‹ Théophile Gautier et l'EspagneChapitre 9 sur 79 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'importance des voyages à l’époque de Gautier. — Comment les contemporains et lui-même comprennent les voyages

L'amour des voyages a toujours été un des grands mobiles des actions humaines. L'esprit aventureux s’agite chez presque tous les hommes, et l’histoire, comme la littérature, est pleine des exploits qu’il entraine.

Nous allons essayer de voir comment, à l’époque de Gautier surtout, quelques voyageurs ont compris ce désir de mouvement, et comment ils en ont fait part aux autres hommes.

Nous chercherons ensuite à quel groupe nous pouvons rattacher Gautier.

Voyager! que d'émotions diverses, que de réactions différentes ce mot provoque! C’est un de ces mots que chacun peut expliquer à sa manière, et qui, lourd de sens et chargé de pensées, se colore suivant le temps, la personnalité, la mode.

-Pour celui qui trouve à la vie un sens trop profond, qui charge ses jours de trop de réflexions, qui se fait de soi-même un compagnon trop ponctuel, trop présent, voyager n'est-ce pas, paradoxalement, le repos?

En un mot n'est-ce pas, sous une forme naturelle et absorbante, la joie libératrice de sortir de soi-même?

Mais, à vrai dire, ceux qui voyagent poussés par ce besoin avide et douloureux n’écrivent guère. Aussi n'est-ce pas ceuxlà qui présentement nous intéressent, c’est aux bavards qu'il faut nous adresser.

Bavards, disons-nous ? Aussi la première question à se poser sera la suivante : Quel voyageur nous dira la vérilé? En existet-il?

Quevedo prétendait que non. Dans La forluna con seso o la hora de todos il imagine que, pendant une heure, chacun sera obligé de faire l'impossible : « On condamne, dit-il, un ambitieux à tondre des mules, un greffier à écrire en fin, un voyageur à dire la vérité (1). »

Résignons-nous donc à ne pas connaître absolument la vérité. D'ailleurs, si elle est une dans l’ordre moral, elle est diverse quand il s’agit de récits de voyage. La vie prend pour chacun différents visages, et le voyageur pourra parler d’une façon ou d’une autre suivant l’idée directrice qui le mène.

Une amusante page de Charles de Bernard classe ainsi les voyageurs, à l’époque qui nous intéresse : « Le voyageur positif se préparait aux jouissances (du paysage) par une tranche de saucisson de Bologne et une bouteille de vin de Montbéliard. |

« Le voyageur sentimental ouvrant sa poitrine à l’air des Alpes et cherchant d’un œil extatique le chamois perché aux cimes des rochers, et le fraisier fleurissant au bord de la glace.

« Le voyageur statisticien, un plan de Chamony à la main et en vérifiant l'exactitude, aiguille par aiguille, glacier par glacier.

« Et enfin le voyageur amoureux qui ne voit que ce qu'il aime (2). » | qe

Cette classification est un peu simpliste, mais elle montre que le goût des voyages avait gagné, à cette époque, non seulement toutes les classes de la société, mais aussi toutes les catégories de gens. La mode était aux déplacements. Déjà, en

(1) Dom Pablo de Ségovie, édition Warée, p. 10. (2) Ch. de Bernard, Gerfaut, p. 91.

1809, Laborde écrivait : « Parmi les occupations que la mode encourage depuis trente ans, il n’en est peut-être pas de plus raisonnable que le goût des voyages, soit qu’on le considère comme un moyen de s’instruire, de rétablir sa santé, de se distraire des chagrins, ou comme l'ambition d’être utile ou d'avancer le progrès de la science (1). »

En même temps que la mode des voyages, se développe celle d’en écrire les relations. Si l’on part de chez soi, il y a surtout un motif, dit Mesonero : « y este moltivo no es otro que la intenciôn que simulldneamente forma de hacer luego la relaciôn verbal o escrila de su viage (2) ».

Mais que seront ces relations de voyage? se demande-t-il. Sont-elles faites dans le but d’être utiles à nos semblables par la peinture de la vérité, par l’étude de la philosophie et de la science ?

Nous ne sommes plus au temps où « un Ponz o un Cabanilles creian de su deber llenar tomos y mds lomos (3) », pour écrire, comme le premier, les descriptions des trésors artistiques de l'Espagne, ou, comme le second, pour expliquer la minéralogie, la botanique de son pays.

Pour agir ainsi, il faut commencer par des années d'étude et de méditation sur les sciences et les arts, il faut avoir du jugement et le sens de la critique.

Il faut, dit encore Mesonero, ne pas craindre les fatigues et les intempéries, comme un Rojas Clemente qui explore la flore d’une contrée; ne pas avoir peur de la poussière pour déchiffrer, comme Florez y Villanueva, des centaines d’archives. | Il faut comme El Cano ou Don Jorge Juan « dar la vuella al mundo para acercarse & conocer su figura esférica (4) ».

C’est trop d’ambition : ayons-en moins que Mesonero et prenons notre plaisir à de moins extraordinaires aventures.

(x) À. de Laborde, t.I, p. tr.

(2) Mesonero, Recuerdos de Viage, t. IT : « ce motif n’est autre que l'intention prise en même temps de faire, aussitôt arrivé, la relation verbale ou écrite de son voyage. »

(3) « Comme un Ponz ou un Cabanilles croyaient de leur devoir de remplir des tomes et des tomes. »

(4) Comme El Cano ou don Jorge Juan, « faire le tour du monde pour reconnaître de près sa figure sphérique ».

À étudier d'assez près ces opinions rassemblées ici, on peut les partager en diverses catégories :

Nous trouverons d’abord ceux qui voyagent pour s'amuser ou pour s’instruire.

Ils seront bientôt suivis de ceux pour lesquels le voyage est une aventure : aventure d'amour, découvertes, ou suite de péripéties inattendues.

Plus calmes, mais non moins enthousiastes, seront ceux qui ne voient dans un voyage que le côté artistique et pittoresque de la vie.

Nous rencontrerons ensuite ceux qu’on peut appeler les naïfs, ceux qui veulent être absolument et simplement sincères. Le pourront-ils ?

Peut-être pas plus que ceux qui veulent être véridiques et exacts et qui pourtant feront tendre vers ce but tous leurs efforts.

