‹ Théophile Gautier et l'EspagneChapitre 24 sur 79 · TRADUCTION DU TEXTE ESPAGNOL · texte numérisé non relu

TRADUCTION DU TEXTE ESPAGNOL

« O toi qui regardes les lions immobiles sur leur siège, considère qu’il ne leur manque que la vie pour être parfaits; et toi qui reçois en héritage ce château avec le royaume, prends-le sans déplaisir ni résistance. Que Dieu te sauve à cause de l’œuvre que tu as édifiée de toutes pièces, et qu'il ne permette pas que jamais ton ennemi se venge de toi. Que la louange la plus heureuse soit pour toi, Ô Mohamed! notre roi, car tu es orné de vertus honorables ce par quoi tu es arrivé à tout. Et que Dieu ne permette pas qu'après ce beau verger qui représente tes vertus, il y en ait jamais un autre qui lui soit supérieur. La pâte qui le nuance est une perle où brille l’eau claire comme de l’ärgent fondu dans la fontaine, car la blancheur de la pierre et celle de l’eau sont sans pareilles ; on dirait un égouttement de feuilles, sur un visage blanc; il sera difficile de reconnaître le trajet qu’il suit; regarde l’eau et regarde le bassin pour discerner le courant, et à la fin tu décideras ou bien que l’une et l’autre coulent, ou bien que l’une et l’autre sont arrêtées. Comme le captif d'amour dont le visage se baigne de colère et de crainte que lui a causées l’envieux, de même l’eau se revêt de jalousie amoureuse à l'égard de la pierre, et la pierre s’irrite contre l’eau. Au courant abondant de celle-ci je compare la -

(1) P. Etcheverria, Promenades dans Grenade parues en 1764, rééditées à Grenade en 1814 « en los Talleres de Valenzuela », p. 152.

main du roi qui est plus libérale et généreuse qu'un lion fort et cou- Tageux. »

Voici maintenant le texte de Gautier :

« O toi qui regardes les lions fixés à leur place, remarque qu'il ne leur manque que la vie pour être parfaits. Et toi à qui échoit en héritage cet Alcazar et ce royaume, prends-le des nobles mains qui l’ont gouverné, sans déplaisir et sans résistance. Que Dieu te sauve pour l’œuvre que tu viens d'achever et te préserve à jamais des vengeances de ton ennemi. Honneur et gloire à toi, ô Mahomad, notre roi, orné de hautes vertus à l’aide desquelles tu as tout conquis! Puisse Dieu ne jamais permettre que ce beau jardin, image de tes vertus, ait un rival qui le surpasse! La matière qui nuance le bassin de la fontaine est comme de la nacre de perle sous l’eau claire qui scintille; la nappe ressemble à de l'argent en fusion, car la limpidité de l'eau et la blancheur de la pierre sont sans pareilles. On dirait une goute d'essence transparente sur un visage d’albâtre. Il serait difficile de suivre son cours. Regarde l’eau et regarde la vasque, et tu ne pourras distinguer si c'est l’eau qui est immobile ou si c’est le marbre qui ruisselle. Comme le prisonnier d'amour dont le visage se baigne d’ennui et de crainte sous le regard de l’envieux, ainsi l’eau jalouse s’indigne contre la pierre, et la pierre porte envie à l’eau. A ce flot inépuisable peut se comparer la main de notre roi, qui est aussi libéral et généreux que le lion est fort et vaillant. »

La simple lecture des textes prouve que Gautier s’est fait traduire les leçons espagnoles du Père Etcheverria. D'ailleurs la phrase qui précède la traduction :

« Nous demandons pardon au lecteur pour la fidélité un peu bar- ‘ bare de la traduction »,

prouve qu’il avait senti tout l’archaïsme du texte espagnol sur lequel il travaillait. Peut-être d’ailleurs connaissait-il l'opinion de l’allemand Dernburg sur ces traductions du Père Etcheverria : il les dit peu réelles et rien moins que littéraires.

Quoi qu’il en soit, Gautier fait sienne cette traduction et ne cite point l’auteur auquel il l’emprunte; ce n’est pas la première fois que nous le voyons en user ainsi librement avec les textes espagnols (1).

Nous avons rêvé avec Gautier devant l’illustre fontaine; les songes, en effet, s’échappent de ces lieux où flotte le souvenir

(1) On trouvera en appendice à la fin du volume les traductions que j ai pu TEE des vers de la Fontaine des Lions.

enchanté des Arabes. Un mystérieux engourdissement du corps nous saisit devant ces merveilles et libère notre esprit de l’espace et du temps. Le Père Etcheverria dit que c’est un effet de la magie des Mores et qu’ils ont peuplé l’Alhambra de fantômes (1).

Si l’art des Arabes intéresse Gautier, il est aussi séduit par certains points de leur histoire, plus pittoresques, plus curieux. Ainsi l’histoire des Mozarabes, et quelques règnes de sultans ou émirs, qu'il a salués au passage, en admirant les monuments qu'ils ont fait élever. |

Pour ces questions où trouva-t-il les renseignements? Quelles sont ces sources? — Après maintes recherches, nous croyons qu'il s’est servi à peu près exclusivement de l’Hisloire des Arabes de José Conde,'car ses remarques coïncident toujours avec celles de cet auteur, ainsi que nous l’allons voir, surtout pour l’histoire des souverains Mores.

b) Les Mozarabes

La curiosité de Gautier est mise en éveil par la question très intéressante des Mozarabes.

