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CHAPITRE II

Quelle atmosphère Gautier va-t-il trouver en franchissant les Pyrénées ?

Pour qu’un peuple aime l'étranger qui le visite, ou tout au moins qu'il le supporte, deux conditions sont nécessaires. La première, qu’il n’y ait pas entre eux de souvenirs trop précis qui soient à la gloire de l’un, à la honte de l’autre. L'étranger qu'on admet chez soi peut n'être pas accueilli avec joie, il peut l’être avec indifférence; mais si la haine est en jeu, le contact est fatalement tragique.

Secondement il ne doit pas y avoir entre eux de différences fondamentales; si elles existent, aucun lien de fraternité ne peut naître. On a reproché à l'Espagnol de ne pas aimer l’étranger; mais a-t-on cherché les raisons profondes de cette soi-disant antipathie ?

Jean-François Bourgoing écrivait en 1789 : « La vanité et la patience des Espagnols sont mises depuis plus d’un siècle à de bien rudes épreuves: à la suite d'un prince français qui vint régner sur eux, paraît une multitude d'étrangers qui

occupent toutes les avenues du trône (r). » Ce sont, dit-il, des ministres français, des économistes anglais, des confesseurs italiens; puis il reprend : « J’ai entendu bien souvent déclamer contre la haine qu'ils (les étrangers) inspirent en Espagne ; j'avoue que, si j'ai été étonné de quelque chose, c’est de la docilité avec laquelle on les y souffre. »

Raison historique qui a de la valeur, mais nous en voyons une autrement importante dans l’âme profonde de l'Espagnol. S'il est un peuple qui aït une personnalité puissante, c’est le peuple espagnol. Que ce soit l’ancien fonds ibère, le passage de Rome, la domination des Goths, le croisement arabe, qui ait exercé l'influence prépondérante, il est certain que l’âme qui est sortie de ce creuset est un alliage des plus étranges, des plus effrayants et des plus attachants que l’on puisse concevoir.

Complexe et originale, l’âme espagnole est à peu près réfractaire au changement et rebelle à la rapide évolution des pensées. Excessive en tout, elle subit de tels chocs que les sentiments y naissent et s’y développent avec une relativité et un enchaînement contraires à tout ce que la raison des autres peuples croit devoir attendre.

Son attitude devant la mort est très personnelle; or, des réactions devant la mort, dépendent, dans une âme, les réactions devant la vie; autrement dit, nous ne jugeons la vie que d’après la façon dont nous jugeons la mort. L’Espagnol ne ressemble à aucun autre homme sur ce point : il ne craint guère la mort. C’est peut-être un reste de fatalisme arabe; mais cette disposition n’est point partagée par les autres peuples d'Europe.

Cependant, ce mépris de la mort, chez les Espagnols, vient d’ailleurs. |

En somme, dans la mort, ce que nous redoutons ce n’est pas le changement : croyant, nous attendons Dieu et sa miséricorde; incroyant : le néant et son repos. Ce que nous redoutons c’est l'appareil macabre : l’agonie, le cadavre, la fosse. Or, par le fait même de son fanatisme religieux, l'Espagnol, loin

| de craindre cette lugubre pompe, s’y complaît. Ses églises, son

(1) J.-Fr. Bourgoing, État présent de l'Espagne, t. II, p. 133.

art, sont remplis de cette horreur sacrée; la mort n’est pour lui qu’un jeu magnifique, mais sans importance; il s'ensuit que la vie aura un sens beaucoup plus fugace, brutal et charnel chez lui, que chez les autres peuples moins mystiques et plus logiques.

Une autre raison de mésintelligence entre Espagnols et étrangers c’est la simplicité d'existence. L'Espagnol n’embarrasse pas sa vie d’un tas de besoins qu'il sent inutiles. Alors qu'il est sage, on le croit peu civilisé. Cette opinion le froisse; trop fier pour s'expliquer, il ne pardonne pas ce qu'il sait être injuste. Il ne fait rien pour rendre plus facile à l'étranger une existence qu’il ne veut pas encombrer, pour lui-même, de ce qu'il juge être des puérilités.

C’est aussi son silence. La curiosité gêne l'Espagnol dans une espèce de pudeur intime. « Lo que es mio es mio », dit un proverbe. De plus, donner des explications lui répugne. Paresse ? Peut-être. Mais désir de se taire surtout.

Ce qui est encore particulier à l'Espagne, c’est sa magnifique folie. Il n’y a qu’un Don Quijote au monde. Dans une belle âme, ce feu étrange et sans limite devient un génie propre à ce sol castillan, si beau dans son âpreté. Dans une âme ordinaire, c’est la férocité et la barbarie, le brigandage, les tortures, les autodafés.

Enfin que dire de la joie de l'Espagnol” Elle n’est sœur d’aucune autre; joie folle et grave, qui s’accompagne d’un air de fandango et de jota, joie si émouvante qu'elle est au seuil des larmes, et que sa musique, éperdue de rire et de vie, se casse en un sanglot.

Peuple étrange, en vérité, unique. Que l’on s’est peu donné de mal pour le juger!

Il faut, avec loyauté, sinon excuser ses faiblesses quand il - en a, comme en ont tous les peuples, du moins essayer de les comprendre.

Tâchons de nous replacer à l’époque qui va précéder le voyage de Gautier.

Nous sommes au lendemain des années tumultueuses qui

ont renversé en France la dynastie des Bourbons. Si de ce côté des Pyrénées l’épopée impériale est, sinon une histoire oubliée, du moins une histoire finie, en Espagne les souvenirs de Napoléon sont encore bien vivaces. « Sous Napoléon, dit Jorge Borrow, le pays fut livré au pillage et pe encore longtemps les traces de cette désolation (1). »

L'Espagne est une terre épique, sinon guerrière. Le paysage se prête à ces luttes partielles qui couvrent une contrée de mille épisodes. Leur fréquence donne une vie pleine de relief et de péripéties à une multitude d’endroits.

Une grande armée traverse un pays, s'arrête sur un champ de bataille, y écrase l’ennemi ou s’y fait écraser : c’est une émotion qui passe, mais se localise. Si au contraire à chaque défilé, à chaque carrefour, s'accroche le souvenir d’une escarmouche, à chaque pas se lèvera la rancune. Les crêtes déchiquetées des sierras, les passages tragiques entre deux monts, les champs de pierres énormes, se prêtent à la guerre des guérillas : c’est la guerre espagnole, que Byron décrit pittoresquement (2). En 1666, Brunel disait : « On compte dans Madrid des milliers de Français qui y font fleurir le commerce et la manufacture, mais il leur faut cacher leur naissance ou bien on leur impute des désastres (3). »

Officiellement, déjà, le roi d’Espagne avait écrit une lettre de représailles sur les Français (4).

