‹ Théophile Gautier et l'EspagneChapitre 16 sur 79 · MALAGA · texte numérisé non relu

MALAGA

Le séjour à Malaga tient dans le Voyage 24 pages, de la page 312 à la page 336; il comprend, il est vrai, la description de la course de taureaux et les réflexions sur l’art dramatique; voici les notes du carnet :

Phare blanc. Rencontré six nègres galériens vêtus

(1) Voyage, p. 308.

de blanc qui traînaient un chariot. Négresse avec

une urne sur la tête, aspect portugais. Femmes coiffées de châles écarlates.

La rencontre de six galériens nègres, nouvelle évidemment pour Gautier, le contraste de leur uniforme de toile blanche avec leur peau noire, lui font trouver « diabolique » cette apparition.

L'aspect portugais est, de la part de Gautier, une affirmation toute gratuite, puisqu'il n’a jamais vu le Portugal : est-ce l’animation du port et de la ville qui amène chez lui cette réflexion ?

L'emploi courant du châle, pour les femmes, venait du nombre important de fabriques de tissus de laine dans la province de Malaga.

Bâtiments dans le port. La mer ressemble toujours au spectacle de Monsieur Pierre.

J'ai pu trouver l'explication de cette phrase : « Monsieur Pierre » avait imaginé un spectacle qui divertissait fort les enfants ét les grandes personnes; dans une mer factice, des mécaniques faisaient mouvoir des vaisseaux de toutes sortes, des tempêtes éclataient, des combats et des naufrages y avaient lieu ; Gautier était un « speclaleur assidu », dit-il dans Caprices el Zigzags (1).

Des gens qui nous voyaient passer sur nos mules criaient : Toro! Toro! pris pour des maîtres de Ganaderia et pour Montes lui-même, à cause de nos vestidos de majos. ;

Ceci se passait sur la route avant d’arriver à Malaga. Toute la population de la contrée était en chemin et se rendait à la ville pour assister aux corridas qui devaient avoir lieu dans les nouvelles arènes ; Le Voyage raconte comment l’annonce de cette solennité avait fait quitter Grenade à notre voyageur; Monles, le plus célèbre torero de l’époque, devait inaugurer lui-même le Cirque; la rédaction définitive du voyage, plus modeste, ne dit plus que Gautier fut pris pour Montes lui-même, mais pour un torero faisant partie de sa quadrille. C’est qu’il avait

(1) Caprices et Zigzags, Pochades et paradoxes, p.151.

en effet revêtu pour la circonstance son bel habit espagnol :

« ILest d’usage en Andalousie, lorsqu'on voyage à cheval et que l'on va aux courses, de revêtir le costume national (1). »

Ce bel habit avait été fait à Grenade par le tailleur Zapata; j'y reviendrai.

Cathédrale bizarre, des tours de chaque côté de la porte.

Cette cathédrale est de style Renaissance, commencée en 1582 sur les plans de Diego de Siloe, croit-on.

Cafés avec vignes soutenus par des colonnes. Marché de fruits et de légumes singuliers, tels que pastèques, zumbos, pepinos, calabazas, garbanzos, et autres produits sauvages.

Ces « melons, ces figues, ces courgettes, ces pois », font en effet, des marchés d’Andalousie, des spectacles qui devaient satisfaire chez Gautier l’amour du pittoresque.

Puis, suivent sur le carnet deux pages de notes à propos de cette fameuse course de Malaga où Gautier vit Montes; je les reproduis, en renvoyant, pour tous les détails, aux pages du Voyage où la course est racontée :

Cirque nouveau mal distribué. Très grand. Alguazil ridicule. Les tables peintes en bleu de ciel. Espadas : Montes de Chiclana.

L’éloge de Montes occupe les pages 319-320; la gloire de Montes était énorme en Espagne : c'était un héros national. Swinburne en parle; Alexandre Dumas aussi dans De Paris à Cadix, maïs le trouve trop bellâtre et « petite maîtresse ».

Don José Parra de Madrid, quadrille de Montes. Picadores : Antonio Sancha y José Trigo de Séville, Francisco Briones de Puerto Real.

Nous reviendrons sur tous ces noms au chapitre des courses de taureaux.

