‹ Théophile Gautier et l'EspagneChapitre 11 sur 79 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Le Carnet de Route

Étude critique du Carnet

Voici la note du Comte de Lovenjoul que nous trouvons avec le carnet manuscrit de Gautier :

«Cet agenda appartenait au frère de Pierre Dupont qui habite Lyon. J'en ai eu communication par l'intermédiaire de monsieur Latreille professeur au Lycée Ampère de cette ville et je l'ai échangé contre un exemplaire de mon histoire des œuvres de Théophile Gautier. »

La note suivante figure en tête de la copie qui a été faite par M. de Lovenjoul de ce carnet :

« Novembre 1877 — payé 30 frs. 37 feuillets. »

Ce sont ces 37 feuillets que nous allons nous efforcer d’expliquer.

Le plus joli désordre y règne, et nous n’y trouvons pas l’écriture « régulière et fine » dont parle Judith Gautier dans le Collier des jours. |

J’ai cru que pour donner la véritable physionomie de ce carnet, qui est un « carnet de route », il fallait l’étudier d’après l’ordre du voyage, et rejeter à la fin du travail ce qui n’a pas trait directement aux péripéties du chemin.

Ce sont les notes prises au cours du premier voyage en Espagne, le voyage de 1840.

Malheureusement il est bien incomplet, et ne contient que quelques parties de la route : Le Pays basque, Burgos, Tolède, Cordoue, Malaga, Jeres, Cadix, Ecija, Séville.

Les détails, donnés au hasard des événements, sont de tous ordres et fort difficiles à identifier.

Rien sur la traversée de la Castille, rien sur Madrid, ni Grenade ni Valence.

Mais,. tel qu'il est, ce carnet est précieux; nous y voyons Gautier sans masque, et le plaisir est grand de confronter les notes et l’œuvre. Nous y saisissons de plus près les préoccupations de Théo; quelques dessins heureux font fout à coup apparaître le peintre. Ne négligeons donc pas ce moyen de pénétrer plus avant dans la pensée du voyageur.

Le carnet a été commencé par les deux bouts. L’ordre incohérent des notes montre que Gautier écrivait où le carnet s’ouvrait. Ainsi, à la page 4 il est question de Séville, à la la page 5 de Cordoue, à la page 11 de Tolède, à la page 37 de Burgos, ce qui n’est pas du tout l’ordre du voyage.

Bien des détails importants du livre manquent dans le carnet; quelquefois même au sujet des villes les plus abondamment décrites dans ces notes, nous ne trouvons pas trace de détails frappants que l’on peut lire dans la rédaction définitive. Ainsi à Jeres, Gautier ne fait pas mention dans le carnet de la douleur du singe à la mort du pauvre nègre, ce qui prend un tel relief dans le Voyage. Au contraire, nous trouvons parfois dans le carnet, bien qu'il soit très court, des réflexions qui disparaissent dans le livre. Ainsi à Cadix, quand Gautier parle du taureau renversé par la « media-luna », il ajoute : « la béle rampe sur les palles comme Hyacinthe des Variélés quand il Jail la naine »; nous ne retrouverons plus cette notation.

Un autre fait qui frappe dans le carnet c’est le souci de l’expression juste. Ainsi page 6 à Cadix, il écrit : « L’orage a ravagé des quarliers énormes de maçonnerie. » Il raye énorme, et écrit au dessus « monstrueux ». L’attention du lecteur étant attirée sur ces points principaux, commençons l'analyse même du carnet.

Ordre du Voyage : villes citées dans le carnet : TOURS, ANGOULÈME, BORDEAUX, LES LANDES, BAYONNE, LE PAYS BASQUE, BURGOS, TOLÈDE, ALHAMA, VELEZ-

MALAGA, MALAGA, ECIJA, CORDOUE, SÉVILLE, CADIX, JERES, PUERTO-SANTA-MARIA, GIBRALTAR.

Études des notes du carnet, Les dessins.

Vers et notes diverses.

TOURS (page 2 du carnet)

Tours, cathédrale moscovito-gothique.

Ce mélange d’adjectifs est assez fantaisiste, et cependant juste. La cathédrale de Tours, Saint-Gatien, est d’un gothique lourd qui donne de loin une impression de Kremlin sur laquelle Gautier insiste dans le Voyage.