Plus tard, le petit-fils de Louis XIV, descendant pourtant. d’une princesse espagnole, monte sur le trône d’Espagne: il ne sera pas bien reçu par tous, car Mme d’Aulnoy avait pu écrire quelques années avant : « C'était une coutume établie depuis longtemps en Espagne qu’aussitôt qu’il arrivait quelque chose dont on ne pouvait être promptement éclairci, les ministres soupçonnaient la France (5). »

Un autre fait qui froissa beaucoup les Espagnols fut le

(1) Jorge Borrow, La Bible en Espagne, t.I, p. 60.

(2) Byron, Le premier chant de Child Harold.

(3) Brunel, Voyage d’Espagne, p.79. .

(4) Madrid, 2 avril 1686, folio 313-313 v° du ms. 338 Bibl. Nat. — Cf. aussi le ms. 58, mémoires attribués à Juan Alfonso de Lancina contre les méfaits : hypocrisie et ambition des Français, à Dore de la lettre de Louis XIV au roi de Naples et Sicile.

(5) Mémoires de la cour d'Espagne, par Mme d’Aulnoy, t. II, p. 265.

renvoi de la petite infante d’Espagne que Louis XV n’épousa pas. La France eut beau invoquer la trop grande jeunesse de la princesse, l'Espagne ne fut pas dupe et sa colère fut grande.

En 1726, Manier écrivait : « La rage si grande de la reine contre la France fit que, très souvent, la nuit, l’on trouvait des Français égorgés dans Madrid, en revanche de la prétendue insulte qu’ils avaient reçue, si bien que de temps à autre s’accroissait de plus en plus la haine secrète contre les Français (1). »

Et l’on arrivera à cette parole entendue et citée par Jorge Borrow : « Voilà un Français qui voyage à cheval parce qu’il est riche... je voudrais le mettre à mort (2). »

En 1826 Blanqui fut obligé de finir à Madrid son voyage à cause des difficultés; il semble, dit-il, « que la cordialité des gens de Bayonne ait pour mission de soulager ceux qui rentrent d'Espagne (3) ».

Pourtant, les relations furent souvent cordiales entre l’Espagne et la France au XVIII: siècle.

Voici le cas de l'ingénieur français Le Maur, qui construisit la route difficile de Despeña Perros.

Parfois même, les Espagnols furent bons et généreux : un chirurgien français avait été fait prisonnier à bord de la frégate Sanestevan. Un certificat d’indigence et de rapatriement fut donné à sa femme et à ses enfants, et cela en 1693 (4).

Il est amusant de citer aussi l’histoire de ce Gautier, constructeur maritime français qui fut envoyé vers le roi d’Espagne par le duc de Choiseul et qui eut beaucoup de succès. Bourgoing raconte que, lorsqu'il quitta l'Espagne, le roi lui laissa son traitement et qu'il fut regretté même par ceux qui l'avaient critiqué (6).

La guerre de Napoléon va tout nd au début du XIX° siècle. Valence se souvient encore du châtiment, mérité ou non, infligé par Suchet en 1812; déjà on ne pardonnait pas au maréchal de toucher comme duc de Valence de gros

(1) Manier, Voyage d’un pèlerin picard, p.135. (2) Jorge Borrow, La Bible en Espagne, t. 1, p.6t. (3) Blanqui, Voyage à Madrid, p. 7.

(4) Bibl. Nat., ms. 423, folios 23-24.

(5) Bourgoing, t. II, p. 133.

revenus dans la région d’Albufera (1). L'Espagnol est cruel et vindicatif lorsque ses passions sont déchaïînées, et ce fut le cas dans cette guerre (2).

Blanqui, en 1826, raconte qu’à Somo-Sierra un paysan lui dit : « Vous voyez cette cheminée : eh bien, là, nous faisions rôtir les Français et on pourrait bien en brüler encore... et on donnait leur chair aux chiens (3). »

Pourtant, au début de 1808 les Français avaient été bien accueillis à Madrid, car on croyait qu'ils allaient soutenir Ferdinand VII. On criait : « ; Viva Ferdinando! ;viva Napoleôn ! jviwa Francia y España! (4) »

Mais quand Napoléon dépose Ferdinand et met Joseph Bonaparte à sa place, la haine éclate, et quelle haine!

Quintana, qui avait tant aimé la France, se dresse contre l’envahisseur, pousse l'Espagnol à la rancune; il appelle les Français « esos atroces vändalos del Seina » et fait paraître dans «el Semanario patriôtico » des articles passionnés.

Voici une question du catéchisme, citée par Lorédan Larchey et Castil-Blaze : — Demande : « ; Serd pecado el matar Francés? (Est-ce un péché de tuer un Français?) » — Réponse : « No, Señor, antes bien, se merece mucho. (Non, Monsieur, bien au contraire, il y a beaucoup de mérite.)»

Les prêtres déclarent que le meurtre d’un Français n’a pas besoin d’absolution.

Les malheureux soldats français qui furent faits prisonniers et envoyés aux pontons d'enfer de Cadix ont connu cette férocité. Que dire de ceux qui sont morts dans les tortures? Les femmes crevaient avec des ciseaux les yeux des blessés; les muletiers égorgeaient les traînards et buvaient leur sang chaud mêlé avec du vin.

(1) Cf. les Mémoires du maréchal Suchet. |

(2) Cf. à ce sujet : Les Cabrériens, par M. Froger, Paris, Amyot, 1849; — Journal d’un sergent-major publié par Lorédan Larchey dans le Monde illustré de 1847; — Les mémoires d'un apothicaire de Castil-Blaze ; — Les suites d’une capitulation de Lorédan Larchey; — le remarquable ouvrage de M. Geisendorf des Gouttes sur Les prisonniers de guerre du premier empire, l'expédition et la captivité d’Andalousie, éd. Labor, Genève, 1933.

(3) Blanqui, p. 68.

(4) Castil-Blaze.

Castil-Blaze les appelle « ces bêtes féroces qui figurent dans l'histoire sous le nom d’Espagnols et de Portugais ».

Peu à peu, cependant, ces haines se calmèrent, et ceci sous l'influence d'idées plus libérales. Castil-Blaze lui-même, d’ailleurs, assurait que l'Espagnol n’était aussi féroce que sous l’instigation des moines. Les Français trouvaient quelquefois chez les femmes, chez les paysans, chez certains prêtres même, de la bonté; mais il était facile d’exciter en eux le fanatisme.

