II. — LES MORES
a) Les Mores en Espagne
Les sept siècles d'occupation arabe ont imprimé à la péninsule ibérique une ineffaçable empreinte. La gloire, la poésie, la splendeur guerrière de l’Espagne, s'inscrivent pendant cette période resplendissante. La richesse fut grande; les émirs possédaient des fortunes immenses qu’ils dépensaient à profusion. cd
Les sciences et l’art atteignirent un développement inconnu jusqu'alors en Espagne et jamais dépassé.
Cordoue, la ville sainte, comptait plus de mosquées et d’écoles que l'Espagne tout entière n’en comptera plus tard. |
Le goût des lettres était répandu dans toutes les classes; les riches favorisaient les savants. Almanzor fonda une académie dans son palais et aida l'instruction publique. À Tolède, Ahmed ben Saïd el Ansari, fondateur de l’académie de cette ville, réunissait tous les ans pendant trois mois, chez lui, quarante savants de Tolède, de Cordoue, et des lieux voisins.
Parmi la soie, les parfums et la musique, s’élevaient alors les discussions philosophiques les plus subtiles, s’approfondissaient les études les plus diverses. Les femmes mêmes, au fond de leur retraite, faisaient de la poésie leurs délices.
Et cela aux IX°, X° et XI° siècles, alors que l'Occident, en pleine barbarie féodale, n’était qu’un creuset sombre duquel émergeaient, comme des points de lumière, quelques abbayes où les moines s’efforçaient de sauver la pensée effrayée et somnolente. <a ; ch.
L'agriculture, aidée de la connaissance parfaite que les
Mores avaient de l'irrigation et de l’hydraulique, couvrit une grande partie de l'Espagne de fruits et de fleurs.
Le Bekkeh des Sarrasins (Xeres de la frontera) était « un paradis dans la plus merveilleuse terre ». On y rencontrait à profusion les orangeraies, les huertas, les fleurs, les fontaines et les oiseaux. La Vega de Tolède est :
« pommelée et zébrée d’arbres et de cultures qui doivent leur fraicheur au système d'irrigation introduit par les Mores »,
dit Gautier, qui rend toujours justice aux Arabes (1).
Un des coïns les plus beaux était la Laguna de la Janda, où avait commencé la bataille de Guadalete.
Chez les Espagnols, la vie sévère et rude que menèrent les Castillans et les montagnards du Nord-Ouest pour conduire la Reconquële développa un caractère ardent, fort, volontaire. Ce séjour des Mores en Espagne est un des grands sourires de l’histoire : sourire mêlé de larmes, conte si poétiquement romanesque qu'il ne pouvait qu’enthousiasmer notre Gautier.
Les jeux de l’eau, les féeries de la lumière, étaient les grandes préoccupations de ce peuple souvent silencieux, pour l’âme duquel la contemplation et la méditation étaient une nécessité.
Nous avons vu quel charme Gautier trouva à ces jardins où les fleurs et les jets d’eau composent des poèmes incessamment renouvelés :
« Une branche de jasmin qui s’égare mêle une étoile blanche aux
fleurs écarlates du grenadier; un laurier, d’un bord de chemin à l’autre, va embrasser un cactus malgré ses épines (2). »
Barrès y arrête aussi sa philosophique rêverie : « Avec de l’eau et des fleurs les Maures se préoccupent d'exprimer leurs rêveries indéfinies sur la religion et sur l’amour (3). »
Les descriptions que fait Gautier des jardins de l’Alhambra, et surtout du Généralife, sont parmi les pages les plus évocatrices et les plus heureuses du Voyage :
« Au milieu de ces bassins s’épanouit comme une immense corbeille un gigantesque laurier-rose d'un éclat et d’une beauté incom-
(1) Gautier, Voyage.
(2) Gautier, Voyage, p.271.
(3) Barrès, Mes cahiers, t. IV, p. 284.
parable... ses belles fleurs jaillissaient avec toute l’ardeur du désir vers la pure lumière du ciel... (1). »
Nous trouverons plus tard dans Émaux et Camées :
« Au frais Généralife écloses Sous le jet d'eau toujours en pleurs Du temps de Boabdil, deux roses Ensemble ont fait jaser leurs fleurs (2). »
Tout le pays qu'occupaient les Mores était florissant, mais il devint, dit Jorge Borrow, un immense désert lors de leur expulsion (3).
Cet esprit poétique des Mores influait sur les mœurs.
Louis de Viel-Castel, dans ses études sur le drame religieux espagnol, que Gautier lira, juge que l’esprit de tolérance a quitté l'Espagne avec les Mores. « Ceux-ci, dit-il (4), avaient une imagination, une douceur de mœurs, un sens artistique, qui ne permettaient pas les haines furieuses, et le fanatisme religieux. »
D'ailleurs, dans ces luttes continuelles entre Mores et Castillans les villes et villages passaient plusieurs fois d’une domination à l’autre; sous l'influence arabe, une tolérance mutuelle s’imposait qui permettait une vie à Le près normale.
Mais cette tolérance disparut avec la victoire des rois catholiques. L'Espagne cessa de respirer, peut-être d’être heureuse :
« Le Puerto de los perros est ainsi nommé parce que c’est par là que
les Mores vaincus sortirent de l’Andalousie, emportant avec eux le bonheur et la civilisation de l'Espagne (5). »
Si leurs jardins étaient un enchantement, leur architecture est unique et provoqua chez Gautier une admiration pleine de délices. Dans l’antichambre de la « Salle des Ambassadeurs » il loue la hardiesse des arcades, l’enlacement des arabesques, le travail de la voûte « d’une originalité et d’une bizarrerie charmante ».
(1) Gautier, Voyage, pare
(2) Émaux et camées, p. 4.
(3) Jorge Borrow, t.I, p. 195.
(4) Revue des Deux Mondes, 1°" déc. 1840.
(5) Gautier, Voyage, p. 224.
Son premier soin, à Tolède, avait été d'admirer la Puerta del Sol et son arc arabe, ses piliers « chamarrés de versets de l’Alcoran ».
Il reconnaît l'influence des Mores dans la construction des maisons, qui tiennent un peu de harem.
Dans la cathédrale, il admire un tombeau de cardinal dans le goût arabe et le compare à de la guipure.
Se promenant dans la vieille cité, il eut la curiosité de visiter l’ancienne mosquée synagogue, aujourd’hui Santa Maria la Blanca; quel n’est pas son étonnement?
« Les colonnes fluettes aux chapiteaux évasés comme des lurbans,
les arcs turcs, les versets du Coran, le plafond plat aux compartiments de bois de cèdre, les jours pris d’en-haut, rien n’y manquait. »
Mais s’il ne néglige à Tolède aucune occasion de saluer l’art arabe, à Grenade, à Cordoue et à Séville il admirera sans réserve, regrettant sans cesse pour l'Espagne l'exil de cette civilisation qui produisit de si élégants et de si poétiques chefs-d'œuvre. Cordoue, qui « dans le silence et la solitude semble rêver grandement d’Abderame (1) », est une ville africaine, dans laquelle les Mores revenus seraient chez eux. La mosquée de Cordoue arrache à Gautier des cris de joie et d'enthousiasme. La grandeur, la beauté, la rapidité de construction du temple, ses proportions colossales, sa magnificence, lui paraissent dignes de ce grand peuple qui égala tous les autres dans les diverses branches de la pensée et de l’art humain.
Gautier se complaît dans la description de ces richesses autrefois fabuleuses :
« Au temps des califes huit cents lampes d'argent, remplies d’huiles aromatiques, éclairaient ces longues nefs, faisaient miroiter le porphyre et le jaspe poli des colonnes (2). »
IL s’extasie surtout devant le Mirah, chef-d'œuvre de l’art arabe qui a été conservé, dit-il, dans une intégrité scrupuleuse; il y admire la féerie, la merveilleuse élégance, la grâce à la fois la plus compliquée et la plus simple, les lignes et
(x) Gautier, Voyage.
(2) Gautier, Voyage.
les couleurs qui sont la preuve « d’une civilisation arrivée à son plus haut développement, d’un art à son période culminant ».
A Séville, son premier contact avec les souvenirs arabes est provoqué par la vue des Sévillanes, et de « leurs canines pointues ». Il aime les étages en recul, crénelés à la-moresque, de la Torre del Oro, l’Alcazar, la Giralda, « maravilla octava », qui perpétue la mémoire de l’inventeur de l’algèbre et dont la couleur rose brique l’enchante.
Pues eres Granada ulustre, .
Granada de personajes,
Granada de serdfines.
Granada de antigüedades (x).
C’est surtout à Grenade, en effet, que Gautier vécut dans le souvenir de l’art moresque et de la séduisante civilisation en exil. |
L’Alhambra est le paradis de ses rêves; il y passe une partie de sa vie grenadine, y couchant parfois. Il décrit minutieusement les salles somptueuses où les beaux émirs ont chéri les suaves sultanes.
Prenons Gautier comme guide; suivons-le depuis la porte des Grenades sur les chemins où
« le bruit de l’eau qui gazouille se mêle au bourdonnement enroué de cent mille cigales »;
il faut passer avec lui sous la porte du Jugement, traverser la place de las Algives, respirer l’air embaumé de la Cour des Myrtes, admirer dans la tour de Comares la salle des Ambassadeurs. |
Traversant les jardins de Lindarraja, penchons-nous avec lui sur les bains de la sultane; voici enfin la cour des Lions.
Gautier s'arrête longuement dans cet endroit célèbre, et nous ferons halte avec lui.
Attiré par tout ce qui est poétique, Gautier s'occupe de la
(1) Gongora. — « Car tu es l’illustre Grenade, « Grenade de personnages, « Grenade de séraphins, « Grenade d’antiquités. »
fameuse inscription arabe gravée sur les parois de la coupe où retombent les eaux. Il en donne une traduction.
Je me suis demandé sur quel texte espagnol il avait travaillé, car, bien entendu, il n’avait pu traduire directement l’arabe.
Plusieurs traductions espagnoles existent de cette fameuse inscription :
La première version qui fut faite des inscriptions arabes de Grenade, et particulièrement de celle de l’Alhambra, date de
La seconde dont on connaisse l’existence est celle du licencié Alonso de Castillo, qui fut chargé par Philippe II de copier et de traduire les principales inscriptions de l’Alhambra (1).
En 1764, le Père Etcheverria, dans son ouvrage Promenades dans Grenade, publia aussi les versets arabes (2).
En 1816, M. Shakespeare, dans son œuvre Anliquilés Arabes d'Espagne, fait mention de la traduction de Alonso del Castillo. s
En 1842, Don Pascal Gallegos en donne trois traductions : une espagnole, une française, une anglaise.
Il en existe une de l'allemand Dernburg publiée comme appendice à l’œuvre de Girault de Prangey : Essai sur l'architeclure des Mores en Espagne (3).
En 1860, Don Emilio Lafuete Alcantara en donna une autre.
La dernière des traductions publiées est celle du Professeur d’arabe de la Faculté de Grenade : Don Antonio Almagno Cardenas parue en 1877 (4).
Sur laquelle des quatre premières travailla Gautier? L’examen des textes prouve que c’est sur celle du Père Etcheverria.
(1) Le manuscrit de Alonso de Castillo se trouve à la Bibliothèque nationale de Madrid, n° T. 257, et fut imprimé en 1804 par l’Académie de San Fernando avec quelques nouvelles inscriptions ajoutées par Don Pablo Lozano.
(2) Alex. de Laborde et Swinburne font mention de cet ouvrage.
(3) Paris, 1841.
(4) Je ne cite naturellement ces dernières qu’à titre de renseignement intéressant Grenade,
Voici le texte espagnol et le texte français de Gautier :
TRADUCTION ESPAGNOLE DE L’INSCRIPTION ARABE DE LA FONTAINE DES LIONS publiée par le Père Etcheverria (1) :
« O el que miras los leones fijos sobre suo asiento, repara que solo les falla la vida para ser perfectos. Y. tu, el que heredas este Alcazar con el Reyno. tomalo señoreado de nobles sin disquto ni resistancia; salvete Dios por la obra que de nuevo has labrado, y no permilas que jamas se vengue de ti tu enemigo. La alabanza mas dichosa sea à ti, Mahomad, Rey nuestro, que estas adornado de virtudes honestas con que todo lo has logrado. Y no consienta Dios, que este vergel hermoso que representa tus virtudes, tenga segundo que se le aventaje. La masa que lo matiza es aljofar en que brilla el agua clara; como plata derretida en la fuente per que la blancura de la piedra y la del agua, son sin semejantes. Parece licor de hojas en un rostro blanco; sera dificil advertir su camera; mira el agua y mira la pila para discernir la corriente y al fin sentenciaras o que una y otra corre, o que una y otra eslan paradas. Como el cautivo de amor, cuyo rostro se baña de enojo y temor que le ha causado el envidioso, asi el agua se viste de celos de la piedra. y la piedra se enoja contra el agua. En la corriente abundante de esta comparo la mano del rey que es mas liberal y dadivosa que fuerte y bravo leon. »