‹ Théophile Gautier et l'EspagneChapitre 14 sur 79 · VITORIA · texte numérisé non relu

VITORIA

Près de Vittoria (1/ ne faut qu'un 1) église à minarets. Églises et chapelles sont très nombreuses à Vitoria, qui est aussi une ville de couvents. Cette cité, l'antique Gasteiz basque, capitale de l’Alava, ne paraît pas l’avoir enchanté, à tort d’ailleurs.

Dans le Voyage, 5 pages pourtant lui sont consacrées, mais sont plutôt une peinture de mœurs qu’une description de la ville. Vingt-quatre ans plus tard, le souvenir d’une mauvaise nuit persiste encore, puisqu'il accepte d’aller coucher à Villareal plutôt qu’à Vitoria. Mais le lendemain, se rendant à Vitoria pour la course de taureaux, il trouve une ville animée et égayée par la fête; cette fois encore c’est la description de la corrida qui retient tout son temps.

Miranda de Ebro.

Plus tard, dans Quand on voyage, il fera une confusion de noms : il écrira : « Miranda del Campo », voulant parler de « Medina del Campo ».

Ici il est bien question de Miranda de Ebro; cette ville enjambe l’Ébre, qui la sépare en deux parties égales. Le pont sur le fleuve sépare l’Alava de la Vieille-Castille; c’est au milieu de ce pont que l’on voit pour la première fois, sculpté en pierre et posé sur un haut socle, le Lion de Castille que Gau- ‘tier retrouvera partout.

Fabrique aux pieds des rochers. Église avec un toit déformé. Pont sur le (illisible, nous avons vu que c'était l’Ebre). Ogive tronquée. Au fond la Sierra. Moulin.

Cette sierra est la sierra de Occa; les fabriques dont parle Gautier, peu importantes, étaient des filatures. L'église, les fortifications, la citadelle, étaient en partie en ruines.

N'allez pas voir cela, vous auriez envie de vomir. Cette note du carnet fait allusion à une rencontre faite à ce

moment du voyage. La phrase est écrite, je pense, en voiture; les lettres sont à peine formées, et la traduction est presque effacée :

No vaya Ud. 4 ver eso que le daria de vomitar.

On voulait l'empêcher de regarder un enterrement où l’on menait un mort à visage découvert; il regarda cependant, et l'impression fut assez forte pour qu’il s’en souvienne quand il racontera, dans le Voyage, la légende de Don Juan.

LA CASTILLE — BURGOS (page 37)

Pour comprendre comment Burgos, qui se place dans les débuts de son voyage, est à la page 37 du carnet, il faut nous rappeler que Gautier a commencé le carnet par les deux bouts, et qu’il écrivait du côté où le carnet s’ouvrait.

Il parle de Burgos dans plusieurs de ses ouvrages :

Dans Loin de Paris, il est question de Burgos de la page 149 à la page 154.

Dans Le Voyage, Burgos et la Cartuja de Miraflores occupent les pages Ar à 67.

Dans Quand on voyage, ce sont les pages 326 à 333.

Quant au Carnet, au revers de la page 37 il est question de la cathédrale; sans que la ville d’ailleurs soit nommée: mais ici l'identification ne fut pas difficile.

Don Luis de Acunha.

Leiva, Chartreux.

Le tombeau de l’évêque don Luis de Acunha est dans la chapelle gothique de Santa Anna.

Leiva, chartreux, fut un artiste, sculpteur et Poe qui travailla à la Cathédrale.

Sainte Thècle sur le bûcher. Autel prodigieux. Touffu comme un chou. Elle tient à la main un rameau travaillé à l’espagnole.

Il est intéressant de voir ce que ces notes vont donner dans les relations des trois passages à Burgos.

Dans le Voyage, après une page de description, cette réflexion :

« C'est le mauvais goût le plus riche, le plus adorable et le plus charmant. »

Dans Quand on voyage, il l’appellera :

« Cette bizarre chapelle de Sainte-Thècle d’une si étonnante folie d’ornementation en style churrigueresque. »

Enfin dans Loin de Paris :

Sainte Thècle sur son bûcher, entourée de Sarrasins, tenait « toujours en main sa longue palme tire-bouchonnée (1) ».

L'avis des Espagnols sera curieux à confronter : Voici ce que dit de ce même autel Antonio Ponz : « El altar de Sa. Tecla. famosa ensalada de quanto Vd. quiera pen-

sar extravagante y ridiculo : tallas y hojarrascas de arriba abajo y otras mil cosas que es mejor que se queden en el tintero (2). »

L'opinion de Villa-A mil n’est pas meilleure :

« Cette malheureuse chapelle de Sainte-Thècle, l'une des productions les plus extravagantes et les plus délestables de l'époque où le mauvais goût atteignit son plus haut période (3). »

Orgue avec des batteries de tuyau.