Énormes voiles blanches sur la Loire — pluie — terrains rouge vif avec des arbres vert tendre.

Gautier est passé à Tours à la fin de l’hiver, époque où la Loire a de l’eau.

Maisons en pierre de taille avec des tuiles à l'italienne, jaunes et rouges vifs, cannelures, toits plats.

Ce paysage nous paraît assez curieux, alors que nous voyons en Touraine surtout des toits d’ardoises; le fait est exact pourtant et l’ensemble du paysage est de teinte assez vive; dans le Voyage, Tours occupe vingt-quatre lignes pleines d’éloges et de souvenirs historiques. — Hugo, passant à Tours peu après, n’y vit, la nuit, que le pont.

ANGOULÈËME (page 2)

Angoulême — montée très raide — une maison barbouillée fresque, un massif d'arbres couronnant une vieille tour surmontée d'un télégraphe, pierres de taille.

Une rampe assez raide conduit au plateau d'Angoulême situé

à 70 mètres de hauteur; cette maison barbouillée à la fresque (qui n'existe plus) le frappe comme le frapperont peu après les maisons peintes d'Espagne.

Puis suivent des descriptions de paysages autour d’Angoulème :

Landes, genêts, bruyères, terrains gris violets, bleuâtres, pins en végétation sauvage.

La campagne d'Angoulême du côté de Bordeaux a par endroits des aspects très sauvages. Les vallées de l’Anguienne et des Eaux-Claires semées d'énormes buis et de cavernes dans les calcaires ne manquent pas d’étrangeté.

Maisons avec des mares, des bouquets de grands arbres dans le goût des tableaux d'Hobhbema.

Très exact; notons déjà ici l'habitude de Gautier de tout voir sous l’angle pictural.

Premières voitures à bœufs, apparition du berret (sic), bonnet des paysannes évasé comme des turbans d'Ullémas. .

Cette coiffure des femmes a entièrement disparu de nos jours.

Toujours de l'aubépine, paysages verdoyants qui rappellent Flers et Cabat, toutes sortes de constructions ébauchées en pierre de taille sans plâtre ni ciment.

Cette débauche de pierre de taille étonne Gautier, j'ai déjà dit que le pays possède beaucoup de carrières; l’aubépine paraît l'avoir beaucoup frappé, car il écrit dans le Voyage :

« Des haies d’aubépines et des ormes rachitiques, des ormes rachiliques el des haies d’aubépines. »

N'oublions pas que l’on était au printemps.

Des détails particuliers :

Noce villageoise dans un village — énorme bouc noir. |

LA ROUTE VERS BORDEAUX (page 2?)

Pont de Cubzacq, tournure d’aqueduc romain et de pylône égyptien, effet superbe.

Son enthousiasme n’a pas diminué dans le voyage, les Pharaons ne le désavoueraient pas, dit-il.

Mesonero appelle ce pont « uno de los mds bellos monumentos de la Francia moderna (1) »; ce pont était un pont suspendu dont le tablier d'une seule portée ne mesurait pas moins de 560 mètres de long. Sa rupture provoqua en 1867 un accident tragique qui reste gravé dans la mémoire des vieux Girondins. Il fut remplacé en 1870 par un pont tubulaire métallique.

BORDEAUX (page 2)

C’est ensuite l’entrée à Bordeaux; voici le texte du carnet :

Entrée de Bordeaux. Lanternes des vaisseaux sur la rivière. Pont très long. Bataille et prise de gueule entre les domestiques des différents hôtels. Femmes du peuple avec des madras de créole posés en voleuse. Nez droit. Bassin en avant. Taille longue et souple. Le derrière peu saillant. Beaucoup de fermeté et de souplesse dans la démarche. Très jolies. Elles portent sur la tête cruches forme élégante. Le Grand-Théâtre, Bourse, Odéon. Faux air de Versailles. La cathédrale. La copie de Riesener. Le musée. Délicieux tableau de Bega. La tour St-Michel. Cadavres conservés. L'enfant enterré vif. Le général tué en duel. La négresse. La famille aux champignons. Église de Jésuites où l'architecture intérieure est faite de grisailles. Le beffroi. Deux tours qui se joignent là-haut par un balcon. Influence de l'Espagne déjà sensible. Petits pois et poissons particuliers (les Royans) (ce mot est ajouté au crayon). La « Dame Blanche » à Bordeaux. Vendu notre contre-marque très cher. Vu tous les nouveaux volumes de Hugo « Les rayons et les ombres ». Bazar. Salle à manger avec papier à figures. Poulets gros comme des hannetons.

