A CASTILLA Y ARAGON NUEVO MUNDO DIO COTON
(x) Bib. Nat., Ms. 184.
(2) Gautier, Voyage, p. 191.
À la Lonja, où on lui montre les Archives des Indes, il paraît plus curieux :
« On y conserve les correspondances de Colomb de Pizarre et de Fernand Cortez. »
Mais tous ces dossiers, dit-il, sont arrangés dans des armoires comme des paquets de mercerie.
Il est plus irrévérencieux encore dans le Carnet de route, où il écrit : s « comme des bonnets de coton ».
La plus grande gloire de l'Espagne dort là pourtant :
« En consideraciôn à que los papeles antiguos de Indias estaban dispersos y confusos en varios archivos y oficinas, resolvio el rey en 1783 que se estableciese un Archivo general-de todos ellos en la Casa Lonja de Sevilla. Don Bautista Muñoz que, como comisionado por Su Ma. para escribir la historia de aquellos dominios, habia reconocido dichos papeles y promovido la idea de atender d su recoleciôn (1). »
Si Gautier n’a pas été préoccupé par Colomb, il salue avec un peu plus d'émotion le héros national : le Cid; il connaît le cycle des légendes, même étranges, qui entourent sa mémoire : il considère à la cathédrale Le fameux coffre :
« ce coffre est précisément celui que le fameux Ruy Diaz De Bivar plus connu sous le nom du Cid Campéador, manquant d'argent tout héros qu’il était comme un simple littérateur, fit porter plein de sable et de cailloux en nantissement chez un usurier juif ».
Et tout en plaçant bien haut la parole du Cid, il se moque autant qu’il admire (2).
(1) Ponz, t. VII, p. 213 : « Vu que les papiers antiques des Indes étaient dispersés et en désordre dans diverses archives et bureaux, le roi résolut en 1783 de les réunir toutes dans des Archives générales à la Bourse de Séville. Don B. M., qui avait été chargé par S. M. d'écrire l’histoire de ces Dites avait examiné ces US et émis l’idée de travailler à leur réunion.
(2) CF. Fe vers 85 et sq. du Poème du Cid :
« Con vuestro consego bastir quiero dos archas. « Yucamoslas d’arena, ca bien serdn pesadas.
« Cubiertas de quadalmeci e bien enclaveadas… »
TRADUCTION
« Avec votre secours je veux préparer deux coffres.
Il vit aussi Æl solar del Cid, c’est-à-dire l'emplacement où fut la maison du héros, qu’il appelle « un terrain entouré de bornes ».
Enfin il aperçut dans le lointain San Pedro de Cardeña, où se trouve
« la tombe du Cid et de Doña Chimène, sa femme (1) ».
Ces ossements sacrés ont fait bien du chemin. Gautier raconte, et c’est véridique, que le général Thiébaud les fit transporter à Burgos; puis il revinrent à San Pedro. De Amicis, vers 1875, prétend les avoir vus dans un coffre au Palais municipal. Ils furent en effet longtemps à la Casa Consistorial.
A San Pedro de Cardeña, le sépulcre du Cid comprenait deux statues et un mausolée avec cette inscription :
BELLIGER INVICTUS FAMOSUS MARTE :
TRIUMPHUS CLAUDITUR HOC TUMULO MAGNO DIDACI REDERICUS : OBIT ERA MCGXXX VIII
Rodrigue ni Chimène ne sont plus à San Pedro; depuis 1921 ils reposent dans la cathédrale de Burgos, tomheau plus magnifique.
Sous le dôme incomparable,
« sculpté avec une richesse inouïe qui marque la place où se joignent les bras de la croix (2) »,
est une grande dalle de marbre noir au ras du sol, plus émou-
« Remplissons-les de sable, afin qu'ils soient bien pesants. « Recouvrons-les de cuir et clouons-les bien... »
Cf. aussi les quatre vers du Romancero del Cid :
« Oh! necesidad infame, A quantos honrados fuerzas A que por salir de ti Hagan mil cosas mal hechas! »
Trap. : « O infâme nécessité, combien n’as-tu point forcé d'hommes honorables à faire, pour sortir d'embarras, mille choses mauvaises! » . (1) Gautier, Voyage, p. 66.
