‹ Théophile Gautier et l'EspagneChapitre 13 sur 79 · RES DS · texte numérisé non relu

RES DS

La RHUNE, vue d’Urrugne, et LA Haya (ou trois Couronnes), vue du pont d'Hendaÿe, dessinées par Gautier.

Deux dessins de montagnes faits par Gautier sur le recto de la couverture.

Ces montagnes sont deux pics des Pyrénées basques; voir cicontre les photos correspondantes :

La Haya vue du pont de la Bidassoa, photo prise au même endroit que le dessin de Gautier;

La Rhune, photo prise au même endroit que le dessin de Gautier.

La Rhune, la grande montagne du Labourd, domine Saint- Jean-de-Luz. Elle a 900 mètres de haut, et la frontière passe au

sommet (r). C’est la dernière montagne un peu haute des Pyrénées Occidentales françaises; ses lignes nobles et austères impressionnent le voyageur, qui la croit très élevée par contraste avec ses voisines. Gautier l’a dessinée d’Urrugne; audessus du dessin, le Carnet porte ces mots : Une halle dans un champ; sa voiture, nous le savons, fit halte à l’église d’'Urrugne; or, si à gauche de la route on prend un sentier qui descend dans la direction d'Olhette, on voit la Rhune exactement comme l’a dessinée Gautier.

L'autre montagne dessinée est La Haya, que les Français appellent les {rois Couronnes. Elle a 886 mètres; moins haute que la Rhune, son ascension est pourtant beaucoup plus difficile. Simple jusqu’au cayolar de Las Añes, elle devient rude ensuite. La pyramide nord, composée de rochers de granit à peu près verticaux, est difficilement accessible. Il faut lire dans Moritz Willkomm, le voyageur allemand qui a traversé à plusieurs reprises l'Espagne vers 1850, la jolie description qu’il donne de son ascension à La Haya.

Gautier a dessiné cette montagne des bords de la Bidassoa entre la frontière et Irun; c’est exactement avec la forme du dessin qu’on voit de là cette montagne; et comine par ailleurs c’est l'endroit de la douane, Gautier aura eu tout le temps de faire son dessin.

Sur ce même recto nous trouvons une phrase où il est question des pins :

Les pins rendent leur résine lorsqu'on les blesse. Ainsi fait le génie qui pleure ses larmes les plus précieuses par la bouche de ses blessures.

Dans le Voyage la phrase se transforme ainsi : « On dirait une forêt injustement égorgée qui lève les bras au ciel pour lui demander juslice », et nous donnera dans España l’émouvante pièce de vers : Les pins des Landes. | ue

La phrase suivante du carnet n’a pas été reproduite dans le Voyage : ;

Les pays plats et cultivés rapportent beaucoup et sont horribles. Les sites plaqués de montagnes en rapportent peu. Ainsi la poésie et la prose.

(1) Le Choldogogaina, sa voisine immédiate, n’a que 406 mètres.

Plus bas voici la célèbre citation latine :

Vulnerant omnes, ultima necat.

Gravée sur l’église d’Urrugne, elle restera longtemps dans la mémoire de notre voyageur; il en a tiré le beau poème : « La voilure fit halle à l'église d'Urrugne (1) ».

Plus de vingt ans après, lorsqu'il refera ce voyage, il rappellera ce premier contact émouvant : « Nous avons revu en passant l'église d'Urrugne el l'inscription mélancolique de son cadran », et ses réflexions sont plus mélancoliques encore! (2)

Urrugne arrête le voyageur en route vers l'Espagne. Le château d’Urtubie passé, on rencontre un pauvre et merveilleux village; un immense fronton que domine à gauche la Rhune sévère, et tout près une église, belle comme une cathédrale. En 1864 Gautier la visite, et aussi le cimetière.

Maisons avec des poutres et des volets rouge antique.

C’est son premier contact avec l'architecture basque.

Dans le Voyage, il développe la simple notation du carnet :

« Les maisons d’Urrugne et de Saint-Jean-de-Luz qui n’en est pas très éloigné ont une physionomie sanguinaire et barbare due à la bizarre coutume de peindre en rouge antique ou sang de bœuf les volets, les portes et les poutres qui retiennent les compartiments de maçonnerie. »

Il reviendra sur la même idée dans Quand on voyage, en insistant sur cette fameuse couleur rouge.

La même impression fut beaucoup plus riante chez d’autres voyageurs : Moritz Willkomm trouve que ces maisons blanches et rouges « égayent singulièrement le paysage (3) ». — Ce fut aussi l’avis du Pèlerin Picard qui admirait « ces maisons partout comme des papillons (4) ». — Vaysse de Villiers en aime « la blancheur éclatante » et la charpente peinte en rouge (5).

(1) España.

(2) Gautier, Quand on voyage.

(3) Moritz Willkomm, Zwei Yahre in Spanien.

(4) Manier, Voyage d’un pèlerin picard, p. 146.

(5) Vaysse de Villiers, Les roules de Paris en Espagne, p. 102.

LE PAYS BASQUE ESPAGNOL (page 7 du carnet)

Nous trouvons d’abord ces mots :

Les Basques cherchent des balles dans les champs, on les aplatit pour qu'elles ne puissent pas servir.

Puis le brouillon très peu lisible des vers suivants, ébauche de la pièce « À la Bidassoa » :

A la Bidassoa, près d'entrer en Espagne,

Pendant qu'on nous marquait d'un nouvel écusson,

Je descendis, voulant regarder la campagne,

Et l'île des Faisans à l'étrange donjon (1).

J'ai bien peur que « donjon » ne soit là que pour la rime, les constructions de l’île des Faisans n'ayant jamais pu passer pour un donjon!

L'île des Faisans, qui, au contraire de ce que l’on croit généralement, n’a pas diminué depuis un siècle, n’a jamais abrité de bâtisses importantes. à

Gautier dans Loin de Paris prophétise mal :

« L'île des Faisans disparaît de jour en jour; rongée par la marée

d'un côté, par le fleuve de l'autre, il n’en restera bientôt plus qu’un souvenir. »

Bazin, plus tard, l'appellera « un pauvre banc de vase où pousse une trentaine d'arbres » (2).

La suite des vers sur cette page est vraisemblablement écrite en voiture, car les signes sont à peu près illisibles à force d'étre tremblés :

Je vis un homme à quelques mètres avec des balles Mises en tas près de lui comme des tas d'oignons. Car la guerre a versé sur ces terres fatales De son urne d’airain une grêle de plomb (3).

(1) Cf. Jasinski, Étude sur l'España de Gautier.

(2) Bazin, Terre d'Espagne, p. 2.

(3) Nous avons vu que Gautier a pu lire dans les journaux de Bordeaux les nouvelles de la guerre civile en Espagne (Courrier de Bordeaux, La Guienne), avril-mai 1840. Quelques jours avant son arrivée, le Phare de Bayonne (29 avril 1840) annonçait « l'insurrection des provinces basques ». Gautier n'exagère donc rien.

Cela est écrit de nouveau à la page 8 au crayon, mais si fin que c’est presque illisible là aussi.

Page 1