Sur la selle était écrit en clous d'or le nom du propriétaire Antonio Alvarez. Le premier jour billet car-

(1) Voyage, p. 299.

mesi (cramoisi), le deuxième jour verde (vert), le troisième jour azul (bleu). Un picador en touchant enlève la divisa du taureau.

La divisa est le flot de rubans dont la couleur désigne la ganaderia d’où provient le taureau.

Montes avec sa quadrille dans trois calesines.

Beaucoup de gens venus de 20 lieues et plus à travers la montagne. Fait route avec un jeune homme très beau, admirablement costumé noir et jaune sur un cheval harnaché de blanc, la carabine à l’arçon de la selle. |

Le détail du jeune homme ne reparaît pas dans le Voyage.

Étudiants en médecine chantant dans la rue; un jouait du tambour de basque miraculeusement.

Ce détail de mœurs est raconté avec un spirituel étonnement dans le Voyage; très typique des mœurs espagnoles à cette époque, cette aventure est de celles dont le récit chez Gautier n’a pas toujours plu aux lecteurs espagnols.

- Taureau noir magnifique tué trop tôt. Jeté à Montes des pots, des éventails.

C’est par Montes que fut commis ce crime de lèse-tauromachie; le public se fâcha, et le célèbre torero ne pardonna jamais à Malaga cet affront.

DÉPART DE MALAGA VERS CORDOUE (verso page 22)

Parti en galère, escopette, aucun brigand, passé par des pays de montagnes.

La route de Malaga à Cordoue, très montueuse, traverse les Sierras de Tolox et de Hacho.

Arrivés le matin à Caratraca. Bains minéraux pour les vérolés.

Le Voyage, plus poli, dit : « les malades de la peau »; Caratraca a une source sulfurée calcique à 20°.

Dans la cour de la fonda, fresque grossière représentant des combats de taureaux avec des octaves en l'honneur de Montes.

Mêmes paroles dans le Voyage. — Octaves (ochavos), vers à la louange de Montes.

ECIJA (pages 22 et 5)

Gautier est passé deux fois à Ecija, c’est la seule ville avec Puerto pour laquelle le fait se présentera; j’ai groupé les notes des deux passages, c’est-à-dire les notes des pages 22 et 5.

Arrivée à Ecija le matin. Pont bizarre avec une arcade au bout. Ste Vierge dorée sur une colonne avec socle, formant chapelle.

Ce pont bizarre, excessivement étroit, fait à Ecija une entrée singulière; puis, suit la description de la statue de saint Christophe : :

Saint Christophe géant sur une colonne salomonique jusqu'au milieu, et finissant en volutes capricieuses, en granit rose.

Moulin dans la rivière avec une vieille tour ruinée.

La rédaction définitive n’a pas relevé cette note.

Église peinte avec des carreaux de faïence. Aspect moresque. Murs blanchis à la chaux.

Trois des six églises d’Ecija ont en effet pour clochers des tours arabes.

Chaleur atroce avec réverbération, Ecija surnommé la poële de l'Andalousie.

Ecija, « el sarten de Andalucia », a pris pour devise cette prophétie traduite d’Isaïe :

« Una sola ser llamada la ciudad del sol :

« Une seule sera nommée la ville du soleil. » Second passage à Ecija en revenant de Cordoue : Parti de Gordoue avec la galère, repassé par Ecija (page 5)

La galera était une voiture; celle-ci, nous dit-il dans le Voyage, était à quatre roues, et il en fait un pittoresque tableau qui ne donne guère envie de s’y installer pour un long déplacement! (1)

Je répète que son premier passage à Ecija avait été sur l'étape Malaga-Cordoue et que le second est sur l’étape Cordoue Séville; la première fois, la chaleur le suffoque; quelques jours après il voit mieux la cité :

Maisons extravagantes : marbres, peintures, rinceaux, fleurons, fresques. Calle de los Caballeros, place du Marché : arcades superposées; çà et là des clochers de faïence d’une physionomie tout à fait japonaise.

Ces notes deviennent une pie de pus pages dans le Voyage (2).

