre de cette donnée si belle et si antique.

« \ussi est-ce au moment où Vénus semble, par la mort du beau chasseur, l'emporter sur son ennemie, que le triomphe de celle-ci se détermine selon les croyances religieuses du monde païen; Hippolyte est enlevé au ciel par sa déesse, et le rideau baisse sur ses deu\ lévriers hurlant à la lune, au sommet du mont, d'où leur maître vient de s'envoler dans l'immortalité. »

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