I. — LES LÉGENDES
a) Valeur des légendes
Gautier a fait une large place aux légendes. Poète et imaginatif, il devait les aimer. Son époque les accueillait avec ferveur. Elles étaient à la mode. Pour peu que l'heure, le paysage, en facilitent l’éclosion, elles prendront force de loi.
« La vraisemblance des légendes paraît beaucoup plus grande la
(1) Gautier, Voyage, p.196.
(2) Cristobal Lozano, p. 3.
(3) Gautier, Voyage, p. 106.
(4) Gristobal Lozano, p.8.
nuit dans ces ténèbres traversées de reflets incertains qui prêtent à tous les objets vaguement ébauchés des apparences fantastiques, le doute est fils du jour, la foi est fille de la nuit, et ce qui m'étonne, moi, c’est que saint Thomas ait cru au Christ après avoir mis le doigt dans sa plaie. Je ne suis pas sûr de n'avoir pas vu les Abencérages se promener le long des galeries, au clair de lune, portant leur tête sous le bras (1). »
Les légendes ont d’ailleurs une valeur intrinsèque assez haute pour que la mode ou la fantaisie d’un poète n’y ajoutent rien. Les légendes ne s’inventent pas. Elles sont le véritable fondement de l’histoire. Elles en révèlent ce que la magie du regard révèle d’un visage : l’âme même (2).
Si nous n’acceptions pas les légendes, il nous faudrait retrancher de notre connaissance toute la tradition orale, c’est-à-dire ne pas remonter plus loin que les documents écrits, ou gravés, livres ou monuments, qui n'existent que pour certains pays, et pour certaines questions.
La valeur des légendes s’impose plus encore pour l'Espagne, le plus vieux pays d'Occident; peut-être le plus vieux pays du monde, puisqu'on y aurait parlé et qu’on y parle encore la langue du Paradis Terrestre (3).
Pedro de Madrazo écrit, au sujet de la stérilité de l’école critique qui répudie l’aide de la fable :
« Esa escuela funesta olvida que la humanidad, antes de consignar sus hechos en historias, tuvo que representarlas en alegorids, en emblemas, en poemas para que pudiese fdcilmente perpetuarlas la tradiciôn, ünico medio de que disponia para comunicarse con las generaciones venideras ; esa escuela, reñida con la fé, ha consumado en los tiempos
modernos una obra de destrucciôn enteramente opuesta à la que llevé à cabo en el mundo antiguo aquella poderosa fuerza moral (4). »
(1) Th. Gautier, Voyage en Espagne, p.269.
(2) Cf. Hugo, Préface de la Légende des Siècles.
(3) Cf. les études des origines basques, Collection de la Revue Inlernationale des études basques, et en particulier le numéro de juillet 1933.
(4) Pedro de Madrazo, Sevilla y Cadix, p. 94 : « Gette école funeste oublie que l'humanité, avant de consigner ses actes dans l’histoire, fut obligée de les représenter en allégories, en emblèmes, en poèmes, pour que la tradition puisse facilement les perpétuer, unique moyen dont elle disposait pour communiquer avec les générations à venir. Gette école, ennemie de la foi, a consommé dans les temps modernes une œuvre de destruction entièrement opposée à celle que réalisa dans le monde antique cette puissante force morale, »
Gautier va accepter les légendes et l'histoire avec la même bienveillance, Nous allons voir quelles fables il raconte, à quels faits historiques il fait allusion.
b) Légendes relatives aux fondations de villes
L'antiquité des villes, leur histoire fabuleuse, l’intriguent en divers endroits; les récits légendaires qui s'y rattachent l’amusent, Voyons ce qu'il en retient,
Nous essayerons ensuite d'expliquer d'où proviennent ces fables, et où Cautier à pu les apprendre.
À Cadix, Gautier remarque que plusieurs barques « comme les anciennes galères grecques ont à la proue de chaque côté du taille-mer deux grands yeux peints ».
A Séville : Gautier nous cite l'inscription de la porte de Jerez :