Il reparlera de ces orgues, dont Les tuyaux sont horizontaux, à propos de la cathédrale de Barcelone. IL en est de même dans beaucoup d’églises espagnoles; j'en ai demandé la raison un peu partout, et tout le monde m'a donné cette explication fort simple : c’est une habitude de fabrication; je la donne comme on me l’a donnée, n’en ayant pas, malgré mes efforts, trouvé d’autres.

Vierge mettant un linge devant l'Enfant Jésus. Michel-Ange.

Il s’agit ici d’un tableau qui provoque son admiration; dans

(1) Gautier, Voyage, p. 57; Quand on voyage, p.331; Loin de Paris, p.151.

(2) Ponz, Viage por España, t. XVI.

Traduction de Ponz : « L’autel de Ste Thècle, fameux mélange de tout ce que vous pouvez penser d’extravagant et de ridicule, pierres sculptées et feuilles de haut en bas et mille autres choses qu'il vaut mieux laisser dans l’encrier. »

Cette chapelle qui date de 1734, haute à peu près de 20 mètres, fatigue le regard, et fâche, au milieu de la beauté de la cathédrale.

(3) Villa-Amil, t. II.

le Voyage, il parle de cette peinture d’une telle beauté qu'il ne peut l’attribuer qu’à Michel-Ange.

De même dans Loin de Paris :

« La sublime Vierge de Michel-Ange était à sa place. »

Ce n’est qu’à son troisième passage qu’il émet un doute : ce tableau ne peut provenir que

« d’un carton dessiné par Michel-Ange et peint par Sébastien del Piombo (1) ».

Challamel, qui en parle aussi, s’enthousiasme moins et la traite de copie excellente (2); Germond de Lavigne la loue fort.

En réalité le tableau est attribué à Andrea del Sarto.

Christ de Burgos. Cheveux naturels. Maigre et sue tous les vendredis. À trois œufs.

Ce fameux Christ de Burgos a fait couler bien de l'encre.

Il n’est pourtant pas le seul en Espagne dans son genre : Séville, Valladolid, Avila, ont le leur; le plus célèbre est peutêtre le Christ du Grao de Valence, pour ne citer que les plus connus.

Deux font de nombreux et rad miracles : le Christ de Limpias, près de Santander, et le Santo-Cristo de Lezo en Guipuzcoa. Ce dernier est le plus beau, le plus émouvant.

Mais celui de Burgos est réellement le plus inquiétant; devant celui de Lezo on prie; devant celui de Burgos la curiosité l’emporte trop facilement sur la foi. Gautier, qui le dépeint longuement dans le Voyage, voit quelque chose de fantastique là où il n’y a qu’une habitude espagnole.

La plupart des voyageurs ont salué ce Christ : depuis Manier, le Pèlerin picard, qui le vit en 1726 (3); Antonio Ponz (4), Laborde, Bourgoing et bien d’autres; Bourgoing, qui l'avait vu alors qu'il était encore dans la chapelle des Augustins au faubourg de Béga, nous en fait une description troublante (5);

(1) Voyage, p.58 ; Loin de Paris, p. 151; Quand on voyage, p. 332. (2) Ghallamel, Un élé en Espagne, p. 33.

(3) Manier, Voyage d’un pèlerin picard, p. 57. (4) Antonio Ponz, t. XII, p. 67. :

(5) J.-Fr. Bourgoïing, t. I, p. 25.

— bien plus près de nous, Lois Ulbach le trouve horriblement ridicule.

Il y a un peu de tout cela, en effet, dans ce Christ habillé d’une jupe verte et or, reposant sur six œufs (et non pas trois), obscurément symbolique, avec de vrais cheveux et du vrai sang caillé sur la face.

Les légendes sont nombreuses qui parlent de lui ; une d'elles veut qu'il ait été sculpté par Nicodème, d’après la vraie face du Christ; une autre, qu’il soit recouvert de peau humaine, suant parfois du vrai sang. — Tel qu’il est, on y sent une partie douloureuse de l’âme espagnole : la peur d’une religion qui a pu produire l’Inquisition.

La Cartuja de Miraîflores.

Sculpture sur bois de Berruguete. Filippo segundo y trois. 1480. L'artiste Gil. Don Juan segundo et Isabel de Portugal. La chapelle, Infant Don Alonso. Stalles gothiques. Christ en croix. Arabesque au tombeau d'Alonso. Petit garçon cueillant des raisins. Cimetière avec cyprès.