Voyager pour soi-même, pour se distraire, se reposer des soins journaliers, voir des choses nouvelles, apprendre, fortifier son esprit, c’est peut-être ainsi que devraient voyager les sages, en suivant les conseils de Montaigne : « À cette cause le commerce des hommes y est merveilleusement propre, et la visite des pays étrangers, non pour en rapporter seulement à la mode de la noblesse française : combien de pas à Santa Rotonda, ou la richesse des caleçons de la Signora Lucia... mais pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons et pour frotter et limer notre cervelle contre celle d'autrui. Le voyager me semble un exercice profitable, l'âme y a une continuelle exercitation à remarquer des choses inconnues et nouvelles (1). »

Faire « du voyager » un plaisir, et prendre pour cela toutes assurances à l’avance, est d’une aimable sagesse.

Aussi fera-t-on bien de suivre les conseils qu'au XVIE siè-

cle l'abbé Giacomo Fantuzzi donnait à ceux qui entreprenaient de longues pérégrinations : D'abord se recommander à la Vierge et aux Saints; se munir de lettres de change et bien garnir sa bourse, coudre des pièces d’or dans ses chausses est

. (x) Montaigne, Essais, livre I, chap. 26.

une bonne précaution; une non moins bonne est d’avoir sur soi, en cas, de quoi manger; si on n’en use pas soi-même, on peut toujours jeter quelque croûte aux chiens qui aboient derrière vous et ainsi se débarrasser de leur poursuite.

Que notre Gautier — qui avait toujours faim — eût été sage de garnir ainsi son sac; il aurait pu calmer, non seulement son estomac, mais ceux des lévriers qui voulaient, à Alhama, le dévorer.

Mais ce n’est pas tout : Évitez, dit l’abbé, de voyager avec des femmes : il faut leur laisser la meilleure place, surtout lorsqu'elles sont vieilles; quel avantage en tirer?

Avec le latin qui vous fait comprendre partout, vous pouvez vous mettre en route, le voyage sera une joie (1).

Cette même joie personnelle et simple, plus près de nous d’autres voyageurs l’ont désirée.

Heine cherche le jeu d’une libre fantaisie poétique qui se complait aux joies de la route (2).

Mais celui qui personnifie le mieux cette compréhension du voyage est Edmundo de Amicis. Celui-ci se promène, il cherche la nouveauté, la distraction : « demander mille choses à ses voisins, faire le croquis d’un village ou d’un groupe de paysans, dire deux fois par heure : j'y suis (3)... » Tout son livre a une gaieté, un allant, qui en font une lecture d’un rare agrément; il s’est amusé et nous amuse.

Une autre catégorie de voyageurs part aussi pour se distraire. Mais non plus pour se divertir avec sagesse, simplement, joyeusement. Ils cherchent des aventures; soit que la vie quotidienne pèse lourd, soit que la lassitude d'horizons trop connus fasse gris leurs jours; soit qu'un chagrin les tenaille et qu'ils aient besoin, comme Byron, de le promener aux quatre vents du monde : attitude qui paraît très romantique au premier abord et qui n’est qu'humaine; soit enfin qu'une telle âme aventureuse souffre en eux, que seuls peuvent les satisfaire les départs, toujours plus fréquents et pour plus

(1) Relation du voyage de Fantuzzi de Bologne à Ravenne en 1653, ms. 1345-424, Bibl. V.-Em. Rome, cité par Rodocanachi.

(2) Heïine, Tableaux de roule.

(3) E. de Amicis, L'Espagne, p. 8.

loin. Laissons là les hasards amoureux qui attirent ceux qui,

« s'ennuyant au logis, sont assez fous pour entreprendre un voyage en lointain pays »,

et songeons à ceux que les dangers n’effraient pas et qui, tel le héros de Rabelais, « deniers et aultres hardes print et chargea comme était besoin pour long et hasardeux voyage (1) ».

Ceux-là justement sont tentés par les aventures dangereuses; ce sont peut-être les vrais voyageurs.

Qu'ils soient partis, comme le voulait Mesonero, pour découvrir des mondes nouveaux, pour explorer des pays inconnus, pénétrer des civilisations oubliées; que leur voyage soit une bataille, un fol espoir, un rêve imprécis ou irréalisable, ceuxlà font circuler dans leurs relations un air enivrant.

Voilà ceux qui voyagent en apôtres, comme ce fameux Jean Journet qui parcourt toute l’Europe, au mépris des fatigues et des avatars de toutes sortes, pour propager le fourriérisme, ceux qui vont se battre avec les bêtes fauves comme Jules Gérard, le tueur de lions; ce sont les grands marins voyageurs qui remplissent le. monde du bruit de leur courage : un Du Chaffault, un De la Pérouse.

Ceux-là, il faut bien le dire, n'ont rien vu du paysage qu'ils ont traversé : ce sont des aventuriers, au sens le plus noble du mot.

Presque aussi égoïstes sont ceux qui ne voient dans un voyage que prétexte à des jouissances d'art et de pittoresque. Mais ce sont des visuels, inconsciemment ils nous font profiter de ce qu'ils ont vu et senti.

Maxime du Camp, par exemple, dans ses voyages en Belgique, en Égypte, sera surtout séduit par le pittoresque de la route. Il dit d’ailleurs que le devoir du voyageur est de se préoccuper de ce pittoresque, de le dégager des autres émotions, et d’en bâtir une série de tableaux. Attitude romantique en somme, qui était déjà celle de Rousseau : « Je m’amusais à les parcourir (les prairies) avec ce plaisir et cet intérêt que m'ont toujours

(1) Rabelaïs, tiers livre, chap. xuix. -

donnés les sites agréables et m’arrêtant quelquefois à fixer des plantes dans la verdure (1). »

C’est ce même besoin de saisir dans la nature le côté pittoresque que Chateaubriand avoue dans l’Jlinéraire de Paris à Jérusalem : « J’allais chercher des images, voilà tout. »

Mais le type des voyageurs qui ne visent que le but artistique est Antonio Ponz, celui-là cependant, avec le désir d’en faire profiter le lecteur. Pour lui le voyage artistique doit être une promenade artistique, et la relation de voyage un recueil d'émotions d’art. Sa principale préoccupation sera de decir la verdad (2).

« Decir la verdad : dire la vérité », c’est l'ambition de toute une catégorie de voyageurs, bien intéressants et dignes d’estime : ceux qui veulent être absolument et simplement sincères.