L’Espagnol est catholique; Larra aura beau écrire (1) qu’il y a trop de couvents à Madrid et à Barcelone, il représente l'esprit libéral. Mais la masse de la population adore avec ferveur ses églises; or, le Français les a brülées, il a pillé les trésors; à Cordoue, la ville fut mise à sac, et ce sont, en Espagne encore plus qu'ailleurs, des faits impardonnables.

Aussi les victoires contre ces « maudits Français » restent dans la mémoire comme des fêtes. La capitulation de Baylen, d’ailleurs inexplicable au dire des stratèges, est un jour de gloire pour les Espagnols.

Quant au monument du dos de Mayo qui orne le Prado et que Gautier prendra de loin pour un obélisque, c’est, en plein Madrid, le symbole de la résistance morale espagnole contre l’envahisseur, puisqu'il célèbre les Héros tombés sous les coups des Français.

* Lx *

Pourtant l'Espagnol est naturellement généreux et capable d'accepter, comme tout homme brave et loyal, les désastres d’une guerre, mais d’une guerre franche. La fidélité à la parole donnée est un trait dominant de son caractère : « Pas un traitre, pas un espion, pas un homme accessible à la séduction », dit Maurice de Tascher. Aussi l'Espagnol n’a pas pardonné à Napoléon sa ruse et sa trahison vis-à-vis de l'Espagne.

Il n’y à donc rien d'étonnant à ce que, vingt ans plus tard, les Français arrivant en Espagne aient risqué de se heurter encore et par endroits à quelque animosité.

De plus, les événements français de 1830 ont effrayé une partie de l’opinion espagnole. Le libéralisme, il est vrai, com-

(1) Antigüedades de Merida, 1835-1836.

mence à se faire jour : Larra écrivait en 1834 : « España... monarquia à trozes regenerada, à trozos oprimida todavia por el oscuranlismo, alimaña lan de moda de algun tiempo & esla parle en periôdicos y alocuciones (1) ».

Mais il est plus vrai que le fond de la population reste traditionaliste. Custine a pu écrire en 1831 : « La France est regardée en ce moment par le gouvernement espagnol comme un pays infesté d’une maladie pestilentielle... les personnes de l'ambassade et l'ambassadeur vivent isolés (2). » Il ajoute que notre politique nous fait craindre ou haïr. Mais Custine est un aristocrate, intelligent et spirituel en diable.

La Révolution espagnole de 1832 va, au point de vue gouvernemental, changer tout cela, et les tracasseries administratives dont se plaint Custine, dont s'était plaint avant lui l’Anglais Swinburne, disparaîtront.

Ceci dit, n'oublions pas que les Espagnols sont hospitaliers; c’est une de leurs plus vives qualités; ils n'étaient pas tous hostiles aux Français qui venaient chez eux. Le même Custine qui regrettait qu'à l’église Saint-Isidore, à Madrid, on soit obligé de se faire passer pour Anglais, doit reconnaitre que « le pays nous accueillerait volontiers, s’il osait ». Il parle ailleurs de la défaveur où sont en ce moment les étrangers et surtout les Français près du gouvernement.

Si le voyageur français, averti à tort, comme le dira Challamel, que les Espagnols sont traîtres, vindicatifs et sauvages (3), se plaint en arrivant en Espagne de la froideur des habitants, s’il les trouve maussades, c’est qu’il oublie deux faits importants : le caractère de l'Espagnol d’abord, qui est hautain et réservé de nature. Et surtout que l'Espagnol, très susceptible, a été mis en garde contre la raillerie française : « los Franceses que, sin conocimiento de nuestras cosas, se empeñan mds que nadie en censurarlas (4) », dit Ponz. Mais notre vieil auteur

(1) Larra, Carta de Figaro, Julio 1834 : « L'Espagne, monarchie régénérée par morceaux, et par morceaux encore opprimée par l’obscurantisme, bête curieuse qui est si à la mode depuis quelque HR dans les journaux et dans les discours, »

(2) Custine, L'Espagne sous Ferdinand VII, t.1, pp. 193 et 218.

(8) Challamel, Un été en Espagne, p. 17.

(4) Antonio Ponz, Viage por España, t. V : « Les Français qui, sans connaître nos mœurs, sont plus acharnés que les autres à les censurer. »

me

GAUTIER EN ROUTE VERS L ESPAGNE 1h)

ajoute que cela ne doit point porter les Espagnols à la colère. Dans les injustices des étrangers il y a peut-être du vrai. Que les Espagnols réfléchissent, qu'ils travaillent à égaler, sinon à surpasser les autres nations. Ce sera la meilleure façon de se venger des attaques injustes. Il y en a beaucoup. L'éditeur de Bourgoing écrivait dans sa préface : « On juge presque partout les Espagnols avec une sévérité révoltante pour qui les connaît et sait les apprécier (1). »

Il ne faut pas non plus croire que l'Espagnol n'était distant que pour le voyageur français; tous les étrangers qui ont traversé la péninsule ont noté cette réaction des habitants.

C’est qu'on voyageait peu en Espagne. L'Italie, la Suisse, l'Allemagne même, lieux de passage, pays à la mode, étaient habitués déjà à recevoir l'étranger et à en profiter. L'Espagne, non. Byron se plaindra de s’y sentir étranger. Jorge Borrow, Washington Irving, Swinburne, s’y trouveront dépaysés par l'accueil bizarre, ou qui leur semble tel, des Espagnols.

C’est encore les Français qui y auront le meilleur accueil. À. Dumas (2) racontera qu’en arrivant à Cordoue il avait été salué par son nom par l'officier de garde ; à la douane, on n’ouvrira pas ses bagages. On serait tenté d’accuser Dumas d’exagération, si on ne savait qu’il y a quelques années le même fait est arrivé au Professeur Camena d’Almeiïda.

Retenons l’extrême obligeance et la courtoisie des Espagnols pour lesquels, malgré tout, l'étranger qui vient chez lui est l'hôte.

Que pensaient donc, des Français, ces Espagnols qui les recevaient chez eux avec ce mélange de rancune et de courtoisie?

Nous allons demander à l'esprit le plus vif, le plus curieux du romantisme espagnol, au Curioso Parlante, à Mesonero, qui connut Gautier, de nous renseigner.

Mesonero ne ménage pas ses critiques aux Français; s’il parle en son nom personnel, croyons aussi qu’il est, comme

(x) Préface de l'ouvrage de Bourgoing.