(x) Mesonero, Viage por Francia y Belgica, p. 67.

7h THÉOPHILE GAUTIER ET L ESPAGNE

Expliquons ce texte et voyons ce que la relation du Voyage a développé, ajouté ou supprimé :

La notation des lanternes de vaisseau n'existe plus dans la rédaction définitive; c’est grand dommage, le talent descriptif de Gautier aurait réalisé un chef-d'œuvre avec la peinture de ce merveilleux spectacle; l’arrivée à Bordeaux, la nuit, est une des « choses qui m'ont le plus frappé au monde, moi qui en ai fait plusieurs fois le tour (1) ». Les centaines de lumières de la ville et des vaisseaux s'inscrivent en courbe souple et lumineuse sur 6 kilomètres de port. Le Marquis de Custine, précédant Gautier de quelques années, avait écrit: «L'arrivée à Bordeaux est ce que je connais de plus beau en France après l'Étoile (2). » La « prise de gueule » entre les domestiques d’hôtels devient dans le Voyage un récit humoristique : « Cette canaille s’égosille à débiter en charabia des “ee d’éloges et d’injures (3). » Mme Van Eys, à son arrivée à Bordeaux en 1866, raconte de même que les portiers d'hôtel attendent les voyageurs à la sortie de la gare, en criant, pour faire taire leurs camarades : « N’allez pas chez eux, il y a des punaises (4). »

Nous pouvons rapprocher de ce tumulte l’arrivée à Cadix; Gautier parle des petites barques dont les patrons « avec des vociféralions effroyables se disputaient les voyageurs el les malles » ; comme ceci se passait sur une barque, il n’était rien moins que rassuré (D).

La même insistance sur la beauté des Bordelaises se retrouve dans le Voyage, comme sur le carnet. Les détails un peu crus : « le bassin en avant, le derrière peu saillant », disparaissent et font place à la savante et poétique comparaison avec Nausicaa.

La question du Grand-Théâtre : Gautier n’en a pas assez admiré la sévère et magnifique ordonnance; il le compare à la Bourse et à l'Odéon et revient sur cette comparaison lorsqu'il parle des Théâtres de Saint-Pétersbourg (6); Garnier imita

(1) Capitaine Tissier, Lettre inédite à Gabriel Routurier.

(2) Gustine, L'Espagne sous Ferdinand VII, t. I, p.37.

(3) et (5) Voyage en Espagne, pp. 9 et 398.

(4) M. Van Eys, Souvenirs de voyage, publiés par Georges Lacombe. (6) Voyage en Russie, t. I, p. 243.

l’intérieur sans en garder la perfection de lignes. Custine l’avait plus intelligemment admiré (1).

Il développe dans le Voyage la notation de la Dame Blanche (2), mais ne nous explique pas pourquoi il voulut vendre sa contre-marque très cher; sans doute a-t-il eu assez d’un acte de la représentation, la Dame Blanche n'étant plus une nouveauté pour lui. Le simple mot « la cathédrale » n’est qu’un aïdemémoire, car le Voyage contient plusieurs lignes très justes sur les sculptures; nous y reviendrons en étudiant Gautier critique d’art. La copie de Riesener dont il parle est une copie du Christ flagellé du Titien que l’on peut encore admirer à Saint- André, à gauche, en entrant par le portail Rohan. Quant à Saint-Michel, il s’y attarde dans le Voyage en 56 lignes d’une rare énergie que nous retrouvons au chapitre des descriptions.

Le Carnet ne mentionne pas l’église Sainte-Croix, dont le Voyage parlera avec beaucoup de justesse.