Ceux-là n’essaient pas de nous mentir, sous prétexte qu'ils viennent de loin, ils ne sont pas comme ces voyageurs, dont parle Théodore de Banville, qui « essaient de faire croire qu'ils apprennent à 5oo lieues de la rue du Bac un secret impossible à révéler à Paris ». S'il leur arrive de raconter d’étranges aventures, c’est qu’elles leur sont véritablement arrivées. Ainsi Antoine Fauchery, dont Théodore de Banville dira : « Je le remercierai d’avoir si honnêtement et si délicatement renoncé aux privilèges abusifs des voyageurs... il a fait 600 lieues, que dis-je! peut-être 1200 ; il a vu des étendues de mer infinies, puis de vastes déserts, des villes inconnues, des plaines infertiles; il a subi le froid, la faim, le découragement, cent petites misères et beaucoup de grandes; et, au retour, il a la magnanimité de ne pas s’enthousiasmer à froid devant une table et de ne pas composer des tirades lyriques à grand orchestre qu'il serait censé avoir adressées à la mine infidèle ou aux vagues menaçantes (3). »

Ce voyageur-là cherche très peu à mettre un masque, aussi Babou dira qu’il offre de lui une ‘image « légère, attrayante et fugitive presque à son insu », en parlant de Ch. de Brosse dont

(1) J.-J. Rousseau, Réveries du promeneur solitaire.

(2) Antonio Ponz, Viage por España, t. V, préface.

(3) Antoine Fauchery, Lettres d’un mineur en Australie (Paris, Poulet- Malassis); préface de Théodore de Banville.

voici d’ailleurs le propre aveu : « Je griffonne à la hâte le « farrago » de tout ce qui me revient dans la tête sans me soucier comment; puis quand il y a un assez grand nombre de feuilles, je ploie tout cela sous une enveloppe, je vous l'envoie, voilà tout ce que c’est (1). »

Avec la même sincérité sans apparat s'explique Emilia Pardo Bazan : « Como han sido redactadas las püginas que ahora te ofrezco en forma de libro, joh! leclor siempre benévolo, bien lo saben mis compañeros de romeria, que me las vieron trazar sobre la mesa de la fonda, o de algün cafelin de estaciôn ferroviaria…. sin medilar ni consullar obra alguna. Confesiôén que explica los defeclos y lambién el sélo alractivo de mis crénicas que por su misma franqueza y rapidez han conseguido hacerse leer de lodo el mundo... (2) »

Quel charme dans la lecture de ces rédactions primesautières et sans artifice, où l’on vit avec l’auteur sans être troublé par la littérature!

C'est ainsi qu'on lit comme le plus attachant des romans le récit du Pèlerin Picard par Mannier (5). Ce Mannier partit en 1726, à pied, pour Saint-Jacques de Compostelle, en véritable pèlerin; il décrit son voyage avec beaucoup de soin, c’est un esprit net et curieux de s’instruire, mais il est peu cultivé et voit forcément les faits sous leur angle positif. C’est peut-être la raison de sa loyauté; il a le souci de mille petits incidents de la route — qui sont nombreux dans un voyage à pied —, et il nous décrit les choses vraiment telles qu’elles sont.

Autre souci de sincérité, cette fois intelligemment voulu et savamment recherché, chez Stendhal : « Je prétends être naturel et simple en écrivant ce journal le soir;... si je mentais le

(x) Lettres familières écrites d'Italie par Charles de Brosses, édit. Poulet- Malassis. |

(2) Emilia Pardo Bazan, Mi romeria, pp. 6-8 : « Comment ont été rédigées les pages que je t'offre aujourd’hui sous la forme d'un livre, 6 lecteur toujours indulgent, mes compagnons de pèlerinage le savent bien, eux qui me les virent tracer sur la table de l'hôtel, ou de quelque petit café de gare... sans rien méditer ni consulter. Confession qui explique les défauts et aussi le seul attrait de mes chroniques, qui par leur franchise et par leur instantanéité ont réussi à se faire lire de tout le monde... »

(3) Mannier, Voyage d'un pèlerin picard en 1726.

moins du monde, le plaisir s’envolerait et je n’écrirais plus (1). » C’est pourtant un voyageur savant; il abonde en souvenirs historiques, en précisions géographiques, administratives. Ses jugements sont très précis, mais très personnels, rapides, ironiques, justes. Cette vivacité, cette volonté d’exactitude, donnent aux récits son air de grande vérité.

Cette sincérité nous passionne. Peut-être a-t-elle un tort : c'est de nous intéresser plus à l'écrivain qu’à ce qu'il décrit; nous cherchons malgré nous la spontanéité des réactions intérieures, et le « sujet », c’est-à-dire la description du voyage, est laissé dans l’ombre.

Autre est le but de ceux qui veulent être surtout véridiques et exacts : ceux-là vont forcément s’oublier un peu eux-mêmes et essayer avec beaucoup de conscience de nous donner la peinture de ce qu’ils voient. Ce sont les scrupuleux, les cher- Cheurs. Nous trouverons chez eux moins d’aimable fantaisie, moins de péripéties amusantes, mais ils apportent à la connaissance d’un pays la contribution la meilleure. Étude, d’ailleurs, qui, chez la plupart, n’exclut pas la vie et l’agrément.

Ainsi cet ancêtre des voyageurs en Espagne, le Père Labat : celui-ci ne promet rien qu’il ne tienne; ses livres sont un recueil très exact de ce qu’il a vu et entendu; malheureusement, ou heureusement, ce qu’il a vu et entendu est souvent un tissu de délicieuses légendes (2).

Cette exactitude dans le récit préoccupe aussi beaucoup le Marquis de Custine. Celui-ci n’écrit rien au hasard; il fait précéder son œuvre d’une introduction de 79 pages sur l’art d’écrire et dé penser. Un récit de voyage, dit-il, peut être le tableau d’une société, d’un état de choses en voie de disparition : aussi faut-il que ce tableau soit d’une scrupuleuse exactitude.

Le voyageur doit dire ce qui est, saisir l'intérêt des choses, être sincère. Encore faut-il que cette sincérité soit agréable. Custine cite le mot de Madame de Brionne sur une femme, et l’applique à une œuvre : « Je sais bien qu’elle a le mérite

(1) Stendhal, Mémoires d’un Touriste, Paris, Dupont, 1838, p.5. (2) Voyage du Père Labat en Italie et en Espagne (au XVIT: siècle).

du naturel, mais je ne sais pas si son naturel a du mérite (1).»

Il ne faut pas non plus que le voyageur ait une idée fixe qui nuirait « à la fidélité du simple voyageur dont l'esprit doit être un miroir parlant ».

Ce même souci des détails exacts, Alexandre de Laborde l’a eu. Pour donner un aperçu ressemblant du pays qu’il parcourt, il faut, dit-il, « entrer dans des détails ».

Ne partons pas, nous dit Jean-François de Bourgoing, avec des idées préconçues; cela nuirait à l'exactitude du récit : « En passant le Bidassoa, je laissais sur la rive droite mes préjugés de nation et d’individu, mes notions vagues et, autant qu'il me fut possible, le souvenir même de ce que j'avais lu et entendu sur l'Espagne... » Son éditeur, dans l’Avant-propos, explique les dangers qu’il a su éviter pour laisser à ses récits leur caractère de vérité et d’exactitude.