Ecija est, sur le Genil, une ville très pittoresque; de nombreuses tours élancées dominent la ville. « Une des plus jolies villes d’Andalousie », dit Bourgoing (3). — Beaucoup de maisons sont curieuses; Gautier a dû voir les palais du Marquis de Peñaflor, de la marquise de Villaseca, de la marquise de la

Carancia, qui sont parmi les plus célèbres. — Les arcades habituelles à toutes les villes d’Espagne se « superposent à Ecija en un étonnant jeu d'architecture (4) ». — Swinburne avait

aussi noté le nombre incroyable de clochers (5).

D'ECIJA A CORDOUE (page 22)

Aucun village n’est nommé dans ces notes du carnet, mais nous savons, par la rédaction définitive, qu'il ne fit sur cette route d'autre arrêt important que celui de La Carlolta.

Une punaise dans la soupe.

Il n’en est plus question dans le Voyage.

(x) et (2) Gautier, Voyage, pp. 337 et 345-6-7. (3) J.-Fr. Bourgoing, Voyage en Espagne, t. IT. (4) Germond de Lavigne, Itinéraire d'Espagne. , (5) Swinburne, p. 345.

Payé un jambon prix exorbitant. Les aubergistes ne laissent pas grand'chose à faire aux voleurs.

Il insiste sur la rapacité des aubergistes et sur la faim dont il a souffert sur ces routes d’Andalousie, dans le Voyage.

Nous sommes égarés. On charge les carabines.

Nous reviendrons sur ce fait au chapitre des brigands.

Champs d'oliviers où il y a plus de voleurs que dans toutes les Espagnes réunies et de la poussière.

La route d’Ecija à la Luisiana, où passe ensuite Gautier, est monotone, sans intérêt, sèche, et la terre s’effrite en poussière.

On arrive à une ferme. Bandes de lévriers gigantesques qui voulaient abuser de nos personnes.

C'est à la Luisiana que ces chiens monstrueux voulurent le déchirer à belles dents.

CORDOUE (page 23)

Arrivée à Gordoue; grandes fortifications carrées à la tête du pont qui est moresque, et bâti près des ruines d'un ancien aqueduc. Porte conique, qui a l'air d'une ancienne ruine romaine quoique moderne.

Ce pont sur le Guadalquivir, long de 240 mètres, large de 6 m. 50, est attribué à Herrera. Gautier n’en a rien su sans doute, car le nom de Herrera l'aurait frappé. La tête de pont (Calahora), à l'extrémité sud, est très ancienne.

Puis suit une longue description du Triunfo dont il dessine une partie à la page 25 du carnet (voir plus loin les dessins et les explications de ceux-ci).

Archange Rafaël sur une colonne bizarre: l'archange est doré. Le socle est de rocaille avec un lion des plus fantastiques, et un cheval qui ne l’est pas moins; sur les socles s'élève une petite tour de granit rose qui sert de base à une haute colonne de marbre grisâtre à chapiteau corinthien doré. Le tout repose sur une

esplanade; palmier charriot quatre statues; cercueil de don Pascuale.

Il y revient dans le Voyage et copie l'inscription dont il raconte la légende (1). Sur le carnet, elle est écrite au crayon et presque illisible.

Ensuite nous arrivons à la Mosquée. — Sa description dans le Voyage tient 12 pages: c’est dire la place que lui octroie Gautier dans ses souvenirs. La mosquée de Cordoue est pour notre voyageur, comme pour tous, la plus étonnante merveille d'Espagne.

La cathédrale entourée de remparts avec des créneaux moresques.

C’est un quadrilatère dont les murs ont 12 mètres de hauteur et 4 à 6 mètres de largeur à la base.

Aspect inouï à l'intérieur. 36 neîs de long sur 19 m. de large. Colonnes de marbre, de porphyre, de vert antique, chapiteaux d’un corinthien africain.

Il faudrait citer tous les voyageurs en Espagne pour réunir les éloges que j’ai lus : que ce soit Ponz, Swinburne, Borrow, Bourgoing, Laborde, Custine, de Amicis, pour ne citer que les plus illustres, tous ont rêvé devant les splendeurs de la Mosquée de Cordoue. Mais il suffira de lire Gautier lui-même, le plus artiste de tous, à coup sûr, pour en pénétrer toute l’étrange beauté.

Les colonnes des nefs sont près d'atteindre un millier et dépassaient autrefois ce chiffre.

2 ou 3 chapelles conservées dans le goût primitif.

Ce sont le Zancarron, le Mirah, la chapelle de Villaviciosa.