(2) Dumas, De Paris à Cadix, t. II, p.119.

tous les essayistes, Le reflet de ceux qui l'entourent. Dans son voyage en France il accusera les Français d’immoralité. Quand il partira, en 1840, et qu’il blàmera les auteurs de voyages, c’est aux Français qu’il en veut, puisqu'il parle de « nuestros vecinos traspireneos ». Il reproche aux Français l'importance qu'ils donnent à l'habillement et à la gastronomie; il les traite d'égoiïstes.

Il n’est pas le seul. Breton de los Herreros raillera, non seulement les mœurs extérieures des Français, mais encore leurs habitudes familiales.

Il faut dire, à la décharge de ces vindicatifs écrivains, qu'ils parlent de ce qu’ils connaissent mal. Dans la France, ils ne voient que Paris, et ce Paris même, qu’en savent-ils?

Les Espagnols ne voyageaient pas beaucoup; ils jugeaient souvent par ouï-dire; ils ne connaissaient de Paris que la vie extérieure et n’avaient parfois entendu parler que des lieux de plaisir. Le même fait s’était produit inversement au X VII siècle : le bon Père Labat, en parlant de l’Alameda de Séville, dira n’y avoir vu que le lieu de rendez-vous des Sévillans et ajoutera cette phrase savoureuse : « un certain sexe y va busquer fortune ».

Les Espagnols trouvent le Français superficiel dans ses raisonnements; ils en donnent pour preuve la fausseté des jugements que les voyageurs français ont portés sur l'Espagne : « Los Franceses... han intentado describir la España, pero, o bien se han creado un pais ideal de romanticismo y quijotismo, o bien, desentendiéndose del transcurso del liempo, la han descrilo, no como es, sino como pudo ser en liempo de los Felipes, y.asi, en fin, los mds sagrados deberes, la religiosidad, el valor, la amistad, la franqueza, el amor constante, han sido puestos en ridiculos y presentados como obslinaciôn, preocupaciones, necedad y pobreza de espiritu..…. (1) » |

Et nous touchons ici au point sensible de l'opinion espa-

(1) Mesonero, Panorama Matritense, p.11 : « Les Français ont essayé de décrire l'Espagne, mais, ou bien ils sont créé un pays idéal de romantisme et de Don quichotisme, ou bien, ignorant la marche du temps, ils l’ont décrite non comme elle est, mais comme elle a pu être au temps des Philippe..., et finalement les devoirs les plus sacrés, la religion, le courage, l'amitié, la franchise, l'amour fidèle, ont été tournés en ridicule et présentés comme obstination, préjugés, sottise et pauvreté d’esprit. »

(dy

gnole sur les Français : elle est un peu injuste, car elle est vindicative, c’est une revanche.

Certains Français, soit dans leurs relations de voyage, soit dans leurs ouvrages ou leurs lettres, ont vexé la susceptibilité espagnole qui n'oublie pas.

Les Espagnols ne pardonnent pas à Dumas d’avoir suspecté les mœurs grenadines, d’avoir défiguré, en les citant mal, des mots, des expressions espagnoles (1).

Hs n'aiment pas que Mérimée ait dit que les grands seigneurs se plaisaient à porter l’habit de majo — ce que Jorge Borrow avait dit avant lui — et les ait quelquefois jugés sévèrement. Ils veulent venger ce qu'ils croient être une atteinte à l'honneur national.

D'ailleurs, les Espagnols sont très rarement satisfaits de ce que disent d’eux les étrangers. Antonio Ponz écrivait déjà en 1787, en parlant d’un voyageur italien, le Padre Noberto Caimo : « Este escrilor entre los Estrangeros que han viajado por España es el que mejor nos trala (2) », ce qui prouve qu'ils n’est pas-content de ce que disent les autres.

Il faut, là aussi, une revanche : « Sin duda que nuestros escrilores se habrän dado prisa d vengar el honor nacional y & responder vicloriosamente & los terribles cargos que de dos siglos à esta parle les dirige la Europa entera (3). »

Une autre raison de rancune vient, au dire des Espagnols, du refus des Français de leur reconnaître l'intelligence et les qualités de l'esprit.

Le livre de Victor Fouillée sur les peuples européens disant que l’Ibère est d’intellectualité médiocre a profondément vexé les Espagnols; ils reprochent aux Français de juger en Français, sans faire l'effort de comprendre, ce qui est d’ailleurs un peu vrai.

Ce qui les fâche aussi, ce sont les jugements, parfois igno-

(x 1) Dumas, De Paris à Cadix, t. II.

(2) « Cet écrivain parmi les étrangers qui ont Re à travers l’Espagne est celui qu nous traite le mieux. »

(3) Mesonero, Escenas Matritenses, 2° édit., p.45 : « Sans aucun doute nos écrivains devront avoir pour tâche de venger l'honneur national et de répondre victorieusement aux terribles accusations que depuis deux . siècles jusqu’à maintenant lui a portées l’Europe entière. »

rants, très souvent incompréhensifs, sur les courses de taureaux.

Mais, à vrai dire, tout cela, quel que soit le ton parfois acerbe des diatribes, est un peu superficiel et n’atteint pas le fond intime de l’âme des deux peuples. D'ailleurs les petits travers qu'ont soulignés parfois les voyageurs français, les Espagnols ne les reconnaissent-ils pas eux-mêmes? Tous les peuples en ont.

Dans le Prologue qu'il écrit pour les Escenas Matrilenses de Mesonero, Hartzenbusch dit bien que les Madrilènes de son temps sont un peu ridicules : « Hablando el señor Mesonero con la risa en los labios d sus quisquillosos compatriolas disfrazändoles la lecciôn con la apariencia de la chanza, pudo atraerse un auditorio cada vez mûs crecido, cada vez mds conlento con el amable filésofo, que casliga realmente, pero que fingia acariciar. » Il parle aussi de « la indecisiôn de los costumbres (1) ».

Les Espagnols raillent l’excès du romantisme français, mais Mesonero écrira : « La palabra « romanticismo » me parecia ser la dominante desde el Tajo al Danubio; desde el mar del Norte al estrecho de Gibraltar (2). »

Il ne négligera pas de railler les mœurs madrilènes dans l’article « Antes, ahora y después » : « Suframos con paciencia… pagar cuatro por lo que en loda lierra de cristianos vale dos (3). »

Azorin dans son remarquable ouvrage sur Rivas y Larra nous dira que, si les Espagnols de l’époque romantique se jugent ainsi, ils n'aiment pas qu'un pareil jugement vienne d'étrangers, mais il ajoute : « Después consignaremos que esla incoherencia y superficialidad es el defeclo capital de la vida española (4). »

Admettons donc que ces discussions ne sont pas très graves.