Ne rien avancer qui ne soit exact et pour cela étudier tout de près, c’est aussi ce que désire Mesonero : « No soy lampoco de aquellos viajadores que, desde el venlanillo del coche adonde asoman räpidamente la cabeza, creen poder juzgar de la condiciôn Jisica y moral de los pueblos que atraviesan, ni lampoco de los que, copiando las hojas de su libro ilinerario, adoptan y trasladan cändidamente su contenido (2) ». Il essaie et parvient à ne pas ressembler à ces voyageurs frivoles.

Plus affirmatif que lui encore sur ce sujet est Mérimée : « J'ai tâché de décrire exactement, laissant à d’autres le soin de présenter des explications quelquefois plausibles, mais toujours contestables (3) »; « bien que je me sois imposé la loi de ne parler que des choses que j'ai vues, il se peut que bien des erreurs de fait me soient échappées; il est souvént difficile de voir (4). »

« Bien que je me sois imposé la loi de ne parler que des

(1) Marquis de Custine, L'Espagne sous Ferdinand VII, Paris, Ladvocat, 1832. ;

(2) Mesonero, Recuerdos de viage, p.61 : « Je ne suis pas non plus de ces voyageurs qui, de la fenêtre de la voiture à laquelle ils mettent rapidement la tête, croient pouvoir juger de la condition physique et morale des peuples qu'ils traversent, ni non plus de ceux qui, copiant les pages de leur itinéraire, adoptent et recopient naïvement leur contenu. »

(3) Mérimée, Voyage dans l'Ouest de la France, Paris, 1835.

(4) Ibidem.

choses que j'ai vues... », retenons cette phrase de Mérimée qui est tout un programme, auquel il est certain que tous les voyageurs devraient se conformer.

En parlant de ce qu’il a vraiment vu, le voyageur fait surgir une ville, un paysage, il leur donne leur vrai visage; il s'établit entre le pays visité et le visiteur un lien étrange et vif qui donne un rare relief à la relation, ce qui permettra à Pio Baroja d'écrire : « Como yo he escrilo una novela que pasa en Cordoba, con algun cariño, me parece que lengo cierta relaciôn con esla ciudad ilustre (1) » ; et ailleurs : « No traigo ningün objeto ni fin trascendental ; soy, como decia Dickens en uno de sus arltculos de viaje, un comisionisla que no liene comercio. »

N’avoir aucune fin transcendantale, ce n’est pas Le cas de certains voyageurs, partant pour apporter une contribution quelconque à la science ou à la civilisation; ils nous éloignent de tout plaisir absolu de pittoresque et de fantaisie; Max Radiguet dans la préface de l’A mérique Espagnole écrit : «Il m’aurait semblé peu convenable et presque ridicule de supprimer ainsi tout le côté intime et original des nations pour ne laisser subsister qu'une sorte d’uniformité (2)... »

À vrai dire, supprimer le côté intime et original d’un peuple pour ne parler que science et sociologie, peu de voyageurs l’ont fait, et ceux-là sont ennuyeux. En général, les plus graves joignent à leur contribution utile un récit souvent agréable de leurs journées.

Des voyageurs sérieux cheminant par devoir, ce sont, par exemple, Henri et René de Nassau, qui en 1533 vont de Belgique en Espagne « pour entendre l'état de toutes les affaires du pays (3) ».

À l’époque de Gautier, le type le plus parfait des voyageurs qui se mettent en route pour servir une idée politique ou

(1) Pio Baroja, Las horas solilarias, p.33 : « Gomme j'ai écrit avec quelque amour un roman qui se passe à Cordoue, il me semble que j'ai quelque relation avec cette cité illustre »; « je n'ai aucun objet ni fin transcendantale ; je suis, comme disait Dickens dans un de ses articles sur les voyages, un commissionnaire qui n’a pas de magasin ».

(2) Max Radiguet, Souvenirs de l'Amérique espagnole, Paris, Lévy, 1874.

(3) Relation de voyage de Henri et de René de Nassau, publiée par Ulysse Robert, Lons-le-Saunier, 1898.

sociale est Jorge Borrow : &« During a period of nearly five years passed in Spain, chiefly in ventlas and posadas, whilst wandering through the country in the arduous and unthankful task of distribuing the Gospel among ils children... (1) » Son voyage dénote nettement des tendances sociales et religieuses; en outre Borrow est partial. Mais, nourrie de faits, pleine d’aperçus sur des côtés de la vie espagnole que les autres voyageurs avaient laissés ou laisseront dans l’ombre, sa relation se lit comme une passionnante histoire de cette Espagne qu’il appelle une « terre de merveilles et de mystères ».

Dans le même ordre d’idées, Babeau remarque que les voyageurs voient « plutôt les monuments que les hommes »; quant à lui, cequ’il veut étudier c’est l’état social et politique des nations (2).

Citons encore, parmi les voyageurs qui contribuèrent à une œuvre scientifique en Espagne, le géographe Madoz et l’historien des arts Villa-Amil (3); celui-ci écrit : « 4si pues, la obra que damos al piblico no es slo un homenaje que rendimos d las glorias del arle en España, sino ademäs un servicio que hacemos à la hisloria del pais, facililando à nalurales y extranjeros seguros medios Lu apreciar debidamente la antigua civilizaciôn espa-

fola (4). »

Remercions ces voyageurs et mettons près d’eux ceux qui ne sont partis que pour être utiles ou agréables à leurs semblables, c’est-à-dire ceux qui n’entreprennent des voyages que pour en écrire des relations; méfions-nous un peu de ceux-ci.

Pendant tous les trajets, devant tous les spectacles, au moment de toutes les émotions, j’ai bien peur qu'ils n’aient pensé qu’au public : «Il n’y a pas de voyageur qui ne croit

(1) Jorge Borrow, Gypsies in Spain, Murray, 1846, préface : « Durant

ne période de près de cinq ans passée en Espagne, surtout dans les ventas et posadas, pendant que j’errais à travers le pays dans le but ardu et ingrat de distribuer la Bible parmi ses habitants... »

(2) Babeau, Les voyageurs en France, introduction, D-5:

(3) Villa-Amil, España arlislica y monumental.

(4) « Ainsi donc, l’œuvre que nous donnons au public n'est pas seulement un hommage que nous rendons aux gloires de l’art en Espagne, mais aussi un service que nous rendons à l’histoire du pays, facilitant aux Espagnols et aux étrangers des moyens sûrs d'apprécier comme il convient l’antique civilisation espagnole. »

GAUTIER EN ROUTE VERS L ESPAGNE Do

devoir rendre compte à ses lecteurs des motifs de son voyage; je suis trop respectueux envers mes célèbres devanciers, depuis M. de Bougainville qui fit le tour du monde jusqu’à M. de Maistre qui fit le tour de sa chambre, pour ne pas suivre cet exemple (1) », nous dit le bavard Dumas.

