DEUXIEME ENTRETIEN
Sa voix. — Ses idées sur la voix humaine. — Théophile Gautier comédien. — Son talent dramatique. — Les charades. — La charade de Cléopâtre. — Vers inédits.
Ce qui faisait d'une conversation avec Théophile Gautier un rare plaisir de raffiné littéraire, un
régal de dilettante, ce n'était pas seulement l'in— térèi que le poëte y apportait de ses connaiss encyclopédiques, ou l'originalité, irreposée et féconde, de son génie propre, ouvert à mille -, prompt aux perceptions instantanées, imprévues, enclin aux paradoxes magnifiques, audacieux et trouveur: ce n'étai' pas même l'abondance de son éloquence infaillible, reine des images et dompteuse du verbe, — c'était sa voix.
A l'heure ou j'écris ces lignes, il me semble l'entendre encore, cette voix enchanteresse, dont le timbre familier m'a ouvert tant de paradis: c'est par elle que me sont venus les plus doux oracles de ma destinée : par elle, les plus saintes initiations à ce grand culte, qui n'a point d'athées, l'Art. Tout ce que j'aime m'a été donné par un oui de cette voix-là. C'est sur le ton de cette voix que
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j'avais accordé mon âme. Mais, hélas] parmi tant de secrets heureux qu'elle m'a transmis, pou i faut-il que je n'aie pas reçu celui de la d elle—i
11 me souvient qu'un jour où je lui parlais Je cette ince de !.. à eterni
d'une voix chère ou célèbre, le maître me dit :
« 11 y a trois voix dans l'homme : la voix parlante, ou, si tu veux, de la parole; la voix passionnelle ou dramatique; et la voix modulée ou musicale. Rappelle-toi cela, si tu d '.mais critique, pour ton malheur! Deux seulement sont description, et des termes existent, en petit nombre, il est vrai : — la voix dramatique et la voix musicale, toutes deux factices <. I eue étude, qui lestait, donne ju>:.
pour les dépeindre. Ainsi, tu peux décrire la voix de Taure ou celle de liu" l'avart, de fa à en donner au lecteur une impression à peu près exacte; il y a pour cela une technique que je t'apprendrai. Par exemple, on appelle voix une voix d'un timbre neutre, sans accent propre, mais claire cependant et correcte. Tu sais bien que moi ce que l'on entend par Vâme d'une Eh bien, pars de ces données, et tu verras
qu'une plume exercée et rompue à l'usage des métaphores peut encore rendre l'effet des voix d'étude et leur entité au besoin.
« Quant à la voix parlée, celle des commerces journaliers, la voix naturelle en un mot, la définition par le style m'en apparaît plus malaisée. On ne peut guère procéder là que par analogie ; il n'y a point d'illusion ro?sible en tout cas, car tout terme précis manque; c'est un monde physiologique inexploré par les philologues. Ma foi, si j'avais à reproduire au moyen des mots la voix de ma mère, que j'entends pourtant en ce moment, quoiqu'elle soit morte depuis plus de vingt ans, je ne sais pas moi-même comment je m'y prendrais. C'est un curieux problème littéraire , » ajouta le maître.
Et il tomba dans une profonde rêverie. Puis il reprit : « De l'homme, dont tout meurt, ce qui meurt le plus c'est la voix. On sait ce que le reste devient, ou du moins on l'imagine; mais la voix, que devient-elle? qu'en reste-t-il? Rien ne saurait restituer le souvenir d'une voix humaine à ceux qui l'ont oubliée; rien ne peut en donner l'idée à ceux qui ne l'ont pas entendue. C'est un anéantissement implacable. Cela rentre dars le
Béant sans laisser de trace; une voix éteinte, l'est pour la consommation des siècles, et la nature entière avec ses cent mille orchestres, et les échos multipliés jusqu'à l'infini de ces orchestres, n'en retrouve plus la donnée, même par hasard. Pas une sonorité, pas une notion! Rien n'en fixe la modulation, n'eu atteste le charme ou la portée, rien ! I n cri d'oiseau perdu dans les bois, cela se (Retrouve ; un Stradivarius brisé, cela se refait : mais le son particulier à un certain larynx, non. Et nonseulement ce son est perdu pour toujours, mais la mémoire humaine, ce miroir du temps et des choses, n'en réfléchit rien. Est-ce bizarre! » Il continua :
« La voix vient de l'âme, a-t-on dit ; je crois, moi, tout simplement qu'elle en est. C'est peut-être ce qui rend si complète sa disparition d'un monde où tout corps laisse une poussière. La voix est l'incarnation de l'âme, sa manifestation sensuelle évidente. A entendre une voix, je connais une âme, et les mots qu'elle émet ne me trempent pas sur elle. J'ai l'air de gasconner en ce moment et de vouloir t'éblouir par ma philosophie ; mais c'est du pur La Palisse ! veux-tu me dire pourquoi la voix ne serait pas une indication aussi sûre de l'être
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parleur que les bosses de son crâne et les lignes de sa main ?