Au temps de l'invasion des Mores, dit-il, les habitants de Tolède soutinrent un siège de deux ans. Ceci est une légère erreur. Le premier siège de Tolède fut, au contraire, très rapide. Les chrétiens les plus fervents avaient fui en emportant les objets sacrés, les autres capitulèrent. Les Arabes furent d'’ailleurs cléments et libéraux.

Le siège de Tolède qui fut long est celui que fit Alphonse VI en 1085 contre un des fils de Tahia el Mamon.

Un troisième siège de Tolède eut lieu en 1109. Cette fois ce furent encore les Mores qui assiégèrent la ville redevenue espagnole au siècle précédent. IL fut sans résultat, mais les campagnes furent mises à feu et à sang. Repris par les Mores en 1114, le siège dut être levé devant la résistance de Rodriguo Nuñez.

Mais celui dont parle Gautier est le premier qui suivit le

(1) CF. Les Contes de l’Alhambra, de W. Irving.

désastre de Rodrigue, et livra aux Mores la capitale gothe. Il eut lieu en 711 et fut bref (1).

Notre voyageur explique assez nettement ce que furent les Mozarabes, c’est-à-dire les chrétiens qui, acceptant le joug des Arabes, eurent le droit de garder leur religion.

Les Espagnols purs ne furent pas toujours tendres pour les Mozarabes, ainsi que le prouve cette phrase de Quevedo dans Pablo de Segovia : « L’hôte était du nombre de ceux qui croient en Dieu par courtoisie et d’une manière inexacte : le peuple les appelle Mozarabes (2). » C’est une calomnie : ils étaient pour la plupart très bons chrétiens.

Cette union loyale des Tolédans et des Musulmans ne fut presque jamais troublée tant que la ville resta au pouvoir des Mores. Quant au mot Mozarabe, Gautier l’explique d’après José Conde, qui, s'appuyant sur l'autorité de Ferreras, dit que « Muzarabes » viendrait de « Muza ». — Voici l'explication scientifique que Monseigneur Fehgali, professeur d’arabe à la Faculté de Bordeaux, a bien voulu nous donner : Mozarabe, en arabe « musta rib », qui vient du verbe « isa raba » : « devenir Arabe », « se faire récemment Arabe », peut donc se traduire par néo-Arabe et désigne tout Arabe d’origine étrangère, de race non arabe.

Les Mozarabes avaient conservé l’ancien rite de la liturgie introduite .au VI° siècle par saint Isidore sans aucune altération (3), tandis que, dans le reste de l’Espagne, les chrétiens avaient adopté le rite romain.

Quand Tolède fut prise, ce rite mozarabe resta en vigueur. Il gagna même plusieurs autres cités d’Espagne. Mais en 1064 les Cortès de Barcelone le supprimèrent. Tolède, étant encore sous la domination moresque, garda naturellement le rite auquel étaient attachés ses habitants. La question de l'abandon de cette coutume ne se posa que lorsque Tolède fut reprise définitivement par les Espagnols.

La Castille voulut, comme Barcelone, supprimer le rite ancien, mais le clergé mozarabe protesta. Ici se place la curieuse histoire racontée par Gautier, d’ailleurs avec exacti-

(x) Cf. José Conde, L'histoire des Arabes.

(2) Pablo de Segovia. ; (3) Cf. saint Isidore, Le livre des Étymologies.

tude. Les deux rites, le grégorien et le mozarabe, se trouvant en présence et en contradiction, le jugement fut remis à

Dieu (1).

On sait que le jugement de Dieu consistait en une lutte entre deux champions : le vainqueur faisait triompher sa

cause : ce qui arriva pour don Luis de la Matanza, défenseur des Mozarabes, qui fut victorieux, à la grande joie des Tolédans.

Mais le roi de Castille, déloyal, n'accepta pas ce résultat. II réclama un miracle : les missels des deux rites furent jetés au feu. Celui qui sortirait indemne assurerait son triomphe : ce fut celui des Mozarabes.

« Le rite mozarabe fut donc conservé, dit Gautier, et suivi avec

ardeur pendant de longues années par les Mozarabes, leurs fils, et leurs petits-fils. »

Dans les rares villes d'Espagne où il s'était implanté pendant la domination arabe, il ne fut respecté que peu de temps. Mais à Salamanque et surtout à Tolède, il fallut des siècles pour l’affaiblir.

Gependant, comme l'intelligence s’en perdait, 400 ans après le jugement de Dieu du X[° siècle, le cardinal Cisneros fonda à Tolède une chapelle mozarabe, et un chapitre de chanoines chargé de conserver l’ancien rite de saint Isidore.

La chapelle mozarabe que Gautier admira, et que nous admirons encore, si émouvante pour tout ce qu'elle représente de tradition tolédane et chrétienne, s’ouvre tous les jours pour la célébration de la messe antique.