Versets du Coran, mosaïques de verre, dorures.

L'écriture arabe et ses merveilleux et infinis dessins intéressent Gautier partout où il l’a rencontrée.

Dôme dans le goût de l'Alhambra, mais d'un goût plus sévère. Piliers où un captif chrétien a sculpté

(1) Voyage, p. 354.

2 crucifix avec son ongle. Près d'un pilier on voit la statue du captif.

Cette légende apocryphe est racontée dans le Voyage, elle est citée aussi par Edmundo de Amicis.

Dent d'éléphant suspendue à la voûte; reliquaire d'argent.

Ce reliquaire pèse 184 kilos, il est en argent massif; sur toutes ces richesses de la Mosquée on peut lire spécialement Antonio Ponzet Villa-Amil.

Église chrétienne enfoncée au cœur de la Mosquée. Porte de la Mosquée, grand patio plein d'orangers entouré d'arcades.

Il fait allusion ici au patio de los Naranjeros, jardin merveilleux précédant la Mosquée : une des plus exquises curiosités d’Espagne.

Le clocher de la cathédrale se trouve sur un des côtés de ce patio. En face de la Mosquée portail gothique des Enfants Trouvés. Çà et là quelques vestiges moresques par la ville, mais peu de chose; l’incurable usage de la chaux voile et dérobe tout.

Ce revêtement de chaux dont se plaint Gautier donne pourtant à Cordoue un étrange aspect de ville de rêve dont la blancheur paraît comme figée pour toujours.

Ce qui suit a trait à l'arrêt forcé qu’il fit en arrivant à Cordoue devant la porte de la ville qui était fermée.

Rivière le Guadalquivir. Barrage pour les moulins. Cordoue est à 120 mètres d'altitude sur la rive droite du

Guadalquivir.

Énorme quantité d'’ânes blancs. L’âne colonel a une cloche de cuivre en forme d'un tuyau de poêle longue d'un pied et demi qui fait un affreux tintamarre.

Le Voyage reproduit ce fait avec moins de détails.

Pas l'ombre de cuir. Ane tout rose.

Il avait déjà vu un cheval rose en Castille.

Les femmes mantes noires, tabliers bleus avec falbalas blancs, corsages hariolés. Les hommes chapeaux très pointus, où on passe la tête par un trou.

Notons, en passant, l'importance que donne Gautier aux costumes. J’étudierai plus longuement cette question au chapitre des mœurs.

Nous trouvons ensuite d’une écriture beaucoup plus petite et à l’encre plus pâle :

Suivant Antoine de Morales, occupe une superficie de 272.800 pieds carrés, 850 colonnes, édifice entre 2000 largeur, 19 neîfs parallèles de 17 pieds longueur, 29 (il avait d'abord écrit 39) voûtes actuelles. Ancien plafond conservé jusqu'au milieu du siècle dernier; la mosquée mutilée au XVI: s. Charles Ir; les paroles rapportées par Ponz.

Architecte Hermann Ruiz.

Tout ceci a trait à la cathédrale: j'ai déjà expliqué la plupart de ces notes.

La mutilation de la Mosquée vient de la construction, dans son milieu, de l’église, au XVI siècle.

Les paroles rapportées par Ponz sont celles de Charles-Quint lorsqu'il vit à Cordoue les travaux pour lesquels on avait arraché son consentement, avant qu'il ait vu la Mosquée : « Si j'avais su ce que vouliez faire, dit-il aux chanoines, vous ne l’auriez pas fait, car ce que vous faites là se trouve partout, -et ce que vous aviez auparavant n'existe nulle part au monde. »

Hermann Ruiz commença aussi la construction de la tour, qui fut terminée en 1653 par Gaspar de la Peña.

DÉPART DE CORDOUE VERS SÉVILLE LA ROUTE VERS SÉVILLE ET SÉVILLE (pages 4 et 5 du carnet)

Pris pour aller à Séville une calésine (page 5).

Il nous a déjà décrit cette voiture en Castille; on les trouva trop lourds, lui et Eugène Piot, pour y monter; ils insistèrent, mais plus tard, nous dit le Voyage, ils comprirent la raison

de ce mauvais vouloir (1) : cette route était très mauvaise; il faut le dire à la décharge du voiturier; Swinburne l'appelle « un chemin fabuleux à peine battu (2) ».