(2) Gautier, Voyage, p. 45.
vante dans sa simplicité que le plus précieux des sépulcres. Elle porte en lettres d’or cette inscription :
REDERICUS DIDACI CAMPIDOCTOR MXCIX ANNO VALENCIAE MORTUUS A TODOS ALGANCAONDRA POR EL QUE EN BUEN ORA NACIO E XIMENA UXOR EJUS DIDACI COMITIS OVENTESIS FILIA REGALI GENERE, NATA
Un autre héros espagnol dont parle Gautier est Alvar de Luna ; dans la cathédrale de Tolède il admire son tombeau et celui de sa femme; dans son Carnet de route nous avons vu qu'il donne de ces tombeaux une description détaillée avec des dessins à l’appui.
Don Alvar de Luna, grand maître de l’ordre de Saint-Jacques, après avoir rendu d'immenses services au roi Juan II, fut abandonné par ce souverain pusillanime qui le laissa décapiter à Valladolid malgré les larmes du peuple. Les historiens espagnols ont réhabilité la mémoire de ce grand serviteur de la patrie, dont la vie d’ailleurs ne fut pas exempte de cruauté (1).
Au sujet de Tolède, lorsqu'il raconte l’histoire du temple, il se plaît à citer le nom de tous ces grands seigneurs qui ont contribué à la splendeur de l’église et à la noblesse de la cité : évêques, guerriers, grands maîtres des saints Ordres, intendants royaux : Don Alonso, Don Rodrigo, Don Alvar de Luna, Don Ruiz de la Matanza, et tant d’autres, dont les noms son-
‘nent comme des fanfares. Ces seigneurs Toledans avaient grande allure : |
« Nobles discretos varones
que gobernais à Toledo,
en aquestos escalones
desechad las aficiones,
codicias, amor y miedo ;
por los comunes provechos
dexad los particulares.
pues vos fizo Dios pilares
(r) Cf. entre beaucoup d’autres Quitana, Vie des Espagnols céièbres ; et Salazar de Mendoza, Cronica del cardinal Don Pedro de Mendoza, Liv. I,
chap. 19.
de tan altisimos techos ; stad firmes y derechos (1). »
Comment Gautier n’aurait-il pas salué cette romantique histoire? il aime à s’y attarder.
[IL aurait pu s’écrier, comme Juan de Padilla dans sa lettre à Charles-Quint : &A toi couronne d’Espagne et lumière du monde, toi qui fus libre dès le temps des Goths. »
Quant aux rois d'Espagne eux-mêmes, Gautier ne les cite qu'en passant :
Ferdinand et Isabelle à propos des Mores ou de la construction de monuments comme San Juan de.los Reyes;
Charles III, Don Enrique Il, Don Fernando 1, à propos de leurs statues à Burgos;
Charles-Quint quand il passe sous la belle porte Santa Maria de Burgos;
Philippe Il, sur lequel je reviendrai;
Philippe III et Philippe IV : il en parle quand il étudie les arts à leur époque;
Philippe V, dont la statue équestre en bronze relève, dit-il, les pauvretés du Buen-Retiro;
Charles IV. qu'il loue d’avoir protégé Goya:
Ferdinand VII, à propos de la révolution de 1832 dont il voit les traces quelques années plus tard lors de son premier voyage.
Revenons à Philippe Il; c’est en effet le roi d'Espagne dont Gautier a le plus parlé, au sujet de Valladolid et surtout de l’Escurial : ce palais lui a laissé une impression si profonde, sinon heureuse, qu'il y retournera invinciblement vingt-quatre ans plus tard.
L'ombre de Philippe Il plane sur Valladolid.
Gautier y a vu le palais sur la place San Pablo, « où est né le terrible Philippe II » qu'il appelle un peu plus loin : « le
(1) Inscription de l'escalier de l'Ayuntamiento de Tolède que Charles Didier a lue lors de son voyage de 1835 et qu'il cite avec admiration :
« Hommes nobles et judicieux qui gouvernez Tolède, sur ces marches laissez les affections, l'amour, la crainte; pour le bien commun laissez de côté les intérêts particuliers, car Dieu vous a faits les piliers de ces hauts plafonds; lenez-vous fermes et droits. »
triste fils de Charles-Quint » (1), ce roi bourreau des Flandres, assassin de son propre fils (2). Ce palais, fort beau d’ailleurs, prend lugubre apparence quand un Espagnol vous explique tranquillement : « De ce balcon Philippe Il regardait les autodafés qui avaient lieu sur la place; cette petite fenêtre grillagée, en bas, lui servait pour le même usage, mais il se cachait dans son ombre quand il prenait un plaisir particulier à voir brûler les condamnés. »
Cette horrible phrase, pleine de sous entendus, ne repose peut-être sur aucun fondement véritable, mais elle s'accorde si bien avec le fanatisme monstrueux et malsain de Philippe IT qu’elle a quelque vraisemblance, et Gautier n’a pas eu tort de stigmatiser ce roi effroyable.