Dans la Revisla de Archivos, Bibliolecas y Museos de novembre 1902, on a donné le texte d’un calendrier mozarabe d'’après un manuscrit en 1055; les saints inscrits y sont peu nombreux. Quant au rite lui-même, bien peu de fidèles y reconnaissent le déroulement de l'Office.

Les comptes-rendus de presse, au moment des fêtes des 21-26 octobre 1927, en l'honneur du septième centenaire de la réfection de la cathédrale, nous disent qu’une messe mozarabe fut célébrée solennellement. Elle fut dite devant l’assemblée des fidèles par le cardinal de Gerona et un chapelain

(1) José Conde.

L'HISTOIRÉ 157

mozarabe qui l’aidait dans cette célébration assez curieuse. Le prêtre prépare la communion avant l’introït, élève deux fois l’hostie, la seconde fois en lisant le Credo. L’hostie est très grosse, l’officiant en fait neuf parts. Après le fractionnement, le prêtre dit le Memento des vivants; après la bénédiction, il ne dit pas l'Évangile selon saint Jean (1).

Gautier n’a point dû s’apercevoir de ces détails de liturgie, qu’il m'a paru pourtant intéressant de donner. A-t-il vu sur la Puerta del Cambron l'hymne mozarabe en l’honneur de sainte Léocadie ?

Tu nostra civis inclita, Tu es patrona vernula,

Ab urbis hujus termino Procul repelle taedium.

Mais ce qu'il raconte de cette histoire pittoresque des Mozarabes est fort juste.

e) Les rois Mores dont parle Gautier à propos des monuments arabes qu'il admire

Voici quelques explications historiques sur les monuments arabes dont il parle :

« L'Alcazar de Séville, dit-il, ou ancien palais des rois Mores. »

Moins bien renseigné qu'il le sera à Grenade, il en décrit la magnificence, sans en raconter la fondation.

L’Alcazar de Séville était, au temps des rois Mores, une forteresse et un palais. À cette époque, c’est-à-dire au XI° siècle, Abul Cassem, puis son fils Muhamad Almoateded étaient maïitres de Séville. Ce dernier, magnifique et généreux, dépensa à l’embellissement de sa ville et de son palais de grandes richesses.

Si à Séville Gautier s'inquiète peu de l’histoire arabe, à Grenade il est plus savant. Lorsqu'il visite le Généralife, il écrit :

(1) Cf. le Tantum ergo mozarabe (Vade-mecum de l'accompagnateur grégorien de Aug. le Guennant, p.96).

« Au pied d’un de ces cyprès d’une monstrueuse grosseur, et qui remontent au temps des Mores, la favorite de Boabdil, s’il faut en croire la légende, prouva souvent que les verrous et les grilles sont de minces garants de la vertu des sultanes (1). »

C'est peut-être au pied d’un des cyprès que fut trouvée la sultane Zulama. Mais c’est dans la galerie de la grande tour de Comares qu’elle fut enfermée. Et la grille qu’on voit encore fut posée par ordre de Boabdil (2).

Dans l’Alhambra, « paradis de délices, antichambre d’Allah », errons un peu dans l’histoire avec notre voyageur. Voici

la Porte du Jugement,

« bâtie par le roi Yusuf Abul vers l’an 1348 de Jésus-Christ ».

Ce qui est exact. Ce prince fut un roi législateur. Il promulgua des décrets qui réglementaient la vie civile et religieuse. Sous son impulsion, d’ailleurs, des embellissements furent ajoutés aux mosquées de Grenade et à l’Alhambra.

Mais le plus beau monument de son règne est cette porle qui témoigne par son nom des constantes préoccupations de

son constructeur :

« Il rétablit dans leur pureté primitive les lois anciennes, notable- ment altérées par l'arbitraire; il donna des formulaires clairs et précis pour les actes publics; dans le dessein de prévenir les contesta tions, il fit publier des commentaires pour expliquer les dispositions obscures et douteuses (3). »

Dans la salle des Ambassadeurs, Gautier parle des rois dont

il lit les louanges sur les murs.

Certaines sont à la gloire d’Abu-Nazar,

« qui, s’il eût été transporté tout vif dans le ciel, eût effacé l'éclat des étoiles et des planèles (4) ».

Cet Abu-Nazar était le frère du sultan Mohamad. Il régna en fait par usurpation pendant la vie de ce dernier. Puis il lui succéda après sa mort vers 1313 après Jésus-Christ. — Gautier

(1) Gautier, Voyage.

(2) Cf. les explications que donne Alex. de Laborde à propos de ses planches sur l’Alhambra.

(3) José Conde, t. IIT, p. 197.

(4) Gautier, Voyage, p. 260.

a connu son existence, comme celle d’Abu Abd Allah, dont il parle ensuite :

« D'autres bandes sont chargées de l'éloge d’Abu Abd Allah, autre sultan qui fit travailler à cette partie du palais (1). »

Abu Abd Allah Yusef, fils de Mohamad, fut déclaré son successeur en 1376 (an 778 de l’hégire).