Voyages dans des pays plats couverts d'oliviers. Terrains de sable avec des boules de verdure et de plantes africaines. Aspect tout à fait sauvage. Auberge où l’on semble étonné de notre désir de manger.

Ces terres, en effet, fertilisées par le Genil, ont toujours donné des oliveraies de plein rapport; quant à l'aspect africain, il est si exact que l’on trouve des villages s’appelant « Palmera Aljarafe »; tout le pays est parsemé de moulins à huile.

Arrivée à Carmona dans la nuit; Carmona située sur une montagne; zigzags du chemin, four à chaux, effets de lumière, plantes grasses, aloès, oliviers.

Carmona est en effet située sur une colline au milieu d’une « vega » fertile, dans une terre jaune, sableuse, calcaire, appelée comme la colline «el alcor », parsemée de rios; passant la nuit, Gautier ne vit pas ses superbes murailles, ses deux belles portes : de Cordoue et de Séville, et ses antiquités romaines. Dans le Voyage il revient sur cet effet de lumière :

« Des fours où l’on brûlait de la chaux jetaient sur cette rampe de longs reflets rougeâtres qui produisaient des effets à la Rembrandt. »

Passé à Alcala de los Panaderos. Situation pittoresque, rivière au fond sur un coteau, ruines de château probablement moresque.

Alcala de los Panaderos est située sur une hauteur près du rio de Guadaira; elle possède des ruines importantes de chàteaux, de murailles, d’arcs et de tours; l’ermitage Saint-Michel a pour campanile une tour arabe; une grande partie de la population faisait du pain et allait le vendre à Séville; ce pain était très apprécié, à cause de l’air qui conservait admirablement la farine :

« Los aires del E. N.E. y O. que, disipando los vapores de la pobla-

(1) Voyage, p. 363.

(2) Swinburne, p. 342.

ciôn, conservan pura la atmôsfera, à lo que contribuye también, sobre la elevaciôn del terreno, el hallarse ardiendo constantemente una multiud de hornos de pan (x). »

Aperçu la Giralda.

Nous voilà à Séville.

Entrée à Séville par une grande porte. Effet de lumière foudroyant, suivi un aqueduc.

Gautier est donc entré à Séville par la porte de Carmona, ‘construite en 1587 et qui forme à l’est l’entrée de la ville par la route des Castilles; c’est en y arrivant qu’on longe un aqueduc de 410 arcs : l’aqueduc de Carmona, appelé Caños de Carmona, vient de la colline où est Alcala de Guadaira qui abonde en ruisseaux; ceux-ci réunis artificiellement forment un cours d’eau abondant concentré dans un réservoir; puis il entre dans un canal découvert; il meut des moulins à farine et enfin arrive à Séville par le fameux aqueduc de 410 arches.

Seconde porte.

Laquelle ? Séville en a 15; les deux plus proches de la Puerta de Carmona sont : la puerta de la Carne et celle del Osario.

Descendu à l'hôtel du Turc, où toutes les espèces possibles de vermine possible se présentent en échantillons nombreux.

Je reviendrai plus loin sur cette question des auberges au chapitre des mœurs.

Changé pour une maison de pupillos où nous sommes très bien, chez don César Bustamente, calle de las Sierpes.

Les casas des pupillos, dont il avait déjà usé à Grenade, étaient le refuge des pauvres voyageurs : c’étaient des maisons particulières où on prenait des pensionnaires et où on les traitait fort bien.

(1) Madoz, t.I : « Les vents du E.-N.-E. qui, dissipant les vapeurs du village, conservent pure l'atmosphère, ce à quoi contribue aussi, outre l'élévation du terrain, le fait qu’une foule de fours y sont constamment aliumés. » s

Séville ne répond pas à l'idée qu'on s’en fait : toute blanchie à la chaux, nulle trace d'architecture, rues étroites, mal pavées.

Il le répète dans le Voyage, cela est vrai, d’ailleurs, mais pas plus que dans d’autres villes d’Espagne.

Pas une maison ancienne, rien de gothique, rien de Renaissance.

C'est une impression d'ensemble; Séville évidemment est plutôt mauresque; la Renaissance y a laissé ses traces, mais en Andalousie la Renaissance est hispano-moresque.

