‹ Théophile Gautier et l'EspagneChapitre 22 sur 79 · KL REY SANTO ME GANO CON GARGI PEREZ DE VARGAS · texte numérisé non relu

KL REY SANTO ME GANO CON GARGI PEREZ DE VARGAS

« Hercules me bdtit, Jules César m'entoura de murs et de hautes tours, de Roi saint me prit avec Garci Perez de Vargas. »

Quant à Tolède, nous avons vu que Gautier, d'accord avec son guide Gristobal Lozuno, en fait remonter la fondation à Tubal, petit-fils d'Adam, Ce serait donc la plus ancienne ville du monde.

Sans vouloir émettre ici un paradoxe, que les siècles se chargeront peut-être de déclarer vérité, qu'il soit permis de croire aveo les basquisants que ce jeune Occident, si longtemps opposé à la vieillesse de la tradition orientale renferme peutêtre les vérités premières,

En quoi ces assertions de Gautier ont-elles quelques fondements?

Que savons-nous de l'antiquité grecque de Cadix?

Les souvenirs greos furent longtemps vivaces à Cadix.

L'occupation grecque y avait été importante. Les Grecs y avaient appelé leur point d'attache Tarteso, et nommèrent les îles Erythia et Gadir; ils y bâtirent un temple à Junon pour la remercier du bon accueil qu’ils reçurent des habitants (1).

Hérodote parle de la côte de Cadix et croit que les Grecs \ abordèrent en 704 avant Jésus-Christ, en réalité ils paraissent s'être installés sur cette côte vers 900 avant Jésus-Christ. C’étaient surtout des Ioniens. Leurs premiers établissements furent Rosas et Sagonte.

Les légendes grecques se retrouvent d’ailleurs à Cadix, et Hercule n’en est pas plus absent que des autres villes d'Espagne. Son tombeau serait dans l'ile Saint-Pierre, non loin de la ville. Un temple lui aurait été élevé. Dans ce temple, il était défendu aux femmes et aux cochons d’entrer. Ce temple, nous dit Pedro de Madrazo, ressemblait à celui de Salomon à Jérusalem (2).

Sur les légendes relatives à l'antiquité de Cadix on peut lire Juan-Batista Suares de Salazar, chapelain de la cathédrale de cette ville, qui écrivit en 1610, ét le R. P. Jérôme, religieux du Carmel, qui fit paraître en 1690 une Histoire de Cadix illustrée. Voici ce que nous apprenons d’eux sur l’ancienne Gadès phénicienne :

C'était le Tharsis où Salomon envoyait les vaisseaux chercher l'or et l’argent, et les pierres précieuses. C’est de là que sous la conduite de pilotes espagnols partaient les vaisseaux pour Ophir, qui s’appela, après la soi-disant découverte de Christophe Colomb, Amérique. Marineo Siculo, liv. XIX, chap. xvr, dit qu’on trouva dans les ruines d’une ville d'Amérique une pièce d’or à l'effigie de César Auguste, et qu’on l’envoya au pape.

L'Amérique, connue de Salomon, connue sous les Romains au temps où Vatable dans son Apparat assure qu'Ophir est une île qu’on met trois ans à atteindre, était donc depuis longtemps terre espagnole; c’est ce qu’il s'agissait de démontrer.

Sur cette antiquité de Cadix, Pedro de Madrazo cite aussi le livre des Rois, liv. IT, chap. x, verset 22 :

(x) Pline, liv. IV. :

(2) Cf. Pedro de Madrazo, Sevilla y Cadix.

« Classis regis per mare cum classe Hiram semel per tres annos ibat in Tharsis, deferens inde aurum et argentum et dentes elephantorum et simias el pavos. »

Sur la fondation de Séville, les historiens rapportent maintes légendes. Gautier ne paraissant pas les avoir connues, ne nous y arrêtons pas; mais, puisqu'il est question d'Hercule dans la citation rapportée par Théo, voyons quelles sont les légendes qui se sont groupées en Espagne autour du nom d’Hercule, nom qui reviendra plusieurs fois sous la plume de notre voyageur, lorsqu'il décrira Tolède.

c) Les légendes d'Hercule

Pedro de Madrazo rapporte la fable qui veut que ce ne soit pas Hercule qui ait fondé Séville, mais son fils Hipsal, en l’an du monde 2156. Cette précision de date est doucement ironi-

que (1).