Gautier se penche, dans la cour des Lions, sur la fontaine où tombèrent les têtes « des trente-six Abencérages, attirés dans un piège par les Zégris ». Le massacre des Abencérages dont parle Gautier est vraisemblablement le fait suivant :

Muhamad ben Ozmir, vers 1454 après Jésus-Christ (an 848 de l’hégire), désirant punir l’inconstance des Grenadins, et prévoyant sa chute prochaine, ne voulut point fuir sans se venger. Sous prétexte de tenir un conseil de défense, il convoqua dans l’Alhambra les principaux habitants et particulièrement ceux qu'il soupçonnait être ses ennemis. À mesure qu'ils arrivaient, il les faisait massacrer sans pitié par ses soldats non moins féroces que lui (2).

Ce souvenir sanglant s’efface vite devant les merveilleuses perspectives des galeries, des jets d’eau, des colonnes de marbre et des jardins brillants sous le soleil et l’azur. Les pentes des collines descendent dans une mer de verdure que trouent les jasmins et les lauriers-roses.

Mais de l’autre côté de la montagne, apparaît,

«inculte, brûlée et fauve, la silla del Moro ».

De là, nous dit Gautier, Boabdil voyait les cavaliers arabes jouter dans la plaine. De là aussi, si l’on croit la tradition, el Rey Chico regarda une dernière fois Grenade avant de la quitter pour jamais; ainsi le cœur désespéré évoque le bonheur qui s'enfuit, au moment où il va disparaître.

Chateaubriand, comme Gautier, a fixé cet instant mémorable, et voici ce que nous raconte l’histoire sur les larmes des Grenadins et de leur roi :

Quand Abul Cassem, de retour de son ambassade auprès du roi de Castille, lut au conseil des Grenadins les conventions

(1) La seconde phrase de cette citation n’existe pas dans le ms. folio 15. (2) José Conde, t. III, p. 304.

selon lesquelles les Mores devaient quitter Grenade, plusieurs pleurèrent. José Conde nous rapporte que l’intrépide Muza s’écria : « Vous pleurez? sont-ce des larmes que la patrie vous demande? Laissez-les aux enfants et aux femmes; pour vous, soyez hommes! (1) » Voyant qu'il ne les entraînait pas dans sa révolte, Muza prit, disent les conteurs arabes, son cheval et ses armes, sortit de Grenade par la porte d’Elvire; on ne le revit plus. — On sait que Boabdil accepta les conditions de Ferdinand et prit le chemin des Alpujarras après avoir remis la ville au roi catholique (2).

C’est ici qu’intervient la significative et émouvante légende. Elle raconte que sur la montagne de Padul, d’où l’on découvre la ville de Grenade, Boabdil ne put s'empêcher de pleurer en disant : « Ala Hu Akbar! (Allah Hu Akbar : Dieu est plus grand). » La sultane Zoraya, paraphrasant les paroles de Muza, lui dit : « Pleure comme une femme la perte de ton royaume, puisque tu n’as pas su le défendre comme un homme. » Ce reproche est historiquement juste, le charmant et touchant Boabdil fut brave, mais faible et pusillanime. — L’endroit où s'arrêta Le roi prit en arabe le nom de « Feg Ala Hu Akbar : Là-haut, Dieu est plus grand (3) ».

Comme Boabdil, comme Gautier, éloignons-nous de Grenade. Je ne dis pas : quittons Grenade, car on ne l’abandonne jamais quand on y est une fois allé. Un peu de nous-mêmes reste dans les jardins enchantés où l’on fit une halte heureuse :

« Sans que nous soyons More, l’on peut, lorsque nous avons l'air

absorbé dans une mélancolie profonde, nous appliquer le dicton arabe : 1! pense à Grenade (4). »

Gautier est maintenant en route vers Cordoue.

Il s'arrête à Ecija, y voit un pont au bout duquel s'élève une porte en arcades d’un effet triomphal.

C’est Abderhaman IIT qui fit construire à Ecija un aqueduc

(1) José Conde, t. II.

(2) Don Diego Hurtado de Mendoza, La guerre de Philippe II contre les Mores de Grenade. \

(3) Renseignements communiqués par Mgr Fehgali.

(4) Gautier, Voyage, p. 254.

orné de bassins et d’une inscription en l'honneur du prince. Les travaux furent terminés sous le règne de son fils Hixem, pendant la régence de sa mère Zobeija.

« À minuit environ la galère se remit en marche, et quand l'aurore parut, nous n'étions plus qu’à une demi-lieue de Cordoue (1). »

Dès le lendemain, Théo va vers la cathédrale :

« Ce fut le calife Abdérame I qui jeta les fondements de la Mosquée de Cordoue vers la fin du VII siècle. »

Comme Florian, Gautier s’est renseigné, mais avec moins de studieuse application. Quand Florian écrivit Gonzalve de Cordoue, il avoue avoir fait une étude longue et pénible, et il cite ses textes; Gautier ne les cite point! mais il s’est occupé de la fondation de la Mosquée; ses notes sont exactes, sinon complètes, et pour ce sujet, prises certainement sur place, . ainsi que nous l’a prouvé le Carnet.