Cathédrale très belle, deux portails non achevés.

Ces portails inachevés et quelques constructions se trouvent à la partie sud de l’église.

Grue en fer sur l’un des deux avec une poulie comme pour donner à entendre que le travail n'est que suspendu, piliers d'une hauteur prodigieuse, maître autel immense plein de statues rangées par file, grandes grilles. |

Vitraux dont les derniers affreux datent de 1819.

Dans le Voyage il est plus juste; s’il mentionne encore les vitraux modernes, il admire sans réserve les anciens dont les

plus beaux sont ceux d’Arnold de Flandre.

Tableaux de Murillo. Saint François d'Assise admirable.

C’est le Saint Antoine de Padoue qu'il veut dire, un des plus beaux tableaux de Murillo que possède Séville; dans le Voyage il rectifie l’erreur et il écrit : le Saint Antoine.

Alcazar style plus sévère que l' Alhambra mais beaucoup moins bien composé.

C’est pourtant une des merveilles de Séville et de toute l’Espagne. Pierre [* enrichit l’ancien palais more par la construction du somptueux Alcazar, « éblouissante merveille », dit un dicton sévillan; du temps des Mores, il s’étendait jusqu'à la tour del Oro; complètement transformé par les travaux de Pierre l‘, il fut encore agrandi sous Charles-Quint. Ù

Salle des Ambassadeurs. Portraits de rois; princesse avec des lunettes et un petit chien.

C’est Philippe IT qui orna de portraits la salle des Ambas-

sadeurs; une raison de plus pour que Gautier n’aime pas ce roi!

Jardins atroces.

Le mot « atroce » est un peu exagéré: il est certain qu'il ne faudrait pas voir les jardins de Séville après ceux de Grenade, et c’est ce qu'a fait Gautier; mais il est tout de même trop sévère; sans être de l’avis de la chanson de Donizetti, on peut ne pas être de celui de Gautier, ni de celui de Monselet qui les appelle « d’honnêtes petits potagers sans prétention (1) ».

Fabrique d’un goût exécrable. Murailles blanchies crénelées d’un effet assez bizarre. Terrasses toutes en fer-blanc.

Ici il est question de la fabrique de tabacs; ces murailles crénelées, ces terrasses, comme les voûtes de la fabrique, paraissent avoir été bâties pour résister à l'épreuve des bombes : la fabrique fut construite de 1757 à 1770 par Juan de Vanderbourg et Juan Vicente Catalan.

Fabrique de tabacs. L'on éternue en entrant; moulins. On trempe le tabac dans du jus de (illisible). Millier de femmes, ouragan de bruits, fument et mangent le tabac. Tabac jaune.

Il reparle de cette visite dans le Voyage; il explique, comme les autres voyageurs, que cet éternuement provient de la poussière impalpable du merveilleux « râpé » qui ne se fait qu'à Séville; Jean-François Bourgoing, qui avait précédé Gautier à Séville, nous donne de très intéressants détails sur cette fabrique, une des sources les plus abondantes des revenus du roi : on évaluait, à cette époque, à plus de vingt millions de livres ce qu’elle rapportait au fisc espagnol.

Gautier ne connaît pas le nom de la préparation dans

(1) Monselet, Montmartre à Séville, p. 298.

laquelle on trempe le tabac; c’est l’almazarrôn », préparation onctueuse qui donne au tabac et fixe une certaine couleur ocre.

Dans le Voyage, Gautier ne cite plus que « boo ou 600 » femmes, mais c’est le carnet qui a raison : il y avait à cette époque plus d’un millier d'employés, hommes et femmes.

Promenade de la Cristina.

Cette promenade lui a plu sensiblement davantage que le Prado de Madrid; les Delicias de Crislina occupent tout l’espace “entre la Torre del Oro et la Puerta de Jerez; le « salon », qui avait alors 144 mètres de long sur 53 mètres de large, est un endroit charmant, ombragé, fleuri, avec une très belle vue sur le Guadalquivir.

Place de Toros où l’on voit la cathédrale, tout un côté abattu par le vent.