Mais le grave et solennel Swinburne en dit autant (2). Sa préface assez pédantesque nous dit qu’il entreprend le voyage pour le publier et que cette intention dirigera ses faits et gestes : si bien que son livre finit par avoir l'aspect d’un guide, bien fait d’ailleurs, ordonné, méthodique, plein de détails sûrs, rares même, que l’on trouve difficilement dans d’autres livres; mais il n’est pas très amusant.

J'aime mieux Germond de Lavigne, qui écrit carrément un guide dans un but utilitaire, mais d’une façon si vivante et si artistique que ce guide devient une très agréable relation de

voyage (3).

Que de voyageurs nous laissons de côté! mais à dessein : il ne s’agit pas ici de faire une anthologie des voyages, mais d'essayer de voir quelles étaient les préoccupations des voyageurs à l’époque de Gautier. Que conclure de tout ceci? En somme, sous des rubriques différentes et par des procédés divers, le voyageur cherche à se distraire, et il aime bien que les autres le sachent.

On ne voyagera pas pour ne jamais en rien dire, dit Pascal, et pour le seul plaisir de voir, sans espérance d’en jamais rien communiquer ; et Mesonero ajoute : « Muy agradable es el viajar; pero es aun mds el contar el viage (4). »

Si donc l’on veut étudier les voyages de Gautier en Espagne, - on trouve, à le confronter avec tant d’autres voyageurs, qu'il était utile d'en faire mention avant d'arriver à lui, pour mieux voir comment, à son tour, il comprend les voyages et leur relation.

(x) Dumas, Impressions de voyage, Paris, Guyot, 1834. (2) Swinburne, Voyage en Espagne, Paris, Didot, 1787. (3) Germond de Lavigne, Ilinéraire descriptif de l'Espagne et du Portugal, Hachette. h EE | (4) Mesonero Romanos, Panorama matrilense, p.65 : « Voyager est très agréable, mais conter le voyage l’est encore plus. »

Gautier voyageur

Parmi tous ces voyageurs si nombreux, si divers, Gautier tient une grande place. À cette époque où les records de kilomètres n’existaient pas, où les déplacements étaient encore rares, il compte à son actif un nombre respectable de départs.

Gautier voyagea beaucoup; sa fille Judith nous raconte que le grand-père Gautier, très fier de son fils, essayait de faire partager à sa petite-fille « ce juste orgueil » :

« — Moi je suis son père, toi tu es sa fille, il faut tâcher de lui faire honneur.

« — Mais où est-il, ce père?

« — IL voyageait. »

Souvent, en effet, il promenait sur les routes du monde son désir de nouveauté ou son besoin de travail.

Parfois il partait pour assister à un événement important. Ainsi en 1846, pour les mariages royaux en Espagne; en 1864, à Cherbourg, pour l'inauguration du bassin Napoléon.

A d’autres moments, le désir de voir une attraction nouvelle, ou d’assister à une manifestation d’un phénomène de la nature, le pousse hors de la studieuse maison. C’est la grande marée du siècle « qui l'amène au Mont Saint-Michel », en reporter et en artiste. C’est une curiosité humaine; il apprend que le torero Dominguez va tuer aux courses de Bayonne : vite, il y court.

D'autres fois c’est un besoin de sensation d'art, sa soif de savoir, comme dit Maxime du Camp. Comment explique-t-il. son voyage en Belgique ?

« Si le lecteur curieux veut savoir pourquoi j'ai été en Belgique plutôt qu'ailleurs, je le lui dirai volontiers... c’est uné idée qui m'est venue dans le Musée en me promenant dans la galerie des Rubens : la vue de ces belles femmes aux formes rebondies, ces beaux corps si pleins de santé, toutes ces montagnes de chair rose d’où tombent des torrents de chevelure dorée m'’avaient inspiré le désir de les confronter avec des types réels (1). »

Son premier voyage en Espagne eut, on le sait, pour prétexte, la recherche de tableaux à acheter; il avait admiré et cri-

(1) Gautiér, Vacances du lundi.

tiqué, comme tous les curieux, la collection des tableaux espagnols que le Baron Taylor et Dauzats avaient rapportée « coûte que coûte » de Séville, de Madrid, de Tolède et de Valence, et sur laquelle nous reviendrons.

Lorsque la révolution espagnole supprima les couvents et dispersa les richesses qu’ils contenaient, tous les espoirs furent permis aux collectionneurs, et Gautier ne se fit pas prier pour accompagner Eugène Piot.

Tous les prétextes lui sont bons pour partir. Quand on lui propose d'aller visiter l'Exposition internationale de Londres, il est joyeux :

« Mon père, toujours enchanté de voyager, accepta avec plaisir (1). »

Prenons pour une boutade la phrase citée par sa fille :

« La villégiature qui me plairait le plus, ce serait un entresol sur le boulevard des Italiens (2). »

Lorsqu'il dut déménager pour Neuilly, il était désolé :

« Cependant je ne tiens à rien, et j'adore les voyages; arrange cela comme tu voudras, l'homme est plein de contradictions (3). »

Ce n’est pas une contradiction ; la villégiature qu’il souhaite boulevard des Italiens est la halte, le home douillet, peuplé de ‘ livres el d'amis que tous les errants aiment retrouver entre deux départs. Un repos? oui, mais pas définitif. Cela est si vrai que lorsqu'il n’a pas de prétexte pour partir en voyage, il ne se donne pas toujours la peine d'en chercher. Le besoin de partir se fait sentir, impérieux : |

« Nos amis nous deviennent insupportables, les plus douces rela-

tions nous sont à charge, aucun livre ne nous amuse, nul spectacle ne nous distrait (4). »

Peu importent les difficultés du voyage, même les dangers. D'ailleurs Gautier était brave. On se rappelle sa belle parole lorsqu'il rentre à Paris en 1870 :

«On bat maman, j'accours. »

(1) (2) (3) Le second rang du collier, pp. 124, 17, 27. (4) En Afrique, p. 1.

Qu’importent les entraves, pour celui que le désir de partir

travaille!

Les livres deviennent fastidieux :

« Un critique, après tout, est un homme, quelquefois un poète, il s'ennuie de s'occuper toujours des idées des autres et jamais des siennes; en outre, la fatigue le prend de vivre enfermé dans ce monde de l’art, il veut voir un peu de ciel, un peu de terre, un peu de verdure qui ne soit pas peint (1).»