C'est Abdérame qui commença la grande Mosquée, mais c’est son fils Hixem qui la termina vers 794.

Abdérame fut un des plus grands rois de l’histoire. En même temps que son palais d’Azzarah, il construisait des arsenaux, des mosquées, des aqueducs, équipait une flotte et protégeait les arts. à

Il répandit à profusion à Cordoue les dons de sa magnificence. Gautier ne lui ménage pas son admiration :

« Abdérame voulait faire de la Mosquée de Cordoue un but de pèle-

rinage, une Mecque occidentale, le premier temple de l'Islamisme après celui où repose le corps du Prophète (2). »

Le géographe Ahwardi la trouvait plus belle que celle de Jérusalem.

Notre voyageur s’extasie sur ce superbe travail que 21 ans suffirent à terminer. Mais Abdérame ne négligeait rien pour l’accomplissement de ses projets. On raconte que lorsqu'il faisait bâtir son Palais d’Azzarah, on employait tous les jours 600 pierres de taille. À cette allure les travaux pouvaient avancer vite; quant à la profusion des matériaux, les historiens arabes nous disent que 4300 colonnes de marbre sup-

(1) Gautier, Voyage, p.351.

(2) Gautier, Voyage, p. 356.

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portaient les voûtes de ce palais aujourd’hui disparu. La Mosquée pouvait donc, comme le dit Gautier, contenir des milliers de colonnes; il en reste à peu près 900.

« Au temps des Califes, le regard pouvait se jouer en toute liberté sous les longues colonnades, et découvrir, du fond du temple, les orangers en fleurs et les fontaines jaillissant du patio dans un torrent de lumière, rendue plus éblouissante encore par le contraste du demi-jour de l'intérieur (1). »

Paroles poétiques dignes du grand Abdérame, poète lui-même.

Ce Calife se reposait de ses travaux de roi en faisant des vers qu’il envoyait au grand Abu-Bekri. En voici quelquesuns, que cite José Conde :

« L'inquiétude d’un cœur souffrant s’exhale par des soupirs. Peuton espérer le calme tant qu’on entend mugir le vent des tempêtes ? Dans sa violence il a dévasté mes vignes en fleurs! Comment pourraisje désormais noyer mes soucis dans la liqueur vermeille? La gloire couronna ma jeunesse, elle m'abandonne aujourd'hui; le souffle amer de la douleur a terni l'éclat de mes roses, et je crains encore que l'orage ne flétrisse mes lys! Les beaux jours sont passés, la triste nuit arrive, et une aurore nouvelle ne viendra point dissiper ses ombres. »

Gautier, comme nous, s’est enchanté à cette poétique histoire arabe. Il admet difficilement que les rois d’Espagne l’aient close. Il se réjouit de voir les traces ineffaçables laissées par cette civilisation disparue, et voudrait bien admettre, avec la tradition populaire,

« que le sultan de Constantinople paye encore un tribut au roi d’Espagne pour que l’on ne dise pas la messe dans le Zancarron ».

C'était dans cette chapelle que reposait autrefois le Coran.

Le Zancarron appartenait, à l’époque de Gautier, au duc d’Albe, qui avait établi en dessous la sépulture de sa famille.

Quels qu’aient pu être la dureté et le manque de foi des rois d'Espagne envers les Mores, ils n’ont pu cependant les exiler tout à fait (2).

Ferdinand fit chasser 70.000 familles qui emportèrent en Afrique des richesses immenses. Une infinité de lieux devin-

(1) Gautier, Voyage, ibid.

(2) Bib. Nat., ms. 182; et aussi les folios 67-68 du manuscrit Du Puy n° 15 : décret d'expulsion des Morisques du royaume de Valence.

rent ainsi déserts, faute d'hommes pour les habiter. Mais la tradition veut que certains Arabes, réfugiés dans les Alpujarras, y vivent encore, attendant obstinément le retour impossible des Califes. Réfléchissons pourtant qu’il n’y a pas encore 500 ans qu'ils sont partis d’Espagne, et qu’ils y avaient régné plus de 700 ans. C’est aussi leur souvenir que saluera Gautier au point extrême de son voyage en face de Gibraltar, appelé par « les Arabes Ghiblaltah, c'est-à-dire Mont de l'entrée ».

Tarik s'était retranché au pied du mont de Calpé. Ce fut de lui que la pointe de roche qui s’avance dans la mer reçut le nom de Gebal-Tarik (montagne de Tarik), dont les modernes ont fait Gibrallar. On appela aussi cette montagne : montagne de l’entrée : Bab el Fetah, Gautier a confondu les deux noms, prenant la traduction du 2° pour la traduction du 1* : ne lui cherchons pas querelle sur une si petite question : il a aimé et admiré les Arabes en poète, mais aussi en voyageur averti.

d) Valeur de l'opinion de Gautier sur les Mores

La civilisation arabe est un rêve que nous saluons en historien, en artiste, en poète. Tours aériennes et découpées entre les dentelures desquelles se jouent le soleil et la lumière, architecture où la grâce se mêle à la science, perspectives infinies, jeux de l’eau, fête de fleurs, enchantement des allées bordées de mosaïques, jardins irréels, quel décor pour nos songes! Et quel plaisir ne devons-nous pas à ces magiciens qui, tant d'années après leur passage, ressuscitent pour nous un monde féerique et bienfaisant! Comment un artiste ne regretterait-il pas leur absence? et qu’il est naturel que Gautier croie qu'ils ont emporté dans le pli de leur manteau toutes les fleurs du jardin de ce monde!