(x) Escenas Matrilenses, Prologo, p. vi : « Mesonero, parlant le sourire aux lèvres à ses susceptibles compatriotes, déguisant la leçon sous l’apparence de la plaisanterie, put s’attirer un auditoire de plus en plus nombreux, : de plus en plus satisfait de l’aimable philosophe qui châtie réellement en feignant de caresser. »

(2) Ibid., p.93 : « Ce mot romantisme me semblait être le mot dominant du Tage au Danube, depuis la Mer du Nord au détroit de Gibraltar. »

(3) Ibid., p. 367 : « Souffrons avec patience... de payer quatre pour ce qui dans tout pays de chrétien vaut deux. »

(4) « Ensuite nous noterons que cette incohérence et cette « superficialité » sont le défaut capital de la vie espagnole. »

Les Espagnols, quels qu'ils soient, malgré leurs rancunes et leurs sourires, ne peuvent nier l'influence française (x).

Mais, pour bien comprendre l’état des esprits à l’époque de Gautier, il est, je crois, indispensable de remonter très rapidement dans le passé. Les idées ne naissent pas spontanément, et pour qu'elles éclosent, il faut une lente préparation.

Depuis des siècles l'Espagne est mêlée à notre histoire, à notre littérature, à nos mœurs. Il est difficile de distraire l’esprit français de cette terre voisine, quelquefois ennemie, qui nous a donné beaucoup, mais à laquelle nous avons peut-être donné plus encore.

Le voyageur français qui va à San Juan de Pasages s'arrête étonné devant la vieille croix qui éternise, en le glorifiant du côté espagnol, le souvenir du désastre de Roncevaux.

Mais que de fois, depuis, les nations amies se sont tendu la -main, ont échangé leurs pensées, les produits de leur sol!

Les rois de France et de Navarre peuvent-ils oublier que les frontières sont vagues par endroits, entre les deux races, au milieu des pics pyrénéens?

Des princesses d’Espagne, Anne, Marie-Thérèse, ne sont-elles pas venues donner au trône français des héritiers à moitié espagnols? Et le trône espagnol n’a-t-il pas été occupé par un prince français, redevenu espagnol au-delà des monts, Phillippe, petit-fils de Louis XIV? Une guerre entre ces deux peuples ne paraît-elle pas presque fratricide?

Il serait trop long ici — et ce n’est pas l’endroit — de raconter comment l’histoire de l'Espagne s’est trouvée souvent mêlée à celle de la France. L'opinion française n’a pu, depuis des siècles, se détacher de la préoccupation de l'Espagne.

Nos mœurs ont été bien souvent teintées d”’ « espagnolisme », et l'Espagne, avec ses qualités et ses défauts, a donné maintes fois le ton à la société.

Brantôme et Montaigne salueront l'Espagne. Corneille, Voiture, Molière, puiseront sans vergogne dans le trésor de la

(1) Cf. les travaux de Martinenche et de Le Gentil.

péninsule. Cyrano de Bergerac paraît être le type de l'Espagnol « moyen », dirions-nous aujourd’hui.

La Fontaine écrira :

« Les Espagnols sont vains, mais d’une autre manière.

Leur orgueil me semble, en un mot, Beaucoup plus fou, mais pas si sot (1). »

Le XVIII siècle « espagnolise » aussi : « Son Excellence était donc un jeune seigneur espagnol vif, ardent, comme tous les amants de sa nation que l’on croit froide et qui n’est que paresseuse (2). »

Jamais l'Espagne n'avait été dans la littérature française plus vivante, plus triomphante, et Le Sage sera pour beaucoup dans cette gloire.

Rappelons Le Voyage de Figaro en Espagne de Fleuriot de Langle, libelle indécent et insultant pour l'Espagne, mais qui montre à quel point l’opinion était hantée par ce pays.

Un ouvrage précieux est le tableau de l'Espagne moderne de Jean-François de Bourgoing, paru en 1780.

Et nous voici à la veille de la Révolution, où toutes ces préoccupations, semble-t-il, vont sombrer dans la tempête. .

Cependant l'Espagne ne quitte pas le champ de la pensée française, et les événements du pays espagnol continuent d’intéresser les Français.

Nous trouvons que les relations restent, à cette époque, cor- diales : « L’escadre française reçoit les meilleurs traitements de la part du gouvernement espagnol; ce dernier l’a autorisée à prendre dans l'arsenal tout ce qui lui est nécessaire pour se remettre; les malades sont traités dans 1e hôpitaux avec le plus grand soin (3). »

On suit en phbte avec intérêt les progrès des idées libérales ou révolutionnaires en Espagne : « On avait répandu, il y a quelque temps, le bruit de l’arrivée d’une bulle papale qui supprimait les couvents en Espagne; cette nouvelle était controuvée; il est vrai, au contraire, que la junte établie pour les

(x) La Fontaine, livre VI, fable xv.

(2) Beaumarchais, Lettre modérée sur la chule et la critique du « Partie de Séville », p.13, éd. de 1775, Paris, Regnault.

(3) Gazette nationale, n° 109, nonidi 19 nivôse an IV de la République.

réformes ecclésiastiques s’est dissoute sans rien faire. L'esprit public en Espagne n’est pas encore mûr pour de pareilles opérations (1). »

Malgré le fossé que les guerres de Napoléon creuseront entre les deux nations, les relations « {ouristiques » reprendront assez vite, puisque vers 1820 paraîtra l’ouvrage de Vaysse de Viliers : Les roules:de Paris en Espagne, le premier en date de ces voyages qui soit simplement un guide.

Enfin va sonner l’heure du romantisme.

L’ « esprit romantique » — si on peut rapprocher ces deux mots dont la réunion choque d’abord, s’il est vrai tout au moins que le romantisme n’est pas spirituel — va chercher à satisfaire deux besoins primordiaux : un concept révolutionnaire et un idéal de chevaleresque extravagance ; l'Espagne va combler ces deux espoirs.

Pourtant, dira-t-on, l'Espagne a déjà servi de modèles aux classiques; sans doute, mais ce ne sont pas les mêmes modèles qu’elle fournira aux romantiques. D’ailleurs la pièce la plus espagnole des classiques, le Cid, n’est-elle pas plus romantique que toutes les pièces romantiques?

Les traductions qui avaient été faites des romans s de la chevalerie espagnole deviennent la mine où vont puiser les Jeunes-France. Ce sont : le XII livre d'Amadis de Gaule traduit d'espagnol en français par Gohory et que la nouvelle école remet à la mode (2); — la traduction libre d’Amadis de Gaule par L. de la Vergne comte de Tressan (3); — l’histoire de l'admirable Guzman d’'Alfarache, traduite de l’espagnol par Mathieu Aleman (4); — la vie de Lazarillo de Tormes, traduite par un demi-anonyme : M.P.B.P. (5). |

Le classicisme a ignoré tout le décor de l'Espagne; or, il n’y a pas de décor plus romantique : « Espagne grandiose et romantique », dit Byron au premier chant de Child Harold.