Et sans aucune raison de partir, il part quand même.

Ce désir impérieux, nécessaire, il faut y obéir tout de suite et ne pas laisser passer l’heure propice.

Lisons ce délicieux passage. Que ceux qui refusent à Gautier la faculté d'émotion fassent, en l’écoutant, amende honorable :

« Le temps vole si vite pour la pauvre race d’éphémères, la vie, même la plus heureuse, est si mêlée de soins, de devoirs, d'obstacles, de dérivations involontaires, elle s'échappe par tant de fissures sans que l’eau du vase se renouvelle, qu'on exécute bien rarement ses plus fermes résolutions (2). »

Aussi Gautier essaya-t-il de mettre vite à exécution ses désirs de voyage, et il partit souvent.

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C’est pourquoi il pourra savamment parler de l'intérêt, du plaisir, des voyages ; il est curieux de voir ce qui le frappait chez les autres errants de ce monde.

La rencontre avec Thackeray fut étrange :

« Thackeray, avec lequel nous causions il y a quelques années à Londres, nous dit, dans le courant de l'entretien, une phrase singulière et mémorable : « Oh! oui, je connais beaucoup l'Espagne, je suis resté une demi-heure à Cadix »...; nous primes d’abord le mot pour une saillie du spirituel humoriste, mais plus tard, en y réfléchissant, la vérité de cette assertion bizarre nous fut démontrée complètement; un œil exercé saisit tout de suite les différences des villes

(1) Quand on voyage, p.111; une variante de cette phrase se trouve au folio 1°* du ms. 408 C. 1486 Chantilly qui porte : « écrit sur un album » : « Un critique est'un homme, après tout, bien que pour l’abonné il ressemble à une abstraction. or il se peut qu'après de longues semaines, de longs mois, des années souvent, ce malheureux forçat de la publicité se lasse d'entendre la pièce, de lire le livre, de regarder le tableau. »

(2) AU “carri, P. 297.

et des pays entre eux. Si l’on séjourne, bientôt le regard s’habitue et la sensation s’émousse : vous ne faites pas plus attention aux choses que les habitants eux-mêmes (1). »

Paradoxe qui devait, comme tous les paradoxes, séduire un moment son intelligence avide. |

Mais nous verrons plus loin que sa conscience artistique aura besoin, pour se satisfaire, d'éléments plus sérieux; il le dit lorsqu'il parle des méfaits que peut entraîner la rapidité des jugements; dans ce cas les remarques ressemblent à celles « de ce Chinois venu à Paris et qui, entre autres choses singulières,

écrivit sur ses tablettes qu'il avait vu des maisons si hautes que l’on pouvait du doigt cueillir les étoiles avec la main (2) ».

Il revient sur ces deux idées et les explique nettement dans la relation de son voyage en six jours :

«IL Y a deux manières de voyager : la première qui consiste. à visiter les églises, les édifices, les musées, les curiosités locales, étu-

dier les mœurs, l'administration, les procédés de fabrique... (3); la seconde se borne à prendre le prospect général des choses (4). »

Il veut que la relation du voyage soit un «daguerréotype litléraire », et non un poème lyrique.

Il déplaisait à Gautier que la curiosité fût indiscrète; rappelons-nous ce qu’il disait à propos de Goncourt :

« Comment dire tout ce qui vous passe par la tête, quand on a la sensation que l'on parle peut-être pour la postérité? (5) »

Cette réserve, noble et intime, qui lui fait craindre les trop grands détails, est peut-être la cause du reproche qu’on lui a fait d’être superficiel. Méfions-nous de tomber dans le travers de ce reproche. Nous verrons qu'il a tout vu et tout senti, mais qu'il faut chercher entre les lignes ce qu’il n’a pas voulu étaler; ce qu’a fait au contraire, pour notre joie et dans ce même pays d'Espagne, Edmundo de Amicis, qui nous amuse et ne nous émeut pas. {

(x) Loin de Paris, p.134.

(2) Un tour en Belgique, p. 37 (Vacances du Lundi).

(3) Il pense ici, certainement, sans le nommer, à Alex. de Laborde; cette explication correspond parfaitement à l’Ilinéraire descriptif de l'Espagne.

(4) Ce qu’on peut voir en six jours, p.186.

(5) Second rang du collier, p. 98.

La verve un peu ironique de Gautier sourira de la manie de voyage de ses contemporains; il note d’une façon amusée et non point méchante — Gautier ne saurait être méchant — le travers archéologique de son temps. Beaucoup de gens partaient à la découverte du passé : champ très peu exploré, d’ailleurs, à son époque, et qui devait tenter bien des esprits :

« Il est certains voyageurs qui ne s'occupent que de ruines romaines et d'inscriptions latines. cette classe de voyageurs se fait impri-

mer in-quarto à l'imprimerie royale, et la plupart finissent à l’Institut (1)... »

I1 donne aussi, en passant, un coup de patte à ces voyageurs géomètres dont Charles de Bernard avait déjà noté le léger ridicule, « et qui ne sont occupés qu’à prendre des mesures ou qui collectionnent les curiosités. Moi-même, dit-il, j'ai eu pour les cathédrales gothiques un goût désordonné (2) ».

Cet aveu est trop modeste; entre un original, cherchant un curieux effet d'optique, et un artiste, avide d’œuvres d'art et de sensations de beauté, il y a la différence qui sépare un esprit ordinaire d’un cerveau épris d’idéal.

Dans un article paru le 6 janvier 1837 dans La Charte de 1830, Gautier nous donne aussi de très intéressants jugements sur ses contemporains voyageurs. Sa raillerie aimable s'exerce aux dépens des touristes qui, partis de chez eux avec un grand enthousiasme, admirent d’abord avec élan et foi, et ne craignent pas, les premiers jours, les fatigues ; mais leur ardeur se refroidit vite devant les difficultés du voyage :

« Ils sacrifient volontiers une belle cathédrale à un bouillon du berge. »

Même mépris amusé pour ceux qui voyagent « à la française ». Les Espagnols ont beaucoup reproché aux voyageurs français ce travers qui est très particulier à notre race. De nos jours encore, que de fois, dans cette Espagne si originale et si vivante, les Français commettent-ils la maladresse de ne pas se plier aux habitudes espagnoles!

Gautier s'étonne encore du peu de personnalité, du manque de goût de certains voyageurs qui, dans un musée, devant un

(1) Caprices et Zigzags, p. 161.

(2) Ibid.

tableau célèbre ou devant un monument, pendant la visite d’une ville remarquable, se contentent de suivre les guides, ne voient rien par eux-mêmes et ne savent rapporter de leur promenade aucun élément nouveau et personnel qui puisse enrichir leur esprit et fortifier leur cœur.

