LA PLACE QUE TIENT L'ESPAGNE DANS L'ŒUVRE DE GAUTIER
du lieu de naissance sur le développement futur et les préférences d’un individu tel que Gautier : c’est le pays où l’on grandit, où l’on habite, qui vous fait sien.
Je crois que les raisons de l’amour de Gautier pour l’Espagne sont plus profondes et plus strictement personnelles.
Il aimait la chaleur, le soleil, en artiste que les manifestations de la vie, plus elles sont ardentes, bouleversent davantage.
Son existence s’est passée à chercher le soleil (1). Ille trouve en Espagne, ce cher soleil :
«Le soleil d'Espagne cuivre son monde mais ne l’oxyde pas (2). »
IL veut avoir chaud, la chaleur ne l’effraie pas, et il veut voir l'Espagne en été :
« Par 25 degrés de chaleur, je suis capable de porter autant de caftans, de châles et de fourrures, qu’Ali ou Reghleb, ou tout autre (3).»
Il craint physiquement le froid :
« Je n'ai qu’un sentiment et qu'une idée, c’est que j'ai froid et que je m'ennuie. » (ibid.)
Il était en effet extrêmement frileux; dans les souvenirs de ses premières années, à Louis-le-Grand, il y a le froid; il y mourait, dit-il, de froid, d’ennui et d'isolement. On le vit, dit Léo Larguier, « un jour de grand soleil, débarquer à Marseille vêtu d’une lourde pelisse qui ne l’incommodait point ».
Judith Gautier nous dit ceci : Ayant vu en Russie comment l’on pouvait se défendre du froid, il essaya, dans sa maison de Neuilly, d’ «enfermer chez lui cette tiédeur » qui l'avait séduit; il fit mettre à l’atelier un double vitrage et un grand calorifère; un autre calorifère, dans le vestibule du rez-dechaussée, chauffait toute la maison, et quand le maître avait trop froid, il criait : « Envoyez-moi de la chaleur » ; il entretenait 22° dans cet atelier où tout le monde étouffait; lui était à son aise (4).
La constitution physique, qui jouait un grand rôle dans ses
(x) Voyage en Russie, t. I, p.185.
(2) Abécédaire du Salon de 1861, p. 189.
(3) Préface des Jeunes-France, 1832.
(4) Judith Gautier, Le collier des jours, t. II.
émotions, lui fait naturellement rechercher et aimer l'Espagne, pays de chaleur et de soleil.
« Le soleil se leva radieux et serein comme un vrai soleil espagnol (1). » -
Ses yeux d'artiste se plaisent à cette lumière si vive et si chaude, dans l’exaltation de « cet air vif et pur » qui permet aux contours de se détacher nettement, prêts pour le tableau que Gautier voit partout; il n’oubliera jamais cette lumière d’Espagne : He
« J'ai retrouvé à Malte cette belle lumière d'Espagne dont l'Italie même, avec son ciel si vanté, n'offre qu’un pâle reflet (2). »
Raisons de cet amour
Quelles que soient les raisons de cet amour pour l’Espagne, il sera, chez Gautier, passionné :
« Nous sommes prêts à marcher en avant lorsqu'on prononce ce mot magique : Espagne (3). »
Maxime du Camp dit que, lorsqu'il pouvait s'échapper de Paris, il traversait les Pyrénées, « humaït l’air des sierras, assistait à une course de taureaux, et, vivifié par cette fugue en contrée amie de son rêve, il reprenait moins péniblement sa tâche (4). »
Ce paradis inoubliable, il le rappelle sans cesse à tous ceux qui ont eu le bonheur « ou le malheur d’aller en Espagne » ; il en est hanté : et lorsque, de Bayonne, il aperçoit les cimes des Pyrénées, il ne peut résister à l’envie de gagner, en quelques tours de roue, l'Espagne. Il n’y est pas en exil :
« Outre sa patrie naturelle, chaque homme a une patrie d'adoption, un pays rêvé où, même avant de l'avoir vu, sa fantaisie se promène de préférence, où il bâtit des châteaux imaginaires qu’il peuple de figures à sa guise; nous c’est en Espagne que nous avons toujours élevé ces châteaux fantastiques (5). »
(x) Loin de Paris, p. 185.
(2) Constantinople-Malte, p. 21.
(3) Quand on voyage, p. 245.
(4) M. du Camp, Th. Gautier, p. 117.
(5) Quand on voyage, p. 245.