Église de Jésuiles où l'architecture intérieure est faile de grisailles. — Il est question ici de l’église Saint-Paul; cette église était la maison professe des religieux de la Compagnie de Jésus. La dédicace de l’église est de 1676, mais les travaux avaient commencé depuis bien plus longtemps. Il trouve l’intérieur fait de « grisailles ». L'église Saint-Paul, malgré sa grande allure, est en effet triste et nue.

Le beffroi à deux lours qui se joignent là-haut par un balcon. — Il s’agit de la tour appelée Grosse Cloche, qui est la porte de ville du Moyen-Age.

Délicieux tableau de Bega. — Ce tableau n’est pas en ce moment exposé au Musée de Bordeaux — le catalogue des Musées de 1835 porte : « Bega (Corneille ou Cornille, né à Harlem en 1620, mort de la peste dans la même ville en 1664, élève de Van Ostade, n° 59. Paysan caressant une femme. » Si Gautier a consulté un catalogue, c’est celui de 1835. IL n’y en avait pas de plus récent. Ce tableau n'est plus au Musée de

(1) Gustine, t. II, p. 38.

(2) La Dame Blanche fut jouée à Bordeaux le 8 mai pour les débuts de Mlle Jenni Weiss, première dugazon que le feuilletoniste du « Courrier de Bordeaux » E. d’Issy accuse d’avoir voulu mettre « la Gironde à ses pieds » (17 mai 1840).

Bordeaux. Le conservateur du Musée, M. Manciet, d’un judicieux ostracisme l’a exilé à la Cour d'appel.

Cette simple note du Carnet sur le Musée de Bordeaux devient un paragraphe entier dans la rédaction définitive.

Comment Gautier l’a-t-il ajouté? De mémoire? ou d’après des documents peu sürs ?

En tout cas, ce paragraphe fourmille d'erreurs.

Il y a des Oslade, dit-il : les divers catalogues du Musée de Bordeaux n’en mentionnent aucun: des « Tiepolo du goût le plus baroque et le plus fantaisiste » : il n’y a qu’un seul Tiepolo : Éliezer el Rébecca, morceau remarquable qui n’a rien de fantastique; « des Jordaens », dit Gautier : il n’y a eu qu'un seul Jordaens au Musée de Bordeaux, mais à l’époque du passage de Gautier il avait déjà été cédé par le Musée au chapitre de la cathédrale; « des Van Dyck » : il n’y en a qu’un, une Madeleine. Mais, nous dit M. Manciet, c’est certainement un faux Van Dyck. Enfin, notre voyageur parle d’un tableau gothique qui doit être du Ghirlandajo ou du Fiesole : il est du Pérugin.

La gourmandise ne ii jamais ses droits avec Gautier, et le Carnet fait allusion à des petits détails que le Voyage laisse dans l’ombre. Les petits pois célèbres à Bordeaux sous le nom de petits pois « d’Eysines », le deviennent à Paris sous le nom de petits pois de Bordeaux. Les « royans » dont il parle ne sont pas des poissons « parliculiers », mais des sardines que l’on mange fraîches; quant aux poulets gros comme des hannetons, on était au printemps, et ce n’est pas le moment des gros poulets, ou bien Gautier avait très faim.

L'influence de l'Espagne, qu’il dit déjà sensible, termine le premier chapitre du Voyage : Théo exagère lorsqu'il prétend qu'on parle beaucoup l'espagnol à Bordeaux. Il entendait la langue d’oc, le « patois » que parlaient presque exclusivement les gens du peuple. Et il a confondu.

Cependant à cette époque Bordeaux était assez « espagnolisé » pour une raison historique fort simple. Toute une colonie espagnole s’y était installée par suite de l’absolutisme de Ferdinand VII, qui avait chassé d'Espagne, moralement, sinon effectivement, bon nombre d’esprits éclairés et avides de liberté. Cette colonie nombreuse, influente, intelligente, tint

LE CARNET DE ROUTE ÿ à Bordeaux une grande place, c'est elle qui reçut Goya. Les journaux de Bordeaux, aux dates du passage de Gautier sont pleins de nouvelles d’Espagne. La Guyenne du 31 mars annonce les faits de guerre carliste, et donne en mars et avril des extraits de tous les journaux espagnols. Même vogue au théàtre où l’on jouait régulièrement Les Inlrigues espagnoles en avril et mai.