Philippe II se plaisait fort à Valladolid; il voulut rendre cette ville plus illustre encore en l’honorant d’un siège épiscopal. Mais le maladif tourment qui fit de son règne une épopée sinistre d’horreurs et de ténèbres ne l’y retint pas toute sa vie; il bâtit l’'Escurial, à l’étonnement glacé de notre sain et vivant Théo qui ne le lui a pas pardonné, bien qu’il le loue d’avoir
tenu sa parole à saint Laurent : .
« mieux que ne la tiennent ordinairement les rois de la terre ».
Mais il lui semble que pour réaliser ce vœu une âme devait être bien sombre; il fuit ce lieu que Paul de Saint-Victor appelle « le sépulcre blanchi de la Bible » et où, ainsi que le dit Mignet, « Philippe IT séquestra la royauté dans une solitude abrutissante (3) ».
Les CARLISTES
Il me reste à dire un mot sur la guerre carliste, à laquelle Gautier fait allusion à son entrée en Espagne.
En 1830, Ferdinand VII épouse en quatrièmes noces Marie- Christine de Bourbon, princesse napolitaine. La nouvelle reine était plus éprise de fêtes que d’églises; elle rompit la triste
(1) Gautier, Voyage, p. 76.
(2) Bib. Nat., ms. 423 sur le supplice infligé à Don Carlos par son père. et le ms. 273 attribué à Antonio Perez sur la vie de Philippe If.
(3) P. de Saint-Victor, Hommes et dieux, p. 276.
170 THÉOPHILE GAUTIER ET L'ESPAGNE austérité du règne de Ferdinand; surtout ce nouveau mariage changea le cours des destinées de l'Espagne. |
Ferdinand n'avait pas eu jusqu'alors d'enfant. C'était son frère, Don Carlos, qui était héritier légitime du trône. Or, la nouvelle reine eut une fille; d’après la loi salique qui régissait la dynastie des Bourbons, les femmes ne devaient pas régner. Mais Ferdinand abolit la loi salique; il donna à cette abolition un caractère de légalité en exhumant des archives une pragmatique de Charles IV. Des manifestations éclatèrent un peu partout en Espagne; la réaction de Ferdinand VII fut atroce; les esprits étaient en révolte.
Pour assurer la couronne à sa fille, le roi fit célébrer solennellement la « jura » de la petite Isabel IF; c'était le serment de fidélité que prêtaient au prince héritier les membres de la famille royale et les dignitaires du royaume.
Don Carlos ne prêta pas le serment; il représentait la loi de sa race, le destin légilime de la couronne.
Ferdinand mourut. La reine régente eut l'esprit de se tourner du côté des libéraux,. mais elle ne put empêcher la guerre civile qui mit l'Espagne à feu et à sang. Carlistes et Christinos déchirèrent la patrie de leur haine (x).
Gautier nous donnera de cette haine un bien curieux exemple en racontant les courses de taureaux de Malaga :
« Montes était avec sa fidèle quadrille, chose très importante pour la sécurité de la course, car dans ces temps de discussions politiques,
il arrive souvent que les toreros cristinos ne vont pas au secours des toreros carlistes, et réciproquement. »
C’est en Pays Basque que Gautier vit les traces sanglantes de cette guerre affreuse. Es Les Basques, avec Zumalacarregui, furent carlistes ; les troupes de Don Carlos se réfugièrent dans leurs montagnes; c’est au château d’Urtubie qu'ils tinrent un moment leur état-major. Cependant il faut dire que si les Basques furent carlistes, c'était moins, au début, par amour de la légitimité que parce que Don Carlos leur paraissait devoir plus sûrement respecter leurs « fueros » dont il jura le maintien : « Don Carlos a juré à Guernica, me disait l’autre jour Don Julio de Urquijo, mais
(1) Pio Baroja, Martin Zalacain.
Isabel n’a pas juré. » Pour ces « fueros », tout Basque digne de ce nom se bat encore.
Il m'a fallu, pour suivre Gautier dans ses notations historiques, faire un rapide abrégé de l’histoire d’Espagne; ceci prouve que notre voyageur n’a pas ignoré cette histoire; il s’est rarement trompé.
Son intelligence, qui se plaît à la fantaisie, n’est pas superficielle.
Mais il n’a pas voulu faire œuvre d'’historien; c’est un voyageur auquel rien n’échappa, mais c’est surtout un artiste.