Les vieilles traditions ibériques, troublantes d’ailleurs, font un même personnage de Noé et d’Hercule, ce qui ramènerait la fondation de Séville au temps de la migration qui suivit un des fils de Noé vers l’Occident à la fin du déluge (2). Tout ce qui se rapporte à Hercule est, nous l’avons vu, célè-

bre en Espagne. Hercule est le père de la magie. C'était à Tolède que la connaissance des sciences occultes persistait. Venait-elle des Arabes ou des Goths? Bien plus anciennement, ces deux peuples la tenaient-ils des traditions autochtones ?

(1) Pedro de Madrazo, Sevilla y Cadix.

(2) IL est amusant de voir le Père Labat, déjà cité, discuter sérieusement cette fondation de Séville en expliquant que Noé ayant 600 ans avant le déluge, et n'ayant vécu que 350 ans après, n’a pu vivre jusqu'en l’an du monde 2251, année où mourut Hercule.

Cf. aussi, à ce sujet, le ms. 383 fonds espagnol de la Nacional : «Relaciôn de las cosas de España, villa de Madrid, corte real de Su Maj. Cath. año 1611 », cette phrase : « El primer poblador de España después del diluvio universal fué Gentofal, hijo del tercero hijo de Noë que se Ilamaba Jafet; siendo tocado 4 Cam, otro hermano, la Âfrica, y à Sen el mayor, la Asia » — « Le premier qui peupla l'Espagne après le déluge universel fut Gentofal, fils du 3° fils de Noé qui se nommait Japhet, l'Afrique ayant échu à Cam, un autre frère, et à Sem, l'aîné, l'Asie »,

Quoi qu’il en soit, au XII° et au XIII° siècle, la magie est encore toute-puissante à Tolède, et elle le fut longtemps (1).

Une tradition veut que le roi qui bâtit l’Alhambra ait été un alchimiste. Aussi la légende d’'Hercule était-elle vivace, et Gautier, amoureux du merveilleux comme tous les artistes, s’y est attardé. Il y consacre trois pages et demie du Voyage, de la page 196 à la page 190.

« Hercule, dont plus tard les Grecs firent un dieu, fut d’abord un puissant alchimiste (2). »

d) Les légendes d'amour et de guerre :

Rodrigue — La Cava — La Galiana — Don Juan

Mais ces légendes sont bien loin de nous.

La figure d’'Hercule va amener Gautier à une légende bien plus récente : celle de l’ouverture du palais fabuleux par le roi Rodrigue.

Gautier erre dans Tolède et son histoire héroïque, avec ravissement. Il raconte comment Hercule ferma son palais, après y avoir enfermé les prophéties concernant l'Espagne, comment les rois effrayés multiplièrent les serrures, et comment Rodrigue l’ouvrit, précipitant ainsi le destin.

Notre voyageur se trouvera à son aise pour nous raconter tout un cycle de légendes nées autour du nom du roi Rodrigue.

Cette figure de Rodrigue est passionnante, pour Gautier comme pour nous.

Chargé de toutes les iniquités, le roi goth, ouvrier de la fatalité, nous paraît le plus humain, le plus vrai, de tous les rois légendaires. Pour avoir obéi ouvertement aux mobiles que cachent hypocritement les hommes, il est voué à l’exé- cration de l’histoire. Tant il est vrai que celui qui ne sait pas masquer son audace et ses aspirations sous les mensonges devient le bouc émissaire de tous les pharisiens.

(Came El Conde Lucanor. — Cf. un extrait dans Menendez-Pidal, Prosistas castellanos, p. 30.

&) Gautier, Voyage : Tolède.

Les auteurs espagnols ne sont pas tous également charmés par la valeur artistique de la légende de la grotte d’'Hercule. Ne citons que les deux qu'a pu lire Gautier : José Conde, dont il a déjà été question, et Ponz, dont nous trouvons le nom sur son carnet de route.