LES LANDES (page 3 du carnet)

Les Landes recommencent : Pinades, genêts. Bruyères, flaques d'eau. Sables blancs, tufs. Anciens débris de la route de bois; chevaux libres; bœufs vêtus d’un caparaçon pour les mouches; moutons noirs; bergers pieds nus, vêtus de peaux; forêts brûlées ; pins tailladés pour obtenir la résine ; aspect de désolation. Maisons de bois et de tuiles; cahutes sur des piquets de peur des loups. Pluie froide. Clair de lune intermittent. Mauvaises routes. Bérets bleus. Nez crochus, les femmes laides.

Ces notes sur les Landes deviennent la sombre description de la page 15 du Voyage, moins vivantes, d’ailleurs, et moins détaillées que les lignes plus haut citées.

Il n’y est plus question de « chevaux libres »; or c'était un trait caractéristique des Landes; Edmond About dans Maitre Pierre nous parlera avec émotion de ces chevaux sauvages, compagnons, mais compagnons libres, de l’homme. De nos jours on en rencontre encore dans le canton de Saubusse.

Le caparaçon des bœufs frappera un autre voyageur, Moritz Willkomm, qui dit : « Chaque bœuf est couvert d’un drap de toile grossière gris et blanc, pour préserver les animaux des insectes (1). » Cette coutume dure toujours et ce drap grossier n'avait guère, il y a vingt ans, dépassé nos maisons basques, béarnaises et landaises; nous en faisions des nappes avant que la mode du linge « basque » ait envahi la France.

La tenue des bergers frappe beaucoup Gautier; elle était

(1) Moritz Willkomm, Wanderungen, p. 7.

curieuse en effet, il y a peu d'années encore; dans le Voyage, il parle de quelque « fauve berger », et vingt-quatre ans plus tard il les voit encore sur des échasses (1) : « seuls habilants de ces soliludes », dit Le Guide du Voyageur en France de 1835. — Ces échasses ont intrigué le marquis de Custine; il les juge d’ailleurs nécessaires à cause de la profondeur des sables (2) : « à cause du sol boueux », dit Willkomm. Mesonero, à la même époque que Gautier, écrit : « El viagero... apenas encuentra un punto de reposo en el lejano caserio de una miserable aldea, en la choza de un pastlor, o en la pinloresca figura de este, que subido en elevados zancos, dirige su ganado al través de los profundos arenales (3). »

Vaysse de Villiers avait pris, en 1823, la même route que Gautier suivra quelques années plus tard, c'est-à-dire celle qui passe par Langon, Captieux, Roquefort, Mont-de-Marsan, Tartas, Dax. On l’appelait alors «la nouvelle route ». Il rencontre aussi les bergers, qui marchent très vite sur leurs échasses (4).

L'aspect de « désolalion » des Landes à cette époque attriste Gautier, comme les autres voyageurs.

Un opuscule anonyme nous dit : « Elles présentent l’aspect d'un désert, quoiqu’elles soient couvertes de verdure en partie (5). »

Moritz Wilkomm, devançant Pierre Benoît dans Axelle, les compare aux tristes Landes de l'Allemagne du Nord « à cause de leur coloration brune et rougeûtre » (6).

Custine en verra la grandeur triste, mais il trouve « pur » le ciel de ces solitudes (7).

Quand, vingt-quatre ans plus tard, Gautier traversa de nouveau les Landes, il les trouvera bien changées et louera l’ini-

(x) Gautier, Quand on voyage, p. 240.

(2) Gustine, t. I, p. 114.

(3) Mesonero, Viage por Francia y Belgica, p.49 : « Le voyageur. peut à peine reposer son regard sur la lointaine maison d’un misérable laboureur, sur la cahute d'un berger, ou sur la figure pittoresque de celui-ci, lequel, monté sur de hautes échasses, dirige son troupeau à travers les sables profonds. »

(4) Vaysse de Villiers, Les routes de Paris en Espagne.

(5) Voyage dans les Landes, Paris, chez Pigorneau, an VI de la République.

(6) Wililkomm, Wanderungen.