Que l’on s’imagine l’émerveillement d’un poète, d’un litté-

(1).Gazette nationale, n° 142, duodi 22 pluviôse an IV de la République.

(2) XIII: livre d’Amadis de Gaula traduit par Gohory, Paris, 1571.

(3) Louis de la Vergne comte de Tressan, Amadis de Gaula, Paris-Amsterdam, 1770.

(4) Guzman d’Alfarache, traduit par M. Alleman, Paris, 1695.

(5) La vie de Lazarillo de Tormes, Paris, 1616.

rateur de la nouvelle école, transporté devant ces richesses incalculables, répondant toutes à ses besoins.

Ce sont Les cathédrales gothiques espagnoles, si peu connues, que l’on va feuilleter avec la même fièvre qu'un livre inédit.

C’est la forêt de sculptures des fabuleux retables de bois et de pierre, dont quelques-uns, comme celui de San Nicolas à Burgos, contient 450 figures et où l'imagination effrénée du romantique s'arrêtera, épuisée d’avance, devant une richesse d'invention supérieure à la sienne, mais dans laquelle il trouvera, aussitôt après, l'élan nécessaire pour repartir vers de nouvelles débauches de rêve.

Ce sont ces paysages étranges et peu connus encore qui frapperont ces âmes romantiques assoiffées de sensations fortes et étranges. On verra se lever les montagnes mystérieuses, sauvages, effrayantes.

N'oublions pas que les Pyrénées ne sont connues dans la littérature française que depuis Ramon de Carbonnières, à la fin du XVIII: siècle.

On s'arrêtera, interdit, devant les grands paysages de Castille. Quelle contrée plus que la Castille devait séduire les romantiques? La Castille est un des pays où se révèle le mieux le sens du monde, je veux dire un pays où l'âme prend à la fois un développement humain et surhumain qui l'approche de Dieu. Devant une nature pareille, et un cœur pétri par cette nature, Dieu doit ouvrir tout grands des bras d'amour et de miséricorde. Les attaches de l’homme avec la terre paraissent ici dépouillées de tout artifice; pas d’exaltation poétique facile, pas de charme doux et ensorcelant, pas de larges respirations heureuses des lignes et du sol, pas d’aide de la terre à l’homme, et pas de reconnaissance de l’homme envers la terre.

Une communion intellectuelle d’abord, une révélation des extrêmes fins de la terre à l’homme; une brûlante ardeur dévorante, une flamme ravissante et absolue : sainte Thérèse sous les murs d’Avila; la perte de notre moi en une vague d’or et de fièvre; l'énergie fabuleuse qui soulève, puis, simultanément, la grave ferveur du vent glacial. Glacial, mais si léger, qu'il paraît venir des zones supra-terrestres, j'entends dans le domaine de la pensée. Sur cette ardeur qu’on aurait

GAUTIER EN ROUTE VERS L'ESPAGNE Gr

tort de croire seulement mystique — elle est trop près des passions terrestres — souffle une austérité qui paraît d’abord désolée. Pas de renoncement pourtant; cette terre de Castille vit d’un souffle ardent au contraire. Mais, satisfaite de cette double face de sa vie faite de gravité et de volupté, elle n’ajoute pas les vains ornements ordinaires par lesquels s’enchantent les hommes. Et le fond suprême et magnifique de l’âme espagnole apparaît ici comme une des plus riches et des plus admirables manifestations humaines de la volonté de Dieu.

‘Comment cette âme espagnole n’aurait-elle pas séduit les romantiques ? Comment cette terre passionnée ne leur auraitelle pas paru un jardin de délices ?

Ils vont se précipiter vers ce Paradis, et y puiser à pleines mains, faire « leur » ce pays que le Marquis de Custine appellera «le pays romantique par excellence ».

L'Espagne, étant la terre des contrastes, des exagérations et parfois des outrecuidances, constiluait un cadre rêvé pour l’imagination des romantiques, assez portés par ailleurs à croire tout ce qu’on leur racontait.

S'ils avaient envie d’aller en Espagne, ce n’était pas pour contrôler cés merveilles d’outre-monts, mais pour en faire des réalités ; ils ne verront d’ailleurs que les beautés.

Un peu plus tard, Quinet écrira : « Froide comme le Golgotha, brûlante comme la maison du soleil, ascétique et pompeuse, n'est-ce pas là l’âme de l'Espagne? n'oubliez pas surtout l’orgueil et la joie du triomphe (r). » Sa misère même sera une raison de plus de l’aimer : « J’étends malgré moi un manteau de misère sur toute la face de ce pays; je suis impuissant à la soulever (2). »

Les mœurs espagnoles vont être prétextes à études, poésies, divertissements. Les danses espagnoles, le fandango, la jota, si décriées par les voyageurs anglais (3), seront admirées en France. Il n’est que de voir la réputation faite à Dolorès Serral et aux sœurs /Voblet.

Tout ce que l'Espagne présente de souvenirs chevaleresques : les cours d'amour des beaux émirs, les siècles d’occu-

(1 “Ouinet Mes vacances en Espagne, P: 147.

(2) Ibid.

(3) Swinburne, par exemple.

pation arabe, les tournois entre seigneurs de l'Islam et chevaliers chrétiens sous les murs des villes, où les belles sultanes voilées sentaient battre leur cœur tour à tour pour les uns ou les autres de ces héros, les jardins enchantés où le soldat, prisonnier d’un charme, devient poète.