La place de Taureaux de Séville était fermée pendant le séjour de Gautier, il dit dans le Voyage que le côté démoli ne fut pas rebâti; c’est exact; la Plaza fut construite en 1760; elle forme un polygone de 30 côtés, au lieu d’être ronde; le premier étage est en pierre, le deuxième est en bois: 13 de ces côtés de bois du polygone furent enlevés par un ouragan en 180b; cette brèche encadre un véritable tableau dont la cathédrale est le centre.

Promenade del Duque fort laide.

Il ne la cite dans le Voyage que pour dire que l’on y va prendre l'air pendant les entr'actes du théâtre; c’est une place plantée d’arbres dans le centre de la ville.

La puerta de Triana.

C’est plutôt un palais dorique qu'uné porte; c'est l’entrée

principale de la ville.

Ruines d'Italica à une lieue et demie de la ville, mosaïques, néréides, citernes, cirque en mortier, forme encore très visible, fragments de statues.

Ilalica est la vieille cité romaine des empereurs: j'y reviendrai longuement au chapitre de l’histoire.

Pont de bateaux sur le Guadalquivir.

Au temps du voyage de Gautier, Séville était reliée à ses faubourgs par un pont de bateaux; il existe maintenant un

très beau pont à piles de pierre et à trois arches de fer ayant chacune 43 mètres.

Palais très orné du temps de Charles-Quint.

Le palais auquel il fait allusion ici est La Casa de Pilalos. C’est le palais des Riberas. Il date du XVI° siècle. Merveille d'architecture et d’ornementation, commencée par Per Enriquez et Dona Catalina de Ribera, terminée par le duc d’Alcala Don Per Afan de Ribera. « La Casa de Pilalos es una augusta personificaciôn arquilecténica del genio español del siglo XVI, cläsico pero casto, novelesco pero püdico (1). »

Revenons à Gautier.

Sur la place de la Constitution, autre à galeries ouvertes, patio en grilles, arcade de marbre blanc.

Sur cette place s'élèvent plusieurs palais dont l’Audiencia et la Casa Capilulares; c’est évidemment celui-là dont veut parler Gautier, car il est orné de colonnes et de pilastres.

Abondance de croûtes (tableaux) dans Séville.

Murillo, avant de partir pour Madrid, a peuplé Séville de toiles qu’il peignait à la hâte et descendait vendre sur le marché pour gagner quelque argent; mais depuis le temps qu’on vend ces toiles, elles se sont multipliées sans que l'artiste y soit pour rien.

J.-Fr. Bourgoing, averti lui aussi de cette abondance de toiles, en vit partout.

La Lonja, bâtiment carré de Herrera ennuyeux à mourir. Archives des Indes arrangées comme des bonnets de coton.

Cette impression ne s’est pas effacée quand il rédige le Voyage; cependant la Lonja (la Bourse) est un bel édifice

(1) Pedro de Madrazo, Sevilla y Cadix, p.666 : « La maison de Pilate est une auguste personnification architecturale du génie espagnol du XVI° sièéle, classique mais chaste, romanesque mais pudique. »

carré; elle comprend deux corps d’ordre toscan; une balustrade de pierre est soutenue de place en place par des pilastres; c’est un peu lourd, mais assez majestueux.

En 1572, on finit de bâtir à Londres le Royal Exchange; l'illustre archevêque de Séville, Don Cristobal de Rojas, demanda à Philippe II de suivre cet exemple et de construire un édifice pour les transactions commerciales qui, auparavant, avaient lieu en plein air.

Pedro de Madrazo nous dit que Juan de Herrera était tout désigné pour bâtir cette œuvre. Son mérite principal, dit-il, «es de haber identificado la forma de sus edificios con el espiritu regularizador ».

Gautier n’a pas goûté cet esprit, pas plus ici qu’à l’Escorial.

Quant aux archives en « bonnets de coton » ou « paquets de mercerie », ainsi que dit le Voyage, il n’en a compris ni la valeur ni le prix historique : ce sont les Archives de la Conquête des Indes.

Séville bâtie d’une manière difficile, sans physionomie aucune. |

Séville n’est pas en effet percée d’une façon régulière; la tradition veut qu’il y ait cent onze places; je ne les ai pas comptées.

Place avec deux colonnes et statues antiques.

Ce sont les deux anciennes colonnes dites d'Hercule.