Ponz la traite de :

« Historia mas propia para entretener. muchachos que para ser leida por hombres de juicio (1) »;

néanmoins il est obligé d’ajouter :

« Pero que en la parroquia de San Ginés estuvieseé tapiada la boca de una cueva y que la hubiese no tenta dificuldad en creerlo aunque no hubiese entrado à reconocerla. »

José Conde reste dans l’expectative et relate ainsi l’histoire :

Le palais d'Hercule était un vieil édifice qui n’avait pas été ouvert depuis bien longtemps et dont les portes étaient chargées de verrous et de barres de fer. D'après une tradition vulgaire, l'ouverture de ce palais devait être pour l'Espagne le présage d’une révolution. Rodrigue, s’imaginant qu'il renfermait des trésors, en força la porte dès le début de son règne. Il n’y trouva qu’un cercueil et des peintures extraordinaires sur lesquelles des étrangers étaient représentés. Une inscription désignait clairement ces étrangers comme les futurs conquérants de l'Espagne, destructeurs de la monarchie des Goths.

Cette grotte d'Hercule, mystérieuse et prophétique, n’était pas la seule en Espagne. Avait-elle quelque communication souterraine avec celle qui s’ouvrait sur la mer, face à cette Afrique d’où devait venir l’envahisseur?

La grotte de Saint-Michel, nous dit Jorge Borrow (2), passe pour avoir été un temple d’'Hercule à l’époque où le demi-dieu fit surgir le rocher de Gibraltar.

Pedro de Madrazo nous parle ainsi d’une grotte, et d’un tem-

(1) Antonio Ponz, t. [, p.23r : « Histoire plus propre à distraire les enfants qu’à être lue par des hommes de jugement... ; mais dans l’église paroissiale de San Genest se trouve l’entrée murée d’une caverne: il ne faisait aucune difficulté pour le croire, bien qu’il n’y fût pas entré pour l’examiner. » RER

(2) Jorge Borrow, La Bible en Espagne, t. II, p. 283.

L'HISTOIRÉ 1A1

ple d'Hercule qui auraient été bâtis dans la partie orientale de l’île de Cadix (1).

En 1755, un raz de marée découvrit considérablement la côte, et l’on aperçut des ruines. On entreprit aussitôt des travaux qui ne purent être continués, la mer ayant de nouveau tout submergé (2).

Troublantes fables que recouvre la grande ombre de ce héros, mi-homme, mi-dieu, dont la tradition garde un souvenir ineffaçable. Un grand initié probablement, comme Moïse, comme Pythagore, comme saint François, mais dont l'existence, se perdant dans la nuit des temps et ne reposant ni sur les tables de la Loi, ni sur les Vers dorés, ni sur les Fioretti, reste une énigme que l'avenir résoudra peut-être.

L’impétueux Rodrigue ne joue ici qu’un rôle de comparse; nous l’allons voir plus maître du destin, dans une autre légende chère à Gautier, celle de la Cava :

« La pauvre Florinde flétrie du nom ignominieux de la Cava resta chargée de l’exécration de l’Espagne entière ; aussi quelle idée saugre-

nue et singulière d'aller placer un bain de jeunes filles devant la tour d’un jeune roi! (3) »

On sait que Rodrigue, séduit par la beauté de la fille du comte Julien, l’aima et s’en fit aimer. Le comte, soi-disant défenseur de la moralité, mais traître à sa patrie, livra l’Espagne aux Arabes pour punir le roi Rodrigue. L'histoire ne tient pas souvent droite la balance où se pèsent les fautes.

Ce singulier et tragique récit, qui enchante Gautier, n’est pas accepté par tous les exégètes espagnols, du moins sous sa forme romanesque (4). Cette légende, dit Menendez Pelayo, prit un « monstrueux développement » dans la Crnica Sarracena de Pedro del Gorral (5).

(x) P. de Madrazo, Sevilla y Gadix.

(2) Ibid.

(3) Gautier, Voyage, p. 196.

(4) À noter que Fernan Perez de Guzman dans las Loores de los claros varones de España n’en dit mot.

(5) Menendez-Pelayo, Historia de la poesia castellana en la edad media, IE IpA53"

Mais on n’est pas tout à fait d'accord sur la mort de Rodrigue (tr).

Les uns le font périr en pleine bataille, autant d’une blessure que de la douleur de voir se réaliser la funeste prédiction de la grotte d’'Hercule, et finir avec lui sa race et son royaume.