Ces jardins arabes d’Espagne ne sont-ils pas un lieu de délices? Les larges escaliers de pierre descendent en gradins bas, vers des perspectives infinies que borde un fleuve heureux, Tage ou Guadalquivir. Des buissons de jasmins et de roses accompagnent le promeneur jusqu’au bord des vasques d’eau limpide où la main rêveuse laisse choir les pétales des fleurs qu'elle a rêveusement cueillies au passage. L’âme s'étonne de la douceur d’un tel charme; le monde est loin. Assis sur la pierre chaude qui retient l’eau courante, le voyageur enchanté regarde se dessiner dans la fontaine un autre pays inaccessible. L’air est si léger, l’eau si claire, les arbres d’un vert si intense et l’atmosphère si calme qu’on ne sait plus où est la vérité. La fleur vivante, est-ce celle que l’eau reflète, ou celle qui frôle votre tête? Quel chemin faut-il prendre désormais : celui qui nous a conduit, ou celui qui s’ouvre dans ce pays inconnu de l’eau? Jardins arabes d’Espagne, seuil d’un poétique mystère où s'inscrit en lignes suaves le besoin éperdu de l’âme de.poser un instant sa dure énergie et de se laisser mener au fil des songes, comment leur intense poésie n’auraitelle pas captivé l'âme des romantiques? Elle a touché même l'esprit sec et expectatif de l’anglais Swinburne, qui n’a pu s'empêcher d’en être ému : « Tout ce que l’on aperçoit, dit-il, rappelle à l'esprit les idées romanesques de magie, de chevaliers enchantés ou d’esprits errants ou malheureux (1). »

Le romantique ne découvre pas l'Espagne, mais il en fait son domaine. :

Chateaubriand rendra à l'Espagne un sagace et poétique hommage : «Loin des tours vermeilles, il n’y avait ni fruits agréables, ni fontaines limpides, ni fraîche verdure, ni soleil digne d’être regardé (2). » Les grandes bruyères, et les bois

(x) Swinburne, Voyage en Espagne en 1775, p.383. (2) Chateaubriand, Le dernier Abencérage, p. 201.

de palmiers du royaume de Murcie, lui paraissent des lieux enchantés. Que dire de sa description de Grenade? il y reviendra plusieurs fois : « L’Alhambra me parut digne d’être regardée même après les temples de la Grèce (1). »

Ce n’est pas seulement le paysage qui l’intéresse; les mœurs des habitants lui sont chères. à

L'Espagne remplit les premières poésies de Musset; mais c’est une Espagne de carnaval; les Andalouses vivent à Barcelone, ce qui d’ailleurs est possible, mais cette Espagne ne devait pas, ne pouvait pas plaire aux Espagnols. Musset suit instinctivement une mode, mais très superficiellement.

Nous trouvons une Espagne bien autrement vivante chez Sthendal. Cela paraît un paradoxe : cherchez l'Espagne chez l'italien Stendhal.

L'Espagne est, chez Stendhal, étonnamment aimée, parfaitement comprise. Ce pays lui est cher, il l’appelle la « noble Espagne » : «IL y a même vers les Pyrénées une nuance de galanterie romanesque et d’inclination aux aventures qui annoncent déjà la noble Espagne (2). »

La « noble Espagne », c’est ainsi que l’appellera un autre voyageur, allemand cette fois, Moritz Willkomm, lorsqu'il l’approchera pour la seconde fois (3).

| Cette âme espagnole, Stendhal en parlera souvent : « J'aime * de passion les Espagnols, c’est le seul pays aujourd’hui qui aime faire ce qui lui plaît, sans songer aux spectateurs (4). »

Il va en Espagne dans une période de sa vie assez agitée : « Entre 1820 et 1831, j'ai fait quatre voyages en Italie, en . Angleterre et à Barcelone. »

La beauté des femmes espagnoles le frappe; dans la vie d'Henri Brälard (5), il dit que, de toutes les femmes qu'il a aimées, « Metilde l’a emporté par les sentiments nobles et espagnols », et il décrit ainsi une Espagnole : « Ce n’était point la majesté d’une femme de Rome; c'était toute la pétulance et si j'ose dire toute la coquetterie apparente de la race ibère. »

(1) Ibid.

(2) Stendhal, Mémoires d'un louriste, t.1, p.94.:

(3) Cf. Revue internationale des éludes basques, déc. 1933. (4) Stendhal, ibid., t. II, p. 228.

(5) Vie d'Henri Brülard, p. 148.

Parlant de sa tante Élisabeth, il dira qu’elle avait « l’âme espagnole, son caractère était la quintessence de l’honneur » ; et ailleurs il parle de son « silence hautain et espagnol ».

Quand elle admirait quelque chose, elle disait : « Cela est beau comme le Cid. » — « Les sentiments espagnols communiqués par ma tante Élisabeth me mettaient dans les nues, je ne songeais qu’à l'honneur, qu’à l’héroïsme (1). »

Si bien que la découverte de Don Quijote lui paraît être la plus grande époque de sa vie, et Cervantes va rester pour lui, avec l’Arioste, l’auteur le plus cher.

Raisonnant sur ce caractère espagnol qui, dit-il, lui fait détourner sa mémoire et ses regards de tout ce qui est bas, il le compare au caractère français : « Le caractère espagnol fait une belle opposition avec l’esprit français, dur, brusque, peu élégant, plein d’un orgueil sauvage, jamais occupé des autres (2). »

Par contre, il trouvera que « la chaleur des passions fait un peu trop oublier une retenue nécessaire ».

Mais quelle jolie description il nous donne de l’Andalousie : « L’Andalousie est un des plus aimables séjours que la volupté se soit choisis sur la terre... Les Maures en abandonnant l’Andalousie y ont laissé leur architecture et presque leurs mœurs... je dirai du moins de l’architecture mauresque que son principal trait consiste à faire que chaque maison ait un petit jardin entouré d’un portique élégant et svelte; là pendant les chaleurs insupportables de l’été, il règne sous les portiques une fraîcheur délicieuse; au milieu d’un petit jardin il y a toujours un jet d’eau dont le bruit uniforme et voluptueux est le seul qui trouble cette retraite charmante : le bassin de marbre est entouré d’une douzaine d’orangers et de citronniers (3). »

S'il a aimé l'Espagne, Stendhal n’a pas beaucoup contribué à la faire connaître, son œuvre étant assez secrète; et si on le place ici parmi les romantiques, ce n’est point pour soutenir un paradoxe, mais parce que les citations ci-dessus contri-

(1) Stendhal, Vie d'Henri Brûlard, pp. 186-223. (2) Stendhal, De l’Amour, p.216.

(3) Stendhal, De l'Amour, t. 1H, p. 15.

CF. p. 78. — CoSTUME DE FEMME DU PEUPLE DE BORDEAUX

Cf.p.57. — Un Lanpais A L'ÉPOQUE DU VOYAGE DE GAUTIER

Cf. p. 83. — La Haya (ou 3 CoURoNNES) VUE DE LA FRONTIÈRE

Cf. p. 83. — La RHUNE VUE DU POINT DE HALTE DE LA VOITURE DE GAUTIER À URRUG

buent à confirmer l'existence de cette atmosphère dont il est question.

Au contraire, Mérimée servit la gloire de l'Espagne. Il avait donné dans Le Globe de 1824 des articles sur le théâtre espagnol (1).