Elle dénote le type aussi clairement que l'espèce; elle livre les instincts et les pensées; elle donne le ton de l'âme. Il y a là toute une science qui dort pour Desbarolle, et je m'étonne qu'il ne s'en avise point. Outre qu'en s'y poussant, il y ferait des découvertes dont on ne se doute pas, il nous donnerait justement ces mots ininventés, ce lexique que tu réclames, au moyen duquel on pourrait arracher à la nuit des temps le souvenir des belles voix humaines et lui en disputer l'immortalité, comme on l'a fait pour les corps, les visages, les attitudes et les gestes des femmes célèbres et des héros. »
Ainsi parla le maître, et le souvenir de ses paroles m'est revenu au moment même où j'entreprenais de décrire précisément ce qu'il jugeait indescriptible. J'espère que tous les lecteurs n'interpréteront pas à mal le sentiment qui me décide à leur mettre mon essai sous les yeux, et que plusieurs me sauront gré de l'audace filiale de cette tentative.
La voix de Théophile Gautier était une voix de gorge, chaude à la lois et veloutée. Sans acuité ni fêlure, sans voiles comme sans éclats , elle sortait limpide, colorée des aurores de la pensée, doucement sonore ; comme elle charriait l'or, elle le sonnait. Mais propre surtout à exprimer
les te] . sa qualité suprême était le charme;
moments-là, comme formée de la fleur de tûutes les sonorités caressantes, elle s'infiltrait, voluptueuse, dans l'oreille, et l'âme, envahie par uni: atmosphère pénétrante, était déjà vaincue que l'esprit ignorait encore sa défaite. Voix de poète s'il en lut, et de conquérant d'âmes, jamais femme eut de plus suave, et jamais prophète de plus Irrésistible; c'était la voix que l'on se plaît à rêver à Jésus catéchisant les femmes de la Judée. Aussi se prêtait-elle mal aux expressions du rire ou de la colère; la foudre ne suivait pas les éclairs que les yeux avaient lancés; le timbre résonnait plus fort, mais cela ne servait qu'à redoubler sa puissance d'attraction; l'aimant n'en était que fomenté. Cette voix, irritée, loin d'inspirer la peur, communiquait la colère. Quant, au rire, il n'influait sur elle que pour la parer des fraîcheurs argentines de l'enfance ; cet olympien riait en baby.
D'un registre unicorde, les inflexions lui étaient rares, et l'attrait principal de cette voix semble avoir été l'insistance de sa sérénité. Elle coulait sans onduler; on sentait que la forte personnalité du poète s'assimilait tout, et ne subissait rien. La voix dirigeait la parole, mais ne lui obéissait point ; four-
nissaot la course de la phrase conçue, amplement et sans hâte, avec la sécurité d'un élan bien mesuré, elle s'arrêtait, sans tomber et sans traîner, à la place juste où le rhythme était conclu avec la pensée. Tout devenait grand en passant par ces lèvres toujours entr'ouvertes ; tout se revêtait de style, de goût, de couleur et d'expression, et tout s'animait de cette belle chaleur, intime et profonde, dont la voix elle-même s'alimentait aux sources vitales d'un corps robuste et d'une âme magnifique. C'est pour la dépeindre en un mot qu'a été inventée l'épithète de Chrysostôme, c'est pour l'exercer qu'on a créé le mot Amour.
De tous les articles, et ils sont innombrables, qui ont été écrits à la mort de Théophile Gautier, je n'en sais qu'un seul où il soit fait mention de la beauté singulière de sa voix; cet article est d'une femme ! Le détail n'est-il pas caractéristisque?