Une autre tradition le fait assister vivant au désastre de son armée. Le roi, blessé, abandonné, désespéré, s’éloigna alors du pays à jamais perdu. Quelles que soient les fautes qu'il ait commises, il n’était pas le vrai coupable. Le criminel était le traître qui livra son pays pour apaiser une rancune personnelle. Mais le roi errant prit sur lui la responsabilité de la faute. Après de longs jours de marche, il arriva dans la montagne au seuil d’un ermitage où des moines priaient et méditaient sur les souffrances humaines. Rodrigue s'arrêta et pria avec eux. Puis il se fit enfermer dans un cercueil plein de vipères afin que sa mort soit l’expiation de sa vie.

Cette fable m’a paru digne d’être citée puisque Gautier là raconte avec joie. D'ailleurs elle est essentiellement représentative de l’âme espagnole. Mysticisme et cruauté, religion et barbarie, c’est déjà Ribera, c’est déjà Philippe IT, c’est déjà le Saint-OfMce.

Une autre légende rapportée par Gautier et plus difficile à identifier est celle de La Galiana.

Celle-ci ne nous paraît reposer sur rien de réel, cependant elle est si durable qu’il faut nous y arrêter. Elle a trait au séjour de Charlemagne en Espagne.

Ce séjour est une histoire d’hier en comparaison des légendes dont j'ai parlé, lesquelles remontent au déluge ou à la création du monde. Pourtant il est entouré de nuages.

Une curieuse erreur qui avait cours autrefois en Espagne voulait que Charlemagne appelé en Espagne contre les Maures eût accepté, à la condition qu'il hériterait de la couronne d'Espagne (2). Tout n'est pas faux dans cette donnée. Il est

(1) Roderic fut vaincu au Lago de la Janda près de la rivière de Barbate. (2) Sur ce sujet d'importants travaux sont en préparation en Navarre.

certain que Charlemagne passa les Pyrénées, appelé par les Espagnols. Il prit Pamplona et Saragosse, mais rien ne prouve qu'il descendit plus bas.

Dans la Translation de Saint Genon (1), il est dit que Charlemagne vint à Cordoue; mais l’histoire ne confirme pas ce voyage et encore moins le séjour de l'Empereur à Tolède.

Pourtant la tradition est tenace en Espagne, qui fait de Louis le Débonnaire le fils de Charlemagne et d’une princesse tolédane. Les Français repassèrent une seconde fois les Pyrénées au IX’ siècle. Le prince qui les conduisait, Louis duc d’Aquitaine, fut accueilli en Espagne comme un prince à demi espagnol.

Nous sommes tout de même ici en pleine légende, mais si jolie! .

« Dans ce temps-là, Karl le Grand, fils de Pépin, vint à Tolède envoyé par son père pour porter secours à Galafre contre le roi de Cordoue. il ne tarda pas à devenir fort éperdument amoureux de la princesse mauresque (2). »

Il coupa la tête d’un soupirant more importun, puis il épousa sa princesse chérie et la ramena avec lui en France.

Le palais qu'habitèrent à Tolède les heureux amants existe encore, bien qu’en ruines, au bord du Tage.

Le guide qui faisait visiter Tolède à Edmundo de Amicis (3) déplorait l'ignorance des visiteurs à l’endroit de ce beau conte. Le brave Tolédan avait conduit deux étrangers. Ceux-ci, s’étant mis à la fenêtre de l’Alcazar, aperçurent au bord du fleuve deux vieilles tours :

« Los palacios de la Galiana. »

La Galiana? qui était-elle?

« Croyez-vous, Monsieur, dit le guide, que ces gens-là ne connaissaient pas l'existence de cette princesse? » Et voici comment il raconte l’histoire :

« Charlemagne fut l'hôte du roi ; il voyait tous les jours la princesse : il s’éprit d’elle, et elle de lui. »

(1) Translation de Saint Genon, XV... II... an. 1206. (2) Gautier, Voyage, p.194.

(3) De Amicis, Voyage en Espagne.

Les péripéties et les détails du récit sont les mêmes que ceux que relate Gautier.

Les historiens vont-ils accepter cette légende? Ponz ne la rejette pas :

« Se cuentan mil fabulas de esta princesa : entre las cuales se debe poner el disparate de Clemente Treleo, que en su genealogia de la Casa

de Lorena, asegura que el emperador Ludovico Pio, hijo de Carlo Magno, le fué también de esta Galiana (1). »

Le moine de Silos, en rr10, proteste contre les conquêtes légendaires attribuées à Charlemagne en Espagne (2).

Quant à Villa-Amil, par la plume de Don Tomas Ruiz de Agudo il en nie la véracité.