Il étudie plus longuement un fait spécial à l’époque romantique; nous avons vu que l'esprit nouveau, la mode, ressuscitait le Moyen-Age pour en tirer des modèles, des raisons d’étre, des formules nouvelles d’idées et de sensations. Gautier explique fort bien que, de cet engouement nouveau, est né l’amour des départs pour les pays répondant à l’idéal romantique moyen-àgeux :

« La fièvre du Moyen-Age, qui a engendré la couleur locale, a engendré les voyages dont il s’agit ici. »

On a tellement parlé des pays — et l'Espagne est le premier de ceux-là — dont le caractère, le paysage, le décor en un mot, correspondaient à tout ce fatras moyen-äâgeux, que les auteurs sont allés regarder si ces pays existaient réellement; et l’on a vu des pèlerinages littéraires ou artistiques inondant les routes sur lesquelles ne passaient autrefois que quelques affairés ou sincères :

« Il est entré un ou deux hommes de lettres dans la composition de toute diligence. »

Gautier a, pour raïller cette mode nouvelle, un mot charman :

« Tout le monde est parti pour aller se draper en Child Harold aux lieux célèbres. » |

Aussi, quand il cédera à la mode du départ, il se tiendra très loin de cette attitude romantique, peu sincère et légèrement ridicule.

Avant d’en finir avec ses opinions sur ses contemporains, ne manquons pas de dire un mot sur ce qu’il pense des voyageurs modernes partant en chemin de fer, puisqu'il fera en wagon son troisième grand voyage en Espagne.

Ce nouveau mode de locomotion l’intéressera beaucoup;

son esprit ouvert, curieux, apte à recevoir toutes les sensations, son intelligence vive, ne pouvaient rester indifférents

lo THÉOPHILE GAUTIER ET L'ESPAGNE

à cette nouvelle façon de comprendre les voyages. Rebelle d’abord, il s’habituera peu à peu, et son esprit évoluera : «Nous-même, nous avons dit autrefois du mal des chemins de fer

dont nous ne comprenions pas la poésie, car rien n’est plus difficile à comprendre que la poésie de son temps. »

Quoi qu’il en soit des façons de voyager, et des voyageurs, il reste toujours de ces efforts quelque chose de vivant, dit-il. Les écrivains qui ont bien décrit leurs voyages savent mieux que les habitants ce qui se passe chez eux.

Un peu découragé, du moins le croirait-on, il lance cette boutade :

« Que diable reste-t-il aux voyageurs à nous dire? »

Il restait à dire tout ce qu’il nous dira : le désir profond du « voyager », la façon personnelle et artistique d’en comprendre la relation pour la plus grande joie et le plus grand profit de ses lecteurs.

Ce désir de partir qu’il a noté chez les autres, pourquoi donc était-il si fort en lui?

Ce besoin, éperdu parfois, de poser le fardeau quotidien, de fuir la monotonie, sinon la douleur des jours, d'oublier pour un moment le décor habituel où s’accrochent les lourds soucis, cette faim de changement dont souffre tout à coup le cœur harassé, quelle âme un peu haute ne l’a senti?

Or Gautier possède une âme belle et douloureuse; si son œuvre lyrique ne retentit pas des longs cris angoissés qu’on entend chez certains de ses contemporains, si ses vers ne sont pas nourris de larmes, n’en cherchons pas l’explication dans la sécheresse de son cœur; il n’y a pas d'âme plus tendre, plus ouverte à toutes les sensations humaines; ses propres chagrins, ceux des autres, il les a portés lourdement; sa dure vie de labeur l’a fatigué; mais il était vaillant; il ne lui a pas plu d’étaler aux yeux de tous la profondeur douloureuse de son âme, car il était secret aussi, malgré tant de pages écrites ; mais Comme ce cœur apparaît soudain au détour d’une phrase, au choc de certains mots! Ce chagrin, cette volonté de silence,

GAUTIER EN ROUTE VERS L ESPAGNE {x

pèsent lourd; devant ce désarroi intime, quel meilleur remède qu’un départ, lorsque la santé physique le permet?

Gautier a été longtemps très solide; les dangers, les fatigues d’un voyage ne l’effrayaient guère; aussi ne nous étonnons pas que chaque occasion lui fût bonne pour partir « voir de beaux pays, des sites splendides, des villes que l’on ne connaît pas assez, des monuments qui sollicitent encore et toujours l'admiration que nous leur avons donnée : s'asseoir au bord de la mer et vivre de cette vie uniforme et inlassée qu’elle nous communique; entendre chanter le gave sur les cailloux que polit incessamment son eau rapide et claire; aller vers les lacs mystérieux par les chemins que les grands arbres protègent d’une ombre que les heures du jour font mobile et changeante (1) »; tout cela c’était pour Gautier les vacances nécessaires à son cœur las.

Las de la société dans laquelle il lui fallait vivre. Plus avance le cours des jours, et plus on considère, avec étonnement d’abord, puis avec peine, que les efforts sociaux sont souvent vains : incompréhension, égoïsme, indifférence, on est accablé par trop de désillusions. Ernest Feydeau nous dit que le dégoût de Gautier pour la bêtise, pour le manque d'originalité et de poésie des choses et de la vie, était grand; il explique facilement et justement l’amour des départs, chez Gautier, par ce dégoût et cette fatigue.

Ce besoin de s'évader de lui-même, Gautier l'eut toujours. Son imagination, son don poétique, étaient ici de merveilleux serviteurs. Quand le travail l’attachait à Paris, il s’enfuyait en pensée vers les régions heureuses où l’on peut oublier : «il faisait, dit Maxime du Camp, de longs voyages vers le passé ».

Comme il gagnait sa vie, il faisait servir ses rêves à son travail quotidien; c’est ainsi que nous lisons ces livres charmants avec lesquels il nous promène dans les pays enchantés

-où les Pierrots fantasques, les « péris » irréelles, les comédiens bizarres, les amoureux fervents, nous tiennent un moment compagnie avant que nous retrouvions la grise trame des heures : « c’est ainsi qu'il échappait à sa propre existence et qu'il s’évadait de lui-même (2) ».

(1) Gabriel Routurier, Gironde littéraire, août 1910. (2) Max. du Camp, Th. Gaulier, p. 150.