Mais l’heure n’est pas toujours au rêve; nous n’en voulons pour preuve que la trop grande facilité de notre joie lorsque nous jouissons sans mesure de l’éclatant bonheur, trop tôt gagné, qui nous attend en Andalousie. L'âme, le cœur, se prennent à ce charme; mais bientôt notre personnalité s’abolit dans ce rêve sans mesure. Un sursaut d'énergie nous rappelle les sévères perspectives d'Aragon, les brûlantes terres de

Castille, leurs fiévreuses et sévères passions; Les hautes et vertes montagnes de Galice, leurs chants exaltés et sauvages, leur sombre ardeur, rempart de l'Espagne ancienne.

Ce charme-là est tellement plus difficile à comprendre, et il est pourtant tellement plus espagnol!

Il faut avoir le courage de secouer l’envoûtement arabe si pénétrant, si doux, mais si facile!

Il faut se demander ce que serait devenue la vieille Espagne si le More en était resté maître. Peut-être un Paradis, mais dont la pérennité n’est tout de même pas croyable.

Ce qui nous fait tant aimer en Espagne l’art arabe, c’est sans doute qu'il est le témoin d'un passé révolu et qu’il nous émeut comme toutes les histoires finies. Saluons-le avec amour, en poète; mais l’historien et le philosophe ne doivent pas, ne peuvent pas regretter que la vieille Celtibérie ait reconquis son territoire.

II. — L'HISTOIRE ESPAGNOLE : LES ROMAINS — LES JUIFS — LES ROIS CATHOLIQUES

L'histoire espagnole intéressera moins notre voyageur. Il ne néglige pas cependant, chaque fois que l’occasion s’en présente, de signaler un fait ou d’émettre une opinion : que ce soit à propos de l’histoire romaine, de l’histoire juive ou des Rois Catholiques.

Les Romains

L'histoire romaine d’Espagne, qu'il rencontre parfois inscrite sur de vieilles pierres, ne le laisse pas indifférent, bien que son cœur romantique ne s'attache qu’en passant à ces ruines classiques. Il s’en explique très nettement dans une citation qui traduit sa pensée d’une façon définitive :

Ponz nous parle avec respect des antiquités romaines de

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Tolède : le cirque, un reste d’aqueduc et de nombreuses inscriptions. Gautier les vit sans enthousiasme :

« L'on nous fit voir aussi les restes de l’amphithéâtre romain et de la naumachie qui ont parfaitement l'air d’un champ labouré, comme toutes les ruines romaines en général; je n’ai pas l’imagination qu'il faut pour m'extasier sur des néants si problématiques. »

C'est son droit le plus absolu. Cependant, puisqu'il cite certains souvenirs romains, essayons de les situer dans le temps et dans l’espace.

TraLIcA

S'il va visiter les restes d’Italica, c’est en artiste et non en archéologue; il admire les couleurs encore brillantes des belles mosaïques, mais se garde de se livrer à des considérations philosophiques sur les destinées des pays. Il n’a pour la civilisation romaine aucun des poétiques regrets que lui inspira le rêve arabe :

« On va visiter, dit-il simplement, à Santi-Ponce les reste d'Italica,

patrie du poète Silius Italicus, des empereurs Trajan, Adrien cet Théodose (1). »

Le souvenir de Silius Italicus, qui chantait Séville sous le nom d’Ispalis :

« Et celebre oceano atque alternis cestibus Hispal », n’amène sous la plume de Gautier que le nom du poète sans les digressions, intéressantes d’ailleurs, auxquelles se sont livrés d’autres voyageurs, Custine, ou Swinburne, par exemple.

Cependant, pas plus ici que pour la question des Arabes, il n’aime parler au hasard.

Ilalica, qu’il a visitée, se trouve à une lieue nord-ouest de Séville. Cet endroit avait été élu par Scipion pour loger les vétérans qui l'avaient servi contre les Carthaginois.

, Appien en parle ainsi :

« Relicto utpote pacata regione valido praesidio,

(1) Voyage, p. 374.

Scipio milites omnes vulneribus debiles in unam urbem compulit; quam ab Italica Italicam nominavit, claram natalibus Trajani et

Adriani, qui posteris temporibus Romanum imperium tenuere. »

C’est probablement la première ville de langue latine « fondée » en Espagne. Pour la remercier de sa fidélité à César pendant la guerre de l'indépendance, Auguste l’érigea en municipe. Elle était chère aux Romains :

« Tibi soecula debent Trajanum, series his fontibus Aelia fluxit, hinc senior paler..……. », dit Claudien dans son apostrophe à l'Espagne.