Galafre est un être imaginaire, et sa fille Galiana aussi, et aussi Bradamante, le géant more amoureux. Fausse la légende qui dit que Galiana repoussa le More pour suivre le jeune Charles au-delà des Pyrénées. Mais Don Ruiz la donne pourtant sous la même forme que ses devanciers :

« Karl, ayant tué Bradamante, emmena la Galiana à Bordeaux; il

lui fit construire un palais semblable à celui qu’elle habitait à Tolède. Elle y mit au monde un fils qui fut Louis le Débonnaire. »

En tout cas le palais appelé « de la Galiana » est à Tolède une ruine more ravissante, témoin d’un art parfait. Gautier l’admira, et Villa-Amil, à la même époque, la situe dans le jardin dit « jardin du roi ». L'édifice avait dû servir de maison de plaisance ou de bain (3).

Il est certain que Gautier ne connaissait pas la translation de Saint Genon. Si j’ai cité Ponz et Villa-Amil, c’est que Gautier a pu lire Ponz, qu’il a déjà signalé. Mais il y a tout lieu de croire qu'il s’est plutôt servi de la planche de Villa-Amil : le palais de la Galiana dont T. Ruiz de Agudo a écrit l’histoire que je viens de rapporter (Villa-Amil, t. III, p. 47).

(1) Ponz, t. 1, p.150 : « On conte mille fables au sujet de cette princesse : entre lesquelles on doit mettre cette sottise de Clemente Treleo, qui dans Sa Généalogie de la Maison de Lorraine assure que l’empereur Louis le Pieux, fils de Charlemagne, le fut aussi de cette princesse. »

(2) Menendez Pidal, préface de l'édition du Poema del Cid.

(3) Villa-Amil, t. II.

CÉ. p. 147. — Jarnins D'ANDALOUSIE

CÉ. p. 149. — PERSPECTIVE A GRENADE

Cf. p. 171. — Le corrRe pu Cp 4 BurGos

Cf. p. 175. — La « PLAZA » DE ERNANI, UN DES CENTRES DE LA GUERRE CARLISTE É

Ne quittons pas la question des légendes sans dire un mot d’une fable beaucoup plus rapprochée de nous, célèbre en Espagne où elle naquit et d’où elle partit pour conquérir la littérature et la musique européennes : celle de Don Juan. Romantique et ténébreuse, elle arrêta la pensée de Gautier. Nous savons combien l’émut, à son arrivée en Espagne, la vue d'un mort porté à visage découvert. Ce fait, tragique et rebutant pour notre sensibilité française et qui se reproduit dans les aventures de Don Juan, a-t-il retenu l'attention de Théo sur cette histoire extraordinaire?

Il raconte ce qu’il en sait lorsqu'il visite, à Séville, l'hôpital de la Caridad, fondé par Don Juan :

« Une nuit, Don Juan rencontra uü convoi qui se rendait à l'église

Saint-Isidore... Quel est ce mort... Ce mort n’est autre que le seigneur Don Juan Maraña dont nous allons célébrer le service. Venez et priez

: avec nous. )»

Don Miguel de Mañara, et non Don Juan de Maraña, était un seigneur sévillan impie et libertin auquel ne manquèrent, pour se convertir, ni les conseils ni les avertissements du ciel.

Une nuit qu’il se promenait dans la ville, il sentit tout à coup un terrible coup sur la tête. Mais il ne vit personne. Une voix se fit entendre : « Il est mort, portez le cercueil. »

Une autre fois il se perdit dans les rues de Séville que pourtant il connaissait bien. Il errait dans un dédale sans issue. Saisi d'angoisse comme dans un cauchemar, il mit la main sur la croix de son épée. C’est alors qu’apparut le cortège funèbre que décrit Gautier.

Don Miguel (ou Don Juan) fonda l'hôpital de la Caridad, qu il plaça sous l’invocation de saint Georges et qui fut construit par Bernado Simon de Pereda.

N'est-ce pas une Espagne pittoresque qui nous apparaît à travers ces légendes? Gautier les accueillit avec joie. Elles donnent la vraie figure de ce pays àprement séduisant.

Mais Théo ne fait pas le départ dans son œuvre entré la

fable et le fait historique. En le faisant pour lui, nous verrons qu’il a su parler des Mores et des Rois Catholiques avec véracité, sinon avec beaucoup d’esprit critique.

Page 1