Les femmes mal habillées; les hommes, une redingote ou veste courte, ressemblent à des laquais; les femmes : beaux yeux et beaux cheveux, nul caractère particulier. Les voyageurs sont fous, je ne sais où ils prennent tout ce qu'ils racontent.

Quand on a vu l’Andalousie et les Andalouses, quand on a lu les relations de voyages, ces notes du carnet paraissent un non-sens. Que ce soit le protestant Jorge Borrow, le bouillant Edmundo de Amicis, le fantaisiste Dumas, le prude Swinburne, tous sont plus ou moins émus par la beauté provocante des Andalouses. Gautier a dûù écrire ces mots à son arrivée à Séville; il changera d’avis, si nous en croyons les notes du

Voyage; les Sévillanes se sont chargées sans doute de le faire revenir sur sa première impression.

Bouts de corde dans les promenades pour allumer les cigares.

Ce sont des petits feux qui se trouvaient jadis sur les promenades d’Espagne et où les passants allumaient leurs cigares; Gautier les trouve moins gênants que les enfants de Madrid qui courent après vous avec des charbons.

Bohémiens cuisinant en plein vent, enfants nus et basanés comme des Hottentots, mamelles des femmes longues d’un pied.

Cela correspond à la page 376 du Voyage, qui est un véritable tableau à la plume; les derniers mots de ces notes ont donné cette phrase :

« Une gitana.…. nue jusqu'à la ceinture, ce qui prouvait une absence complète de coquetterie. »

Aspect de la cathédrale : paraît plus grande de loin. Ceci ne correspond pas tout à fait au Voyage :

« Notre-Dame de Paris se promènerait la tête haute dans la nef du milieu. »

Les autres clochers de la ville ne dépassent pas la hauteur de la nef.

Les piliers qui la supportent ont en effet 48 mètres de haut.

Rives plates, eaux jaunes, aspect flamand, ligne de terre entre le ciel et l’eau. Hérons, bateaux, voile en biseau, quelquefois une autre très petite voile ainsi posée.

Ce sont les bords du Guadalquivir : la Flandre est le seul pays étranger que Gautier ait vu avant l'Espagne.

Près de la rivière, Torre del Oro moresque.

I1 l’a trouvée très belle, et dans le Voyage il fait la description et l'historique de cette tour « que les savants prétendent être de construction romaine »; on ne sait au juste si elle est romaine ou moresque, en tout cas elle a été reconstruite en partie par les Mores.

La Giralda couleur rose, tour carrée, briques formant des dessins en saillie, fenêtres avec colonnes et balcons, clocher tout en haut dans les entre-côtés, meneaux des fenêtres. Autre tour sur la première formant clocheton, le tout terminé par une figure de la Foi qui sert de girouette. Architecture du More Gueber, inventeur de l'algèbre.

La description est si précise et si complète qu’il n’y a rien à ajouter.

DÉPART DE SÉVILLE VERS CADIX (reclo p.#)

Parti en bateau à vapeur. Pleurs et hurlements des femmes et putains des soldats embarqués avec nous, loustic espagnol, jeux des soufflets, tambours de basque, chansons, la chanteuse italienne très bouïfonne.

Gautier quitte Séville en bateau, vers Cadix; le récit du départ est moins cru dans le Voyage; Gautier passe devant San-Lucar. |

San-Lucar, aspect aride, rien de particulier, grand bâtiment de Ferdinand VII.

Ceci correspond aux pages 391-392 du Voyage; San-Lucar est au centre du pays que les Arabes appelaient l’Aljarafe (ou jardin d’Hercule).

Entrée en mer, coucher de soleil. Arrivée à Cadix dans la nuit, lanternes des vaisseaux venant de Séville, douane, remparts, statues sur des colonnes.

En arrivant à Cadix par mer on aperçoit, d’abord, la digue, la masse de la cathédrale, les tours; mais Gautier arrive la nuit.

GADIX — PUERTO-SANTA-MARIA — JEREZ — GIBRALTAR (page 6 du carnet) -

FH y a dans ces pages 5 et 6 un grand désordre : on sent que

ce n'est pas chaque soir que Gautier a pris ces notes, mais

qu'il relate en bloc tout ce qui lui est arrivé pendant le séjour dans ces villes; il m'a fallu redresser tout cela pour y voir clair.

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