Berruguete est un grand sculpteur de retables; nous verrons plus longuement au chapitre de l'Art comment Gautier juge ce maître éminent.

Philippe II fit beaucoup pour les églises de Burgos qu'il appelait « des œuvres des anges ».

Ce Gil dont parle ici Gautier est Gil de Siloë qui vers 1480 orna la Cartuja et en sculpta le retable avec Diego de la Cruz. Il sculpta aussi les sarcophages en albâtre de Jean IT et d’Isabelle de Portugal qu’admire Gautier.

Le Christ en croix qu'il cite est celui du retable dont j'ai parlé plus haut et dont tout le centre est effectivement occupé par un Christ en croix.

‘ Le tombeau d’Alonso est celui du petit infant mort à 16 ans.

La Cartuja, couvent de Chartreux, fut fondée en 144r.

Pins de Castille.

C’est la forêt de pins qu'il traverse après Valladolid, le « Piñer »; il n’en reparlera qu’en 1864.

J'ai dit que la traversée de la Nouvelle-Castille et Madrid manquaient dans le Carnet; à propos de Madrid il n'est ques-

tion que de courses de toros et d’acteurs; ces notes seront rejetées à la fin de l'étude.

Après Madrid, voici Tolède.

TOLEDO TOLÉÈDE (verso de la page 11 et page 12 du carnet)

Antonio Zurreno delarte d. plata y oro zazba puerta. Cette citation mal copiée est rétablie exacte dans le Voyage : « Antonio Zurreno del arte de oro y plata faciebat esta media puerta. »

Antonio Zurreno, orfèvre de Madrid, fondit en bronze, l’année 1713, dit Cean Bermudez, « une porte de la façade del Reloj à la cathédrale de Tolède d’après celle de los Leones qui lui fait face ». — La Porte de Zurreno est en bois recouverte de plaques de bronze. Il était « de l’art d’or et d'argent », c’està-dire orfèvre (1).

IL ne fit que la « media puerta ». Le chapitre de Tolède lui avait adjoint pour son travail un autre orfèvre, Antonio Dominguez, qui fit l’autre moitié (2). .

St Christophe gigantesque peint sur le mur avec un palmier pour bâton.

C’est une fresque du cloître.

Tombeau de forme moresque découpé comme de la guipure. Armes de Tolède : 5 étoiles de sable sur champ d'argent 2-2. La cinquième en abîme. Peinture sur fond d'or, couleur digne des Vénitiens.

Tout ceci a trait à la chapelle mozarabe de la cathédrale. Les armes de Tolède y sont en effet répétées en plusieurs endroits : elle est ornée de fresques gothiques représentant des combats entre les Tolédans et les Mores; les couleurs, comme celles des primitifs italiens, sont restées d’une fraîcheur invraisemblable.

Fresques de Bayeu dans le cloître.

Les fresques de ce peintre racontent la vie et le martyre de San Eugenio, premier fondateur de l’église de Tolède. Les

(1) Archives de la cathédrale de Tolède, Libro de Gastos, folio 1o1. (2) Cf. Gharles Davillier, Étude sur l’orfèvrerie espagnole.

reliques du Saint furent données à la cathédrale par Philippe IT en 1565.

ASI ASE (sic) EL ILUSTRE SENOR DON ALVAR DE LUNA MAESTRE DE SAN IACO CONDESTABLE QUE FUE DE CASTILLA AL QUAL DESPUES DE AVER TEMYDO LA GOBERNACION DE ESTES REGNOS POR MUCHOS ANOS FENESCIO SUS DIASEN EL MES DE JULIO ANIO DEL SENOR DE 1453. À QUI JACE LA MUY MAGNIFICA SENORA CONDESA DONA JUANA PIMEN- TEL MUJER QUE FUE DEL MAESTRE ALVARO DE LUNA AQUEL PA A DELLA PRESENTE VIDA EN SEYS DIAS DE NOVEMBRE ANO DEL SENOR 1484.

C’est la copie, avec des fautes, des inscriptions des tombeaux de Don Alvar de Luna et de sa femme Doña Juana Pimentel. Ces tombeaux occupent à la cathédrale de Tolède la chapelle dite de San lago. Ils sont fort beaux, entourés chacun de quatre stalues de moines agenouillés.

La chapelle, d'ordre gothique flamboyant, fut construite sur les ordres de Don Alvar de Luna, pour servir de sépulture à lui et à sa famille.

On sait qu'après avoir été au faîte du pouvoir, Don Alvar de-Luna, accusé par des envieux, fut décapité à Valladolid en 1453 (1). Gautier reproduit ensuite deux dessins, mal faits, ce qui étonne chez lui, mais il a dû les faire debout, et vite : les armes des deux puissants seigneurs.

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