Il nous avoue que c’est là pour lui le grand attrait des voyages :

« Je m'en vais afin d’être ailleurs, de ne plus voir les mêmes rues, les mêmes maisons, les mêmes figures. Le lieu où je vais m'est indifférent pourvu qu’il soit autre, mon existence ordinaire m'ennuie

comme un drame à salon et à tapis et il serait temps de changer de décor (1). »

et mieux encore :

« Je voyage pour voyager. sortir de moi-même et des autres, je

voyage pour réaliser un rêve, tout bêtement, pour changer de peau (2). »

Nous avons vu qu'il a souvent changé de peau; c’est cette facilité à s’assimiler les mœurs et les usages d’un pays qui nous vaudra ces études et ces descriptions d’une vérité et d’une vie que nous rencontrons rarement chez les voyageurs.

Comment comprenait-il donc les relations de voyage? Il s’en explique assez nettement :

« Il n'y aura exactement dans ma relation que ce que j'aurai vu avec mes yeux, c'est-à-dire avec mon binocle ou avec ma lorgnette, car je craindrais que mes yeux ne me fissent des mensonges; je n'emprunterai rien au guide du voyageur, ni aux livres de géogra-

phie et d'histoire, et ceci est un mérite assez rare pour que l’on m'en sache gré. »

Le premier mérite à ses yeux est donc la sincérité; en lisant ses relations de RCE nous verrons qu’il s’en inquiète toujours.

Pour cela il ne négligera aucune des caractéristiques qui peuvent donner la physionomie propre d’un pays (3).

En étudiant plus loin la question des mœurs, nous verrons qu’il a su en Espagne noter tous ces détails avec justesse et que la réflexion de Mme de Girardin : « Théo, il n’y a donc pas d’Espagnols en Espagne », était un jugement superficiel.

Mais s’il parle de mœurs, il veut être sûr de ce qu’il avance :

« Quant aux mœurs, ce n’est pas en six semaines que l’on pénètre les caractères d’un peuple et les usages d’une société »;

(x) Loin de Paris, p. 265.

(2) Émile Bergerat, Th. Gautier, 5° entretien, p. 125.

(8) Voir à ce sujet le chapitre curieux dans son Voyage en Halie : « La vie à Venise. Détails familiers. »

aussi pouvons-nous être tranquilles sur sa volonté de ne rien dire dont il ne puisse être sûr. Sa méthode, et il en a une — le fantaisiste Gautier est un homme très logique —, diffère de celle des voyageurs superficiels qu’il sait très bien railler :

« Je ne dis pas comme vous autres Perrichons et admirateurs de

l'obélisque : Allons nous comparer sur place au reste du genre humain (1). »

Certes, il s'intéresse aux monuments qui étonnent et charment tous ceux que la mode ou l’art amènent à leurs pieds :

« Une ville ne m'intéresse que par ses monuments; pourquoi? Parce qu'ils sont le résultat collectif du génie de sa population (2). »

Mais il ne se laisse pas entraîner, devant eux, aux réflexions habituelles qui encombrent tous les récits de voyage : «Ne croyez pas, d’après cette rédaction mélancolique, que nous

ayons envie d'ajouter un chapitre aux ruines de Volney; nous ne sommes pas déclamateurs de notre nature (3). »

On lui a reproché de n’avoir fait que des descriptions; nous verrons plus loin ce que l’étude de son œuvre nous donnera à penser de cette assertion; voici comment il s'explique luimême. L'élément psychologique tient dans ses livres une place beaucoup plus grande qu'on ne le croit. Ernest Feydeau, à propos du Roman de la momie, dit : « Il sentait bien qu'on ne peut faire un roman uniquement composé de descriptions, et que l’étudé de l’âme humaine et de ses passions y doit tenir la plus grande place (4). »

Il en est de même pour ses voyages; seulement il pense avec raison que la plus large part doit être faite à ces descriptions qui situent l’œuvre, et surtout évitent des erreurs parfois fàächeuses.

Il aime les descriptions parce qu’elles lui permettent de cacher le fond secret de son âme :

« Je me suis réfugié dans le descriptif, cerlain de ne choquer personne », et, ajoute-t-il, « étant pourvu de bons yeux pour voir et

(1) Bergerat, 5° entretien.

(2) Ibid.

(3) Quand on voyage, p. 108.

(4) Feydeau, Souvenirs intimes.

hh THÉOPHILE GAUTIER ET L'ESPAGNE

ayant un talent suffisant pour décrire ce que je vois, je suis, certain de ne jamais exprimer de bêtises (1). »

Ces lignes sont écrites à propos de « Constantinople », elles auraient pu l'être à propos de tous ses voyages; nous ferons comme Gautier lui-même, et donnerons à l’étude des descriptions une large place.

Il s'explique encore sur une autre question : on lui a repro- - ché de n’avoir pas parlé des Turcs :

« IL s'agissait en effet de ce qu'est l'âme et si les Turcs ont une âme. »

Mais il ajoute plus sérieusement :

«Comment aurais-je pu savoir ce qu'ils pensent? je suis un étranger.. nous ne parlons pas la même langue... »

Quand il s’agira de l'Espagne, la question sera tout autre : Gautier avait appris le castillan, il lui sera plus facile de pénétrer la pensée de ses hôtes; et voulant tout examiner avec sincérité pour créer de la vie, il nous parlera des mœurs espagnoles afin que son récit de voyage soit exact.

Aussi étudierons-nous la façon dont il a jugé les mœurs, celles qui l’ont frappé davantage, et comment il a su en dégager la vraie figure de l’Espagne.

Feydeau nous dit que Gautier sentait la nécessité d'étudier l’âme humaine. Pour étudier l'âme d’un pays, il faut aussi connaître un peu son histoire; Gautier y pensera, et nous verrons la justesse de ses sources et le parti qu'il a su en tirer :

« Je me promène partout, j'examine toute chose. »

Ceci est essentiel ; c’est dans l’étude des descriptions que Gautier se révélera remarquable observateur.

Mais, si son cerveau habile et dispos se joue dans ces trois ordres d’idées, n’omettons pas de citer cette phrase :

« Somme toute, l'impression d’un voyage est douloureuse: on voit combien facilement on se passe des gens que l’on croyait le plus

aimer, et, comme de cette absence temporaire à l’absence absolue Ja transition serait simple et naturelle, on sent instinctivement que le

(1) Quand on voyage, pp. 139 sq.

coin qu'on occupait dans quelques existences est déjà rempli, ou va l'être. »

Et puisque le cœur de Gautier le suit en voyage, nous noterons ses réactions philosophiques et morales.

Enfin n’oublions pas que le désir des sensations artistiques l'avait souvent poussé à partir; à force de juger les tableaux à Paris, il a envie d’aller les voir ailleurs; c’est en effet presque toujours en artiste qu'il partira; il verra bien souvent toutes choses sous l’angle pictural; il s’'épanouira dans la critique de toutes les manifestations de l’art qu’il rencontrera.

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