(7) Custine, t. I, p. 16.

tiative de Napoléon III : « Bientôt cette affligeante tache de sable... aura disparu de la carte de France (1). »

La véritable explication des « cahutes sur des piquets » est le sol et non les loups; ces maisons curieuses ont été fixées dans le magnifique album de photographies d’Arnaudin, le grand folk-loriste landais (2). On peut encore en voir quelques spécimens dans le Marensin. Willkomm, qui est un savant, écrit : « Le sol est si boueux que leurs maisons sont construites sur pilotis »; le guide déjà cité les appelle « cabanes » et les dit mal construites et encore plus mal meublées.

Le béret bleu, venu du pays basque espagnol au XVII: siècle, a gagné les Pyrénées et les Landes avant. de conquérir la France depuis quelques années.

* Les Landaïis n’ont point le nez crochu dont parle Gautier, mais ils ont la figure osseuse en général, ce qui fait saillir leur nez.

Il trouve les Landaises laidés, elles ne le sont point; comment Gautier, si bon juge en cette matière d'ordinaire, est-il ainsi en désaccord avec tous les voyageurs, même Willkomm qui en fait un enthousiaste portrait ? Il est vrai que ces divergences sur la beauté des femmes ne sont point rares chez les voyageurs. Au XVII siècle, Montaigne trouve laides les fem-

mes des environs de Ravenne, alors qu’à la même époque Gustianani les trouve particulièrement belles!

A Mont-de-Marsan charmante servante d’auberge furieuse de ce que nous n'avions pas faim et nous inju- . riant en toutes sortes de patois pour nous faire manger son dîner.

Gautier n’ayant pas faim, c’est une curiosité que nous ne retrouverons plus dans le Voyage d’Espagne.

Passé à Dax dans une obscurité complète. Traversé l'Adour par un vent affreux. Continuation des Pinadas. Aperçu des lièges pour la première fois, grands arbres pittoresques qui tiennent à la fois du carou-

(1) Gautier, Quand on voyage, p. 240.

(2) Of. le cours fait à la Faculté des lettres de Bordeaux par le Profes-

seur Guillaumie en 1933.

bier et de l'olivier. Marais. Flaques d'eau. Terrains montueux.

Ce début de printemps sera froid, nous le verrons, même en Espagne; c'est à Dax que Gautier traverse l’Adour, la nuit, par conséquent il ne peut rien dire de la ville. Puis il entre en Marensin; le terrain est « montueux » en effet, les « {ucs » rompent le sol plat des Landes.

Quant aux flaques d’eau dont il parle, ce sont les marais d'Orx et de Garros qui longent la route au moment où l’on approche de la mer. Au début du XVIIF siècle ces marais gênaient parfois le passage, témoin l’archaïque relation du Pèlerin Picard : « nous a fallu dépouiller pour passer l’eau à ces environs où nous en eûmes jusqu'aux genoux (1) ».

Gautier aperçoit une silhouette de montagnes; il aurait dû les voir depuis longtemps, s’il n'avait pas fait le très mauvais temps que l’on sait.

Une silhouette de montagnes à l'horizon. Une ligne de mer presque invisible.

C’est loul à fait invisible qu'il faudrait dire, nulle part de la route on ne voit la mer avant Bayonne. La route de 1840 était la même qu'aujourd'hui depuis Dax; très ancienne, sa survivance à travers les âges est attestée par de nombreux voyages : Édouard [° en 1270, le comte Derby en 1344, Duguesclin en 1367, Charles IIT en r451, pour ne citer que les plus illustres. Elle coïncide avec l’ancien chemin des pèlerins de Saint- Jacques; après Dax c'était la seule; Gautier l’a donc prise et il n’a pu voir la mer.

BAYONNE (page 3)

Un clocher trapu et un toit de tuiles écrasées, voilà Bayonne. Belles allées le long du port. Brise carabinée. Cathédrale jaune serin et ventre de biche. Tableaux de Lépicié (2) et autres. Van Loo. Baldaquin de damas rouge d’un effet assez bizarre. Population

(1) Manier, Voyage du pèlerin picard.

(2) Gautier écrit : « l'Épicié ».

Cf. p. 85. — UNE MAISON BASQUE

LES ANES GRis DE TorLosA

Page 1