La publication du Théâlre de Clara Guzul en 1825 fit beaucoup de bruit; l’imitation du théâtre espagnol était plus ou moins fantaisiste, mais en dénotait cependant une connaissance suffisante; malheureusement, quand l'érudition lui fait défaut, l’auteur invente.

Carmen, qui ne paraîtra qu’en 1846, ne peut être citée ici que pour mémoire (2).

Ce qui est intéressant, c’est qu'il fit, comme tous les romantiques d'alors, son Voyage en Espagne en 1830. Les « Lettres d’Espagne » au directeur de la Revue de Paris (1831-1833) l’attachent un peu à cette terre vers laquelle son talent attire de plus en plus l’attention du public français.

L'Espagne prend vraiment en France une place prépondérante, et la langue espagnole aussi. Depuis longtemps les grammaires espagnoles s'étaient succédé en France, et la langue castillane avait préoccupé lecteurs et érudits français.

Ou avait eu la grammaire : de Oudin en 1610; de Techeda en 1620; de Trigny et Lancelot en 1660; de Ferrus en 1680; de l’abbé de Vayrac en 1708; de Sobrino en 1724. — Plus près de l’époque qui nous occupe, celle de Nuñez de Taboada en 1822. — En 1821 avait paru une grammaire espagnole composée par l’Académie royale espagnole, traduite en français, enrichie de notes explicatives, de remarques et de citations, dédiée à Son Altesse Royale Monsieur, frère du roi, par Cha-

__ (x) Cf. Trahard, introduction à la nouvelle édition du Théâtre de Clara

Gazul. rs

(2) Il m'a paru intéressant de noter ce fait peu connu : Dans les Miscellanées de Badakit d'Orsanco (Saint-Palais, Monsieur Clèdes, 1924), on trouve sous le titre : Contrebandier, un fait divers très dramatique qui s'est passé au début du siècle dernier; or, c’est en basque trait pour trait, décors et acteurs basques, la nouvelle corse de Mérimée, Maleo Falcone, parue en 1828; Mérimée aurait-il puisé dans le fonds hispano-basque ? (Cf. Gure-Herria, octobre 1933.)

lumeau de Verneuil (1). On peut lire sur cette publication l’article de Raynouard, dans le Journal des Savants de mars

D’autres études, à but en partie scientifique, avaient déjà paru sur l'Espagne; citons ici les travaux d'Alexandre de Laborde et son Voyage pilloresque el arlislique de l'Espagne; V'édition espagnole de cet ouvrage a été publiée à Madrid d’après un privilège exclusif accordé par Sa Majesté Catholique à l'éditeur Antoine de Boutteville, peintre de la cour.

Un second ouvrage paru en 1809 est une véritable encyclopédie de tout ce qu’il fallait savoir sur l'Espagne. L’effort de Laborde est très grand, et le résultat de son travail nouveau en France; il attira l’attention de l’opinion publique, la retint par l’importance des renseignements, la multiplicité des descriptions, la tournure à la fois scientifique et artistique de l’ouvrage.

Laborde rendait un juste hommage aux voyageurs qui l’avaient précédé : Bourgoing, Swinburne, Duperron, étrangers à l'Espagne et qui la visitèrent à différentes époques, et aussi aux Espagnols qui ont aidé à connaître leur pays Ambrosio de Morales, Lastanosa, Florez, Ponz, et tant : d’autres.

L'Espagne sous Ferdinand VIT, du Marquis de Custine, est un livre remarquable, bien qu’assez partial au point de vue politique et social. Custine est un aristocrate traditionaliste, philosophe et érudit, véritable esprit français, vif, clair, apportant à juger ce qu’il voit une rare distinction de pensée; il écrit dans une langue dont la correction n’exclut pas l’émotion. À chaque instant une saillie spirituelle anime le récit; les péripéties du voyage sont racontées avec entrain et bonne humeur, il ne laisse dans l'ombre, qu'il s’agisse de mœurs ou du pays, aucun détail, quand il est caractéristique de l’Espagne, sans que la nature toutefois joue dans ce récit un rôle prépondérant; c’est une des plus jolies relations de voyage que l’on puisse lire; Custine, lui aussi, se plaît à reconnaître

(1) Grammaire espagnole, par Challumeau de Verneuil, 2 vol. in-8, Paris, Sanson, 1821.

la noblesse des Espagnols : « J'avais besoin de repasser la généalogie de ce peuple pour me préparer à rendre aux Castillans en haillons les honneurs dus à tant de noblesse et de misère (1). »

Le Voyage pilloresque de Taylor, paru en 1826, orné de merveilleuses illustrations, eut aussi un grand succès.

La Révolution espagnole fit rebondir l'attention, et l’Espagne se classe au premier rang dans les préoccupations de ce bouillant monde romantique, révolutionnaire surtout en apparence.

À côté de tous ces voyageurs, les littérateurs proprement dits ne chômaient pas :

Henri de Latouche, qu'Émile Deschamps appelle l’ « huissier du romantisme », avait fait jouer, le 5 novembre 1831, au Théâtre-Français, sa pièce La Reine d'Espagne, qui n’est pas fameuse, mais qui ne méritait pas l'échec honteux qu’elle subit malgré l’appui de George Sand (2).

Casimir Delavigne, Malefille, Dumas, prennent des sujets de drames dans l’histoire espagnole.

Enfin que dire de l’apport de Hugo dans cet engouement pour l'Espagne qui n’ait pas été dit? (3) Qui n’a balbutié en apprenant à lire les vers fameux :

« Vraiment la reine eût près d'elle été laide Quand, vers le soir,

Elle passait sur le Pont de Tolède En corset noir. »

Et qui ne les a répétés sur le pont de Tolède à l'heure où la Sierra prend au soir tombant ces teintes de flamme rouge et or, couleurs de l'Espagne? Hugo a si bien compris l'Espagne que l’on ne peut séparer ses vers magnifiques de la terre ardente et qu'il faut oublier les erreurs un peu ridicules d’Hernani et de Ruy-Blas en souvenir de ce que la noble et géniale

(1) Gustine, t. I, p. 129.

(2) Cf. à ce sujet l'introduction de Frédéric Ségu à la réimpression de La Reine d’Espagne, édition des Belles-Lettres.

(3) Un domaine reste inexploré à peu près, c'est le séjour à Pampelune sur lequel nous préparons une étude spéciale.

pensée du Poète a su promener de rêves sur ce sol-et sous ce ciel d'épopée.

nt /

L'Espagne est donc pour le Français romantique la terre promise, il y vit en pensée avant d’y atteindre en vérité. Gautier va y chercher la réalisation de son rêve, il entre dans une atmosphère d’art, de pittoresque et de poésie.

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