Mais puisque je suis sur ce sujet, qu'on me permette d'épuiser mes souvenirs. Théophile Gautier n'avait point la voix musicale, on l'a souvent dit et cela est vrai; il chantait plus faux qu'il n'est permis; il s'étonnait lui-même quelquefois de ce phénomène et cherchait à nous l'expliquer par des paradoxes tels que celui-ci :
<( Ce qu'on appelle chanter juste est une pure anomalie; la voix musicale est une maladie du larynx développée par le Conservatoire. Au point de vue des professeurs de roulades, l'oiseau chante faux, il détonne à chaque instant; c'est pourtant dans la nature le chanteur par excellence, puisqu'il n'est créé que pour cela, chanter! D'autre part, toi, qui chantes juste, tu fais aboyer les chiens, quand tu chantes; moi, je ne les réveille môme pas; donc je suis dans le vrai avec mes hurlements, et vous avez tous l'oreille mal conformée, et pervertie par les solfèges. »
Peut-être le maître avait-il en cela raison comme en toute chose; toujours est-il que, s'il n'était point affecté de la voix musicale, il m'a toujours paru doué, à un degré exceptionnel, de la voix passionnelle ou dramatique. Je l'ai entendu plusieurs fois jouer, en petit comité ou même en famille, des scènes d'Hernani ou de Ruy-Blas, et c'était bonnement admirable. Mais là où il défiait toute comparaison avec n'importe quel comédien , et je connais les plus adroits, c'était dans la comédie. Il n'est pas probable que ceux qui y ont assisté aient oublié la représentation qu'il donna un jour, illy, du Tricorne enchanté, sur un théâtre
improvisé et décoré par M. Puvis de Chavannes. C'était lui, Gautier, qui jouait le Géronte. On put croire un moment que Préville était ressuscité, et Théodore de Banville atteste pour la postérité, dans une de ses odes funambulesques, le talent d'acteur prodigieux que déploya le poëte pour cette assemblée d'intimes et de connaisseurs, dans la réalisation de sa propre conception. La vision de Molière, auteur et comédien, passa pendant un heure devant les yeux des spectateurs transportés. Le maître trouvait d'ailleurs dans l'emploi de ce talent une de ses récréations favorites, et l'on parlera longtemps à Genève des charades qu'il y improvisait à la villa Saint-Jean, aux heures de loisirs et de repos que lui sonnait une hospitalité bien chère, et dont le souvenir l'a bercé d'espérance jusqu'à sa mort.
Théophile Gautier raffolait des charades : il en inventait de charmantes, à l'interprétation desquelles prenaient part, sous sa direction, tous les membres de sa famille et ceux de ses amis qui tombaient chez lui au moment où on les organisait. Celle qu'il fit un jour sur le nom de Cléopâtre donna lieu à une véritable fête : elle était jouée par deux personnes seulement, Théophile
Gautier d'abord, puis la marquise de Guadalcazar, une spirituelle et aimable dame espagnole, gracieuse comme on l'était au siècle dernier dont on la croyait contemporaine.
Le premier tableau, dont le mot était clé, était emprunté au conte de Barbe-Bleue. Le poète avait fait de son Barbe-Bleue une création farouche et formidable, et il y avait concentré tout son romantisme.
Le second tableau, dont le mot était o, mettait en scène une école de jeunes filles en train d'épeler les lettres de l'alphabet. Théophile Gautier représentait le pédagogue à férule.
Le troisième tableau, dont le mot était pâtre, déroulait l'histoire de l'enfant prodigue et de ses trente-quatre cochons. La marquise remplissait le rôle de la fiancée du jeune héros biblique.
Quand ce dernier fut achevé, Mme Carlotta Grisi, costumée en reine égyptiaque de fantaisie, récita les vers suivants, écrits spécialement pour la circonstance par le maître et qui sont restés inédits :
Je suis le mot de la charade Qu'on vient de jouer devant vous, Et si je parais sur l'estrade C'est pour que vous deviniez tous.
.Mon nom longtemps troubla le monde :
11 n'en est pas de p!us connu ;
Chacun le répète à la ronde, L'enfant même l'a retenu.
■ Cherchez bien. — Je suis cette reine Qui buvait des perles dans l'or, Et dont la beauté souveraine Fait rêver le poëte encor.
Lasse de tant de nuits dormies Sous l'ombrage des grands palmiers, Quittant le pays des momies Je vins au pays des mômiers.
Sans regret j'ai fui le Nil jaune Pour le Léman aux flots d'azur, Et cependant j'avais un trône !
Un fauteuil en Suisse est plus sûr!
Je fais la rime d'idolâtre, Et je mourus par un aspic ; Mais ce n'était pas au théâtre :
Nul ne sifflait 'ans mon public!