Italica ne joua pas un grand rôle dans l’histoire, mais elle fut illustrée par ses enfants : empereurs, capitaines, poètes, martyrs. Les empereurs romains l’embellirent somptueusement : forum, temples, acqueducs, thermes, théâtres (1). Le sol est fait de débris de ruines, que l’on met peu à peu à jour. Le palais de Trajan exista longtemps, quoique brisé; le tremblement de terre de 1575 acheva de le mettre à bas.

Ce sont ces précieux débris que vit Gautier. Des fouilles savantes avaient été commencées à son époque, sous la direction de Bruna y Arjona et de Don Ivo de la Cortina.

La magnifique mosaïque dont parle Gautier :

«une mosaïque de grandes dimensions que l’on a entourée de murs et qui représente des Muses et des Néréides (2) »,

fut découverte en 1800; elle représentait des muses et un cirque : le cirque romain d’Italica.

Une autre fut découverte en 1839 et en 1840, par Don Ivo de la Cortina. Gautier les a vues encore belles; mais en 1853, nous dit Pedro de Madrazo, elles étaient déjà abîimées.

Quant au théâtre, nous avons la description du Père Florez dans l’España sagrada, et celle de Rodrigo Cara dans Antigüedades de Sevilla.

(1) Cf. à ce sujet Marineo Siculus, l’España sagrada, et Pedro de Madrazo. (2) Gautier, Voyage, p. 374.

On voit encore à Italica, dit Gautier,

«un cirque en ruines et cependant encore d’une forme assez distincte (1) ».

Italica fut donc une gloire romaine; plus tard le roi goth Léovigilde en fit un siège épiscopal dont le premier prélat fut San Geroncio; puis elle fut détruite par les Mores.

Vers 1600, dit Antonio Ponz, les habitants de Santi-Ponce se « avecindaron en el » (2). À

Gautier vit, sans y prêter une grande attention, d’autres vestiges de l’histoire romaine ailleurs qu’à Santi-Ponce- Italica.

Les « ruines .d’arches antiques » d’Ecija ne l’arrêtèrent pas longtemps. Pourtant Ecija (Astigi) fut place forte au temps des Romains. Ils lui donnèrent le titre de « Colonia Julia Augusta Firma », en firent une des quatre divisions juridiques de la Bétique, et l’ornèrent de monuments qui la rendirent ville illustre, comme Cadix ou Séville.

Il reste à Ecija de nombreux vestiges de la splendeur romaine : des centaines de colonnes, quelques-unes entières, le plus grand nombre abimées. Les plus grandes, dont les bases sont enterrées, soutiennent les temples de Santa Barbara et de Santa Maria; on y voit des fragments de statues, des restes de bains publics.

Gautier parle en l’admirant de « la calle de los Caballeros », où demeure la noblesse. Ecija, en effet, passe pour être le berceau de très vieilles familles, et cela dès l’époque romaine. Ainsi la famille des Optatos, qui y laissa de nombreux monuments, entre autres la célèbre pierre sépulcrale d’un de ses membres, mort au service de César; l'inscription de cette pierre a été restaurée par le Père Roa. D’autres familles, comme les Aelii, les Martiales, les Rustici, etc., ont laissé des statues équestres brisées, des bases de colonnes, des sépulcres. Enfin on trouve des débris de statues élevées à la gloire d’Auguste, et un arc à Marius dans les murs antiques de la paroisse de San Juan.

(1) Of., à propos des richesses des ruines d’Italica, la lettre de Quilliet à Don José Martinez de Hervas, ministre de l'Intérieur, lettre datée du 4 février 1810 (Miguel Lasso de la Vega; F. Quillict),

(2) « En devinrent des habitants stables, »

168 THÉOPIULE GAUTIER ŒT L'ESPAGNI!

Les Juifs

Une autre question que Gautier signale au passage est la question juive (1),

C'est à Tolède qu'il a rencontré l'histoire juive en visitant une synagogue,

Celle qu'il vit « à peu de distance de San Juan de los Reyes (2) » est celle qui porte maintenant le nom de Sanla Maria la blanca. Les Juifs la firent bâtir au X' siècle; ils étaient puissants à celte époque à Tolède, lant par leur commerce que par leur richesse, Ils habitaient exclusivement deux quartiers de la ville : la grande et la petite Juiveries; c'était une vaste enceinte entourée de remparts, une riche cité particulière encaissée dans la ville; leurs établissements commerciaux élaient dans le quartier de l’Alcan,

Cette puissance des Juifs à Tolède se continua surtout quand les Espagnols eurent repris la ville sur les Arabes.

La synagogue ancienne, que Gautier admira, fut construite dans ce quartier juif dont elle était le cœur (3),

Les Arabes en ayant fail plus tard une mosquée, les Juifs en construisirent une autre,

Celle que vit Gautier eut désormais l'aspect arabe :

« Nous étions en plein Orient, »

Quand il la visita, elle était encore entourée de constructions, vestiges de ce vieux quartier juif.

Puis elle fut transformée en église vers 1425; le cardinal Silico en fit un asile de repenties, abandonné en 1600. Elle redevint temple catholique jusqu'en 1791, époque où l’on \ installa une caserne; un intendant de l'armée, plus intelligent que ses prédécesseurs, la fit en partie réparer; en 1840, elle servait « de logement à un menuisier ».

(1) Nous avons le droit de nous demander À ce sujet s'il avait lu la légende des Juifs de Castille dans las Loores dé los claros varones de

España de Perez Guzman, car il a pour les Juifs d'Espagne la même considération que Guzman qui présente leur histoire, dit Menendez Pelayo, « con un caräcter muy acentuado de democracia clâsica » (Hist. de la Poesia Gastel., L. I, p. 78).

(3) Cf. Pedro de Madrazo, Germond de Lavigne, Gristobal Lozano.

L'IHISTOIRK 169

Les vicissitudes de ce vieux temple juif, témoin des aventu res de la race errante qui l'avait d'abord construit, impressionnent notre voyageur; il déplore la « profanation » à laquelle il assiste,

Une autre synagogue existe à Tolède; Gautier ne paraît pas l'avoir connue, Elle fut construite par les ordres de Samuel Levi, trésorier du roi Pierre le Cruel, Après l'expulsion des Juifs en 1492, cette synagogue fut cédée par les rois aux chevaliers de l'Ordre de Calatrava, Elle devint église sous le nom de Nueslra Señora del Transilo, Les charpentes sont, dit-on, en cèdre du Liban, apportées par les soins du riche juif fondateur.

Cette prépondérance des Juifs dans le diocèse de Tolède est très ancienne. Son nom, Gautier nous l’a justement dit, vient de Tolèdolh, « mot hébreu qui signifie généralions (1) ».

D'autres villes de Castille auraient, 8'il faut en croire les vieux auteurs, une origine israélite; ainsi Ducfas, qui serait, nous dit Madoz (2), l'Eldana de Ptolémée; notons la curieuse réflexion de Gautier qui trouve au paysage près de cette ville « une simplicité orientale (3) »,

Plus tard les Espagnols chassèrent les Juifs :

«e finalmente esla Lan señalada y nueva cosa que fizieron (los reyes calolicos) es mandar echar y s«alir de lodos sus reynos y señorios todos los Judios que en ellos vivian, que cran sin duda cerca de tre-

cientos mil animas en lermino de tres mescs, los quales Judios avia mas de 1800 años que vevian en España (4), »

Ils avaient supporté des siècles, non seulement avec patience,

mais avec bienveillance, les fsraélites de Castille, Ceux-ci étaient riches, et mettaient souvent leur bourse à la disposi- tion des gens qui leur permettaient de vivre tranquilles et de commercer librement,

(1) Nous avons vu qu'il emprunte ce renseignement à Cristobal Lozano,

(2) Madoz, Dic, géograph., t, V,

(3) Gautier, Voyage, p.74.

(4) Ms, 110 du fonds espagnol de la Bib, Nat, sur l'expulsion des Juifs en 1480, auteur anonyme ! « et finalement celte chose 8j nouvelle et si célèbre que firent les rois catholiques d'avoir ordonné d'expulser et d'avoir fait sortir de tous leurs royaurnés et seigneuries tous les Juifs qui y vivaient; ils étaient sans doute près de trois cent mille âmes, et cela en trois mois, lesquels Juifs vivaient en Espagne depuis plus de 1800 ans, »

Le peuple ne détestait pas plus, à l’origine, les Juifs qu’il ne détestait les Arabes. L’Inquisition ne fut jamais populaire. Jorge Borrow affirme, sur la foi de témoins sûrs, qu’il y avait en Espagne des prêtres israélites convertis depuis peu.

D'ailleurs, une jolie légende expliquerait cette tolérance des Espagnols vis-à-vis des Juifs de Castille :

Ceux-ci seraient venus en Espagne bien avant la naissance du Christ, ils sont donc innocents de sa mort. Les J/udios de la Carpinteria auraient admis la prédication de saint Jacques (x). Gautier n’ignore pas cette histoire des Juifs d'Espagne et la raconte d’une façon poétiquement romanesque :

« Lorsque Jésus fut mis en jugement, le conseil des prêtres, présidé par Caïphe, envoya consulter les tribus pour savoir s’il devait être relâché ou mis à mort. L’on posa la question aux Juifs d'Espa-

gne, et la Synagogue de Tolède se prononça pour l’acquittement. Cette tribu n’est donc pas couverte du sang du Juste (2). »

Les communications étaient rapides en ce temps-là.

Les Rois catholiques

L'histoire espagnole catholique, depuis Ferdinand et Isabelle, n’intéressera Gautier qu’à titre d’anecdote : il s’informe, note le renseignement, et passe. Cette sombre histoire d’Inquisition, de rois exaltés ou malades, de dynasties chancelantes, ne sera pour lui qu’une trame un peu indistincte sur laquelle vont broder l’art et la littérature.

L'épopée de Colomb ne paraît pas l’avoir beaucoup ému. Lorsqu'il décrit la cathédrale de Séville où il essaie pourtant de tout voir :

« l’on fait à sa mémoire des appels désespérés, on recommande à ses yeux de ne pas perdre un regard »,

il omet de parler de la pierre tombale sous laquelle dort Fernando, fils de Colomb, et qui porte l